Avec des drapeaux israéliens usés, une artiste tente de réunir un pays divisé
Tal Tenne Czaczkes a créé « Le drapeau de drapeaux », une bannière composée de près de 700 drapeaux abandonnés sur le bord de la route, cousus ensemble pour former un immense auvent
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Ces dernières années, témoin des divisions politiques croissantes de son pays, l’artiste Tal Tenne Czaczkes a décidé de le réunir — du moins dans l’esprit.
À l’aide de fil d’or, Tenne Czaczkes a assemblé près de 700 drapeaux israéliens — un symbole national revendiqué ces dernières années autant par la droite que par la gauche — pour former un dais de 180 mètres carrés qui, comme elle le dit elle-même, est le reflet de sa vie, ces huit dernières années, comme des luttes internes du pays.
Aujourd’hui, le projet « Le drapeau de drapeaux » s’expose un peu partout en Israël, dans l’espoir, explique l’artiste, d’être un manifeste public de l’unité, de la résilience et de l’identité que les Israéliens ont en commun.
« Le drapeau est à chacun d’entre nous, et chacun d’entre nous a de l’espoir et une histoire », explique Tenne Czaczkes. « Il nous représente tous et représente notre société. »
Il y a huit ans de cela, Tenne Czaczkes a commencé à ramasser des drapeaux israéliens abandonnés et oubliés — le plus souvent, ces petits fanions que les gens accrochent sur leur voiture ou dont ils font des guirlandes les jours de commémorations et aussi le jour de l’indépendance d’Israël.
Justement, un de ces jours de l’indépendance, elle a remarqué que des adolescents, sur la place centrale de sa ville natale, piétinaient sans le vouloir des drapeaux tombés par terre.
Cette année-là, c’était le 70e anniversaire d’Israël, et Tenne Czaczkes, diplômée de la prestigieuse Académie d’art et de design Bezalel de Jérusalem, à l’origine de sculptures publiques telles que « Boule de mer », sur la plage Gordon de Tel-Aviv, ou « Le ventilateur » sur la place Rabin, s’était teint les cheveux en bleu pour l’occasion, à la manière d’un drapeau humain.
« Je viens du monde des arts visuels, je suis donc à la fois le support et le message, sans arrière-pensée », explique Tenne Czaczkes.
Elle traversait alors un moment difficile, sur le plan personnel.
« Je me sentais comme un drapeau déchiré, comme une femme brisée », confie Tenne Czaczkes. « Je m’identifiais à ces drapeaux ; ils m’ont donné l’alerte. »
Elle a ramassé les drapeaux qui gisaient au sol et les a ramenés chez elle pour les laver, les sécher et les plier.
« Je ne savais pas trop quoi en faire », avoue-t-elle.
A partir de ce moment, chaque fois que Tenne Czaczkes voyait un drapeau abandonné dans la rue, elle le ramassait, le ramenait chez elle et le lavait — sans but précis, mais sachant qu’un jour, d’une manière ou d’une autre, elle le hisserait à nouveau.
« Chaque fois que je ramassais un drapeau, j’avais l’impression de me relever moi-même », explique-t-elle. « Il y avait là quelque chose de très personnel, quelque chose que personne d’autre ne voyait. »
Un an plus tard, Tenne Czaczkes prend une trentaine de ces drapeaux rescapés pour les coudre ensemble et en faire une bannière, avec en tête les idées de tikvah, l’espoir, et de tkuma, la résurrection.
« Nous étions en 2019, et personne ne comprenait ce que je faisais, ni ce que je voulais dire en parlant de tkuma », poursuit-elle.
Ces termes allaient pourtant revenir sur le devant de la scène israélienne après le pogrom commis par les terroristes du Hamas le 7 octobre 2023, les Israéliens cherchant l’espoir et la résurrection au lendemain du massacre.
Mais à ce moment-là, le drapeau était malmené et meurtri par la société israélienne, ballotté au gré des opinions et des idées, rappelle Tenne Czaczkes, qui préfère alors mettre de côté les drapeaux, sentant que quelque chose s’était brisé dans la fierté israélienne.
Elle se tourne alors vers une multitude d’actions bénévoles, assistant à des funérailles et rendant des visites de condoléances, aidant partout où elle le peut.
Un jour, une de ses amies, qui a perdu des membres de sa famille le 7-Octobre, lui demande de lui montrer cette bannière. C’est à ce moment-là que l’artiste prend conscience que ce projet peut avoir du sens pour les autres, et pas seulement pour elle-même.
C’est à partir de là qu’elle commence à emporter cette mosaïque de drapeaux avec elle, l’utilisant pour raconter l’histoire de ces drapeaux abandonnés et de ce qu’ils représentent. Elle en profite pour rajouter des drapeaux nettoyés et raccommodés à son « Drapeau des drapeaux ».
« J’ai raconté l’histoire de l’espoir et de la puissance israéliens, j’y ai rendu hommage et j’y ai cru », souligne Tenne Czaczkes.
De nos jours, « Le Drapeau des drapeaux » est plié de façon à tenir dans son sac à dos — ce qui lui permet de le sortir pour des événements et des discussions.
« Il est immense et magnifique : son effet est saisissant », explique Tenne Czaczkes, qui le compare à une masse de gouttes de pluie.
Elle a déployé « Le Drapeau des Drapeaux » lors de cérémonies officielles pour les familles endeuillées, dans le sud, du pays, mais aussi dans des hôpitaux et des organisations, dans des écoles et des maisons de retraite, où parfois des centaines de personnes le brandissent ensemble.
Elle l’a brandi avec des survivants de Nova, des proches d’otages, des anciens combattants et des familles endeuillées issues des communautés juive, bédouine, druze et musulmane.
« Quand j’ai ramassé le premier drapeau, j’ai eu l’impression que le simple fait de le ramasser était un pas vers l’espoir », rappelle Tenne Czaczkes. « Il venait du fond du gouffre, de sous les roues des voitures, de la poussière, pour devenir quelque chose de nouveau, avec une valeur émotionnelle authentique. »
Il y a de cela quelques mois, Tenne Czaczkes a commencé à travailler avec le ministère de l’Éducation pour faire découvrir « Le drapeau des drapeaux » dans les écoles. Elle travaille désormais avec des élèves sur des projets similaires, en leur demandant de trouver des drapeaux, puis de les laver et de les raccommoder avec leurs parents et leurs grands-parents.
« Un peu comme des ateliers de drapeaux. Ils s’y attachent, ils s’attachent vraiment à ces drapeaux », souligne-t-elle.
Tenne Czaczkes a cousu une grande partie de son dais de drapeaux avec du fil d’or, à la manière du kintsugi, cet art japonais qui consiste à combler les fissures des céramiques cassées avec de la laque mélangée à de la poudre d’or, d’argent ou de platine.
« Je n’abandonne aucun drapeau, quel que soit son état », précise-t-elle.
À l’approche du 80e anniversaire Israël, Tenne Czaczkes aimerait donner une plus grande envergure ä son projet, en présentant « Le drapeau des drapeaux » aux communautés juives du monde entier, en créant une exposition en ligne autour de cette voûte de drapeaux et, peut-être un jour, en tournant un documentaire sur la façon de partager ce drapeau.
« Je veux dire qu’il est possible de changer sa vie grâce à de petits gestes et d’en faire prendre conscience aux autres », conclut Tenne Czaczkes.
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