À Yad Vashem, des objets inédits liés à la Shoah illustrent la tragédie et le triomphe
L'exposition Living Memory met en avant des expériences individuelles, en présentant des objets très personnels issus des vastes archives du musée
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Une armoire transpercée par une baïonnette (avec un trou dans la partie supérieure droite) et un tronc d'arbre dans lequel un jeune homme s'était caché pour échapper aux nazis sont deux des objets exposés dans l'exposition "Living Memory" (Mémoire vivante) de Yad Vashem. (Crédit : Yad Vashem)
Une collection de photos de l'époque de la Shoah exposée dans le cadre de l'exposition "Living Memory" (Mémoire vivante) à Yad Vashem (Crédit : Zev Stub/Times of Israel)
La liste originale dressée par Oskar Schindler, répertoriant quelque 1 100 prisonniers juifs qu'il a sauvés à Brünnlitz, exposée dans l'exposition "Living Memory" (Mémoire vivante) du mémorial Yad Vashem. (Crédit : Yad Vashem)
Détails d'une arche de la Torah vieille de 200 ans, volée en Roumanie, exposée dans l'exposition "Living Memory" (Mémoire vivante) de Yad Vashem (Crédit : Yad Vashem)
Un livre illustré racontant comment une famille s'est cachée des nazis pendant l'Holocauste, exposé dans l'exposition "Living Memory" (Mémoire vivante) de Yad Vashem. (Crédit : Zev Stub/Times of Israel)
Un livre de prières manuscrit pour Rosh HaShana, rédigé de mémoire dans le camp de travail de Wolfsberg par le chantre Naftali Stern, exposé dans l'exposition "Living Memory" (Mémoire vivante) de l'Institut Yad Vashem (Crédit : Zev Stub/Times of Israel)
Une interprétation artistique par Shulamit Levin, survivante de l'Holocauste, du manteau aux multiples couleurs de Joseph dans la Bible, réimaginé sous la forme d'une chemise de prisonnier effilochée, marquée de numéros d'identification et de pétales de fleurs. Exposée dans l'exposition "Living Memory" (Mémoire vivante) de Yad Vashem (Crédit : Zev Stub/Times of Israel)
Un service de vaisselle ayant appartenu à Hendrika (Jetta) Cohensius pendant l'Holocauste, exposé dans l'exposition "Living Memory (Mémoire vivante) de Yad Vashem (Crédit : Yad Vashem)
Un paquet d'étoiles de David jaunes destinées à être distribuées aux Juifs français en 1942, exposé dans l'exposition "Mémoire vivante" de Yad Vashem (Crédit : Zev Stub/Times of Israel)
Un livre illustré racontant comment une famille s’est cachée des nazis durant la Shoah, une pile d’étoiles de David jaunes, destinées aux familles juives, une cuillère qui a sauvé la vie d’un jeune homme qui portait l’objet dans sa poche, déviant la trajectoire d’une balle…
Une nouvelle exposition au Yad Vashem, l’Institut international pour la mémoire de la Shoah, présente pour la première fois au public des centaines d’objets personnels et d’artefacts appartenant à des survivants de la Shoah, pour la plupart d’ayant jamais été exposés auparavant.
Baptisée « Living Memory » (Mémoire vivante), cette exposition propose une perspective inédite, un regard personnel sur la vie d’individus dont les histoires se sont perdues dans ce massacre de six millions de Juifs.
« Cette exposition traite réellement de la mémoire : comment nous la préservons, comment nous la transmettons, comment elle façonne notre identité et notre culture », explique Eliad Moreh-Rosenberg, conservatrice en chef de l’exposition.
Les objets présentés proviennent des vastes collections du centre Yad Vashem. Le centre inclut en effet un bâtiment de cinq étages, qui abrite des millions de pages de documentation et des dizaines de milliers d’artefacts rassemblés au fil des ans. Il s’agit notamment d’œuvres d’art, de photographies, de témoignages, ou encore d’objets personnels. Cette exposition devrait se poursuivre indéfiniment.
« Ces trésors sont soigneusement conservés à l’aide des meilleures techniques de préservation connues. Nous ne souhaitons toutefois pas qu’ils restent cachés au public », a déclaré Moreh-Rosenberg. « L’idée était de les exposer, afin que tous puissent découvrir leur histoire. »
L’exposition, après deux ans de préparation, a ouvert ses portes au public cette semaine – alors même que Yad Vashem annonçait avoir franchi le cap des cinq millions de noms de Juifs assassinés durant la Shoah. Les noms du million de victimes juives restantes ne seront probablement jamais découverts, a déploré Yad Vashem. Les nouvelles technologies devraient toutefois permettre d’en retrouver jusqu’à 250 000 supplémentaires.
L’exposition met davantage l’accent sur les témoignages personnels – plutôt que sur les événements historiques inimaginables qui ont provoqué la Shoah. Elle est, de ce fait, un peu plus adaptée aux enfants que certains autres mémoriaux de Yad Vashem, a fait savoir Moreh-Rosenberg. Une certaine prudence est toutefois recommandée aux parents, seuls responsables du choix de venir avec leurs enfants.
Symboles de survie
L’exposition s’ouvre sur une série d’objets personnels, tous accompagnés d’histoires de survie.
