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Décès à 88 ans du maître dramaturge britannique d’origine juive Tom Stoppard

Auteur d'origine tchèque surtout connu pour son film oscarisé "Shakespeare In Love", il explorait dans sa dernière pièce de théâtre "Leopoldstadt" la persécution de sa propre famille pendant la Shoah

Le dramaturge britannique Tom Stoppard pose avec le prix de la meilleure pièce récompensant "Leopoldstadt" dans la salle de presse du Radio Hotel lors de la 76e cérémonie des Tony Awards, à New York, le 11 juin 2023. (Crédit : ANGELA WEISS / AFP)
Le dramaturge britannique Tom Stoppard pose avec le prix de la meilleure pièce récompensant "Leopoldstadt" dans la salle de presse du Radio Hotel lors de la 76e cérémonie des Tony Awards, à New York, le 11 juin 2023. (Crédit : ANGELA WEISS / AFP)

Le dramaturge britannique Tom Stoppard est décédé à l’âge de 88 ans. En 1998, cet auteur enjoué et perspicace avait remporté un Oscar pour le scénario du film « Shakespeare In Love ».

Dans un communiqué publié samedi, United Agents a annoncé que Tom Stoppard était décédé « paisiblement » dans sa maison du Dorset, dans le sud de l’Angleterre, entouré de sa famille.

« On se souviendra de lui pour ses œuvres, pour leur génie et leur humanité, ainsi que pour son esprit, son irrévérence, sa générosité d’âme et son amour profond de la langue anglaise », a déclaré l’agence. « Ce fut un honneur de connaître Tom et de travailler avec lui. »

Juif d’origine tchèque, Stoppard avait été souvent qualifié de plus grand dramaturge britannique de sa génération. Il avait reçu de nombreuses distinctions, notamment de multiples récompenses théâtrales.

Dans ses pièces, Stoppard abordait des thèmes aussi variés que Shakespeare, la science, la philosophie et les tragédies historiques du XXe siècle, invitant le spectateur à la réflexion. Cinq de ses oeuvres ont remporté le Tony Award de la meilleure pièce : « Rosencrantz and Guildenstern are dead » en 1968, « Travesties » en 1976, « The Real Thing » en 1984, « The Coast of Utopia » en 2007 et « Leopoldstadt » en 2023.

À lire également : « Leopoldstadt » de Stoppard, acte de révélation déchirant d’un maître dramaturge

Stoppard était né en 1937 sous le nom de Tomás Sträussler dans une famille juive à Zlín, dans l’ancienne Tchécoslovaquie – aujourd’hui République tchèque.

Une scène de la production de Broadway de la pièce de Tom Stoppard « Leopoldstadt », en octobre 2022. (Crédit : Joan Marcus)

Stoppard n’avait pris pleinement conscience de son héritage juif que dans les années 1990, lorsque l’un de ses parents tchèque lui avait révélé que ses quatre grands-parents et ses trois tantes avaient été tués dans des camps de concentration nazis.

Son père était médecin pour la société de chaussures Bata. Lorsque l’Allemagne nazie avait envahi le pays en 1939, la famille s’était enfuie à Singapour, où Bata possédait une usine.

À la fin de l’année 1941, alors que les forces japonaises se rapprochaient de la ville, Tomas, son frère et leur mère avaient de nouveau pris la fuite, cette fois à destination de l’Inde. Le père, resté sur place, avait trouvé la mort ultérieurement, lorsque son bateau avait été attaqué alors qu’il tentait de quitter Singapour.

En 1946, sa mère s’était remariée avec un officier anglais, Kenneth Stoppard, et la famille s’était alors installée dans une Grande-Bretagne d’après-guerre, en ruines. Tom, qui était alors âgé de 8 ans, « avait endossé l’esprit anglais comme on enfile un manteau », avait-il ultérieurement confié, devenant un Britannique typique amateur de cricket et de Shakespeare.

Stoppard n’avait pas suivi d’études universitaires. Il avait débuté sa carrière à 17 ans comme journaliste pour des publications locales à Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, avant de devenir critique de théâtre pour le magazine Scene, à Londres.

Le dramaturge Tom Stoppard échange avec l’actrice Glenn Close, à gauche, lors d’une soirée célébrant la première de sa pièce « Artist Descending a Staircase » au restaurant Sardi’s à New York, le 1er décembre 1989. (Crédit : AP Photo/Mario Suriani)

Stoppard avait écrit des pièces pour la radio et la télévision, notamment « A Walk on the Water », qui avait été diffusée à la télévision en 1963. Au théâtre, il s’était fait connaître avec « Rosencrantz and Guildenstern Are Dead », qui revisitait le « Hamlet » de Shakespeare sous le point de vue de deux personnages secondaires malchanceux. Après sa création au Fringe Festival d’Édimbourg en 1966, cette pièce mêlant tragédie et humour absurde avait été jouée au Théâtre national britannique, qui était alors dirigé par Laurence Olivier, avant d’être reprise à Broadway.

Une série de pièces exubérantes et innovantes avaient suivi, parmi lesquelles le méta-polar « The Real Inspector Hound » (joué pour la première fois en 1968), « Jumpers » (1972), combinaison de gymnastique physique et philosophique, et « Travesties » (1974), qui mettait en scène la rencontre d’intellectuels tels que James Joyce et Vladimir Lénine à Zurich, pendant la Première Guerre mondiale.

Fruit d’une collaboration avec le compositeur André Previn, la comédie musicale « Every Good Boy Deserves Favor » (1977), qui raconte l’histoire d’un dissident soviétique interné dans un établissement psychiatrique, illustrait l’engagement de longue date de Stoppard auprès de groupes de défense des droits de l’Homme en Union soviétique et en Europe de l’Est.

Stoppard jouait souvent avec le temps et la structure. « The Real Thing » (1982) propose ainsi une comédie romantique poignante sur l’amour et sur la tromperie, avec une mise en abime de pièces dans la pièce. « Arcadia » (1993) oscille entre l’époque moderne et le début du XIXe siècle. Les personnages débattent de poésie, de jardinage et de théorie du chaos dans une maison de la campagne anglaise, tandis que le destin suit son cours.

Le dramaturge britannique Tom Stoppard arrive pour assister à la première britannique de « Shine A Light » à Leicester Square, à Londres, le 2 avril 2008. (Crédit : MAX NASH / AFP)

« The Invention of Love » (1997) explore la littérature classique et sonde les mystères du cœur humain à travers la vie du poète anglais A.E. Housman.

Stoppard avait débuté le XXIe siècle en écrivant « The Coast of Utopia » (2002), une trilogie épique sur les intellectuels russes pré-révolutionnaires. Il s’était ensuite inspiré de son propre parcours pour « Rock’n’roll » (2006), dans lequel il mettait en contraste les destins de la contre-culture des années 1960 en Grande-Bretagne et en Tchécoslovaquie communiste.

« The Hard Problem » (2015) partait à la découverte des mystères de la conscience à travers le prisme de la science et de la religion.

Stoppard, qui était par ailleurs un fervent défenseur de la liberté d’expression, avait collaboré avec différentes organisations, notamment PEN et Index on Censorship. Il affirmait ne pas avoir d’opinions politiques marquées, disant ainsi en 1968 : « Je ne brûle pour aucune cause. Je ne peux pas dire que j’écris dans un but social. On écrit parce qu’on aime écrire, tout simplement. »

Certains critiques ont estimé que les pièces de Stoppard faisaient davantage appel à l’intelligence qu’à l’émotion. Mais, selon le biographe Lee, nombre de ses pièces contiennent en réalité un « sentiment de chagrin sous-jacent ».

Le dramaturge britannique, d’origine tchèque, Tom Stoppard, sur une photo non datée. (Crédit : AP Photo/Sang Tan/Dossier)

« Les personnages de ses pièces… sont confrontés à l’Histoire », a déclaré Lee durant un événement organisé en 2021 à la British Library. « Ils apparaissent, sans savoir pourquoi ils sont là, ni s’ils pourront rentrer chez eux. Ils sont souvent en exil. Ils se souviennent à peine de leur propre nom. Ils ont parfois été injustement incarcérés. Ils font parfois face à un terrible dilemme moral qu’ils ne savent pas comment résoudre. Ils ont parfois perdu quelqu’un. Je pense que l’on ressent toujours ce sentiment de perte et de nostalgie, qui hante ces pièces par ailleurs très drôles et pleines d’esprit. »

Cette affirmation se révèle particulièrement vraie dans la dernière pièce de Stoppard, « Leopoldstadt », dans laquelle le dramaturge s’était inspiré de sa propre famille pour raconter l’histoire d’une famille juive viennoise au cours de la première moitié du XXe siècle. Stoppard avait confié n’avoir commencé à réfléchir à son lien personnel avec la Shoah qu’assez tard dans sa vie, ne découvrant qu’après la mort de sa mère, en 1996, que de nombreux membres de sa famille, notamment ses quatre grands-parents, étaient morts dans des camps de concentration.

« Je n’aurais pas écrit sur mon héritage — c’est le mot qu’on utilise aujourd’hui — tant que ma mère était en vie, car elle a toujours évité d’aborder ce sujet », avait expliqué Stoppard au New Yorker en 2022.

« Il serait faux de me voir comme quelqu’un qui, à l’âge de 40 ans, s’est tout d’un coup dit avec insouciance et innocence : ‘Oh, mon Dieu, j’ignorais que j’appartenais à une famille juive' », avait-il ajouté. « Bien sûr, j’en étais tout à fait conscient. Mais je ne savais pas qui ils étaient. Et je ne pensais pas que je devais le découvrir pour pouvoir vivre ma propre vie. Mais ce n’était pas entièrement vrai. »

Tom Stoppard, au centre, et les membres de la troupe de « Leopoldstadt » acceptent le prix de la meilleure pièce de théâtre lors de la 76e cérémonie annuelle des Tony Awards au théâtre United Palace à New York, le 11 juin 2023. (Crédit : Charles Sykes/Invision/AP)

« Leopoldstadt » avait été créé à Londres début 2020 et l’œuvre avait été saluée par des critiques élogieuses. Mais quelques semaines plus tard, tous les théâtres avaient fermé leurs portes en raison de la pandémie de COVID-19. La pièce avait finalement été jouée à Broadway fin 2022, remportant quatre Tony Awards.

D’une prolificité vertigineuse, Stoppard avait également écrit de nombreuses pièces radiophoniques, un roman, une série télévisée, notamment « Parade’s End » (2013), ainsi que de nombreux scénarios de films. Parmi ceux-ci, « Brazil » (1985), la comédie dystopique de Terry Gilliam, le drame de guerre réalisé par Steven Spielberg « Empire of the Sun » (1987), la comédie romantique élisabéthaine « Shakespeare in Love » (1998) — pour laquelle Stoppard et Marc Norman avaient remporté l’Oscar du meilleur scénario adapté —, le thriller « Enigma » (2001) sur le décryptage de codes, ainsi que l’épopée russe « Anna Karenina » (2012).

Stoppard avait, en outre, écrit et réalisé en 1990 l’adaptation cinématographique de « Rosencrantz and Guildenstern are dead ». Il avait de plus traduit de nombreuses œuvres en anglais, notamment des pièces de théâtre de l’écrivain tchèque dissident Václav Havel, devenu le premier président post-communiste du pays.

Stoppard avait de surcroît été scénariste – mais non crédité – sur les longs métrages « Indiana Jones et la dernière croisade », « Star Wars : Épisode III — La revanche des Sith » et « Sleepy Hollow » de Tim Burton.

Il avait été anobli par la reine Elizabeth II en 1997 pour ses services rendus à la littérature.

Stoppard s’était marié trois fois : d’abord avec Jose Ingle, puis avec Miriam Stern