L’un de ces premiers objets est une armoire. C’est dans ce meuble que Genia Sznajder, une adolescente juive, s’est cachée des nazis pour échapper à une rafle, en Pologne, en 1941. Un officier nazi a demandé à la propriétaire de la maison, qui n’était pas juive, de lui donner la clé de l’armoire afin qu’il puisse vérifier si quelqu’un s’y trouvait. Mais celle-ci lui a répondu que la clé avait été égarée. L’officier, peu convaincu par ces explications, a enfoncé sa baïonnette dans la porte, juste au-dessus de la tête de Genia. Des années plus tard, la fille de Genia a retrouvé les propriétaires de la maison et s’est arrangée pour que l’armoire, dont la porte présente encore la marque du coup de baïonnette, soit donnée au Yad Vashem.
À côté, les morceaux d’un énorme tronc d’arbre provenant d’un village tchèque dans lequel Jakob Silberstein, alors âgé de 20 ans, s’était caché après s’être échappé d’une marche de la mort. Voyant un lapin entrer dans un trou au pied de l’arbre, Silberstein s’est rendu compte que le tronc était creux. Il a entrepris d’élargir l’ouverture afin de pouvoir s’y cacher. Des décennies plus tard, il est retourné dans le village et a retrouvé l’arbre. Il l’a alors débité en plusieurs tronçons, afin de l’emporter en Israël.
À proximité est exposé un chandelier de Shabbat confectionné avec du fil barbelé par Azriel Yitzhak Shöner, prisonnier au camp de concentration de Mauthausen. Azriel Yitzhak Shöner y allumait des copeaux de bois afin de marquer le Shabbat, une histoire qu’il n’a racontée que beaucoup plus tard, sur son lit de mort.
Les visiteurs pourront en outre voir la liste originale dressée par Oskar Schindler, énumérant les quelque 1 100 prisonniers juifs qu’il a sauvés à Brünnlitz, ainsi qu’un livre de prières de Rosh HaShana écrit à la main et de mémoire par le chantre Naftali Stern, à l’aide d’un crayon et de papier échangés contre une ration de pain.
Parmi les autres objets exposés, un livre illustré par une survivante qui décrit les mesures prises par sa famille pour se cacher des nazis, ou encore une cuillère déformée, qui a dévié une balle tirée sur un jeune homme après qu’il a sauté d’un train pour échapper à la déportation.
L’exposition se consacre ensuite aux différents moyens choisis par les survivants pour témoigner de leurs expériences.
Cette section inclut un espace dédié au célèbre procès du dirigeant nazi Adolf Eichmann, en 1961, ainsi que de nombreuses créations artistiques.
Dans l’une de ces œuvres, l’artiste Shulamit Levin, née en 1940 à Będzin, en Pologne, réinterprète le manteau multicolore de Joseph, dans la Bible, qu’elle représente sous la forme d’une chemise de prisonnier effilochée, marquée de numéros d’identification et de pétales de fleurs.
Un tableau de l’artiste Ruth Schloss représente Anne Frank en prisonnière d’un camp de concentration, le crâne rasé et portant un uniforme de détenue.
« Si Anne Frank est désormais, pour tant de personnes, un symbole si populaire de la Shoah, c’est notamment parce qu’elle est perçue, à travers ses journaux intimes, comme une jeune fille souriante – sans que nous ne soyons conscients des horreurs qu’elle a pu endurer par la suite », a expliqué Moreh-Rosenberg. « Dans cette œuvre, l’artiste l’imagine davantage dans le cadre des terribles expériences qu’elle a elle-même endurées. »
Dans la dernière partie de l’exposition, le public est invité à découvrir de nombreux symboles emblématiques qui ont façonné la mémoire collective de la Shoah. Parmi ceux-ci, des piles d’étoiles de David jaunes destinées à être distribuées à des familles juives de France, ainsi qu’un drapeau des Jeunesses hitlériennes saisi par des soldats de l’armée américaine et signé de messages moqueurs.
Point d’inflexion
Le lancement de l’exposition intervient alors que le Yad Vashem, à l’instar d’autres institutions commémoratives de la Shoah, élabore de nouvelles stratégies pour que les leçons du génocide du peuple juif planifié par les nazis gardent toute leur pertinence auprès de la jeune génération. À une époque où les survivants en mesure de témoigner sont de moins en moins nombreux, l’antisémitisme est en hausse dans le monde entier, et la désinformation fait rage en ligne depuis le pogrom du 7 octobre 2023, lorsque le Hamas a lancé sa guerre contre Israël.
Ces derniers mois, le mémorial Yad Vashem a lancé plusieurs autres installations, testant ainsi de nouvelles approches éducatives. Il s’agit notamment d’un spectacle audiovisuel décrivant la vie et la culture juives en Europe avant la Shoah, à découvrir dans le monument de la Vallée des Communautés, ainsi que d’un nouveau théâtre immersif destiné aux enfants, qui met en scène les histoires de certains des artefacts les plus singuliers et uniques du musée.
Selon Moreh-Rosenberg, le traumatisme national causé par le 7-Octobre n’a ni éclipsé ni diminué l’intérêt du public pour l’histoire de la Shoah.
« C’est vers ce point de référence que nous nous tournons tous lorsque nous essayons de comprendre ce qui est arrivé », a ajouté Moreh-Rosenberg. « De nombreux survivants du 7-Octobre, ainsi que leurs familles, ont expliqué que c’était la mémoire collective de la Shoah qui les avait aidés à rester forts pendant cette période. C’est pour cette raison que nous devons continuer à enseigner cette histoire. »
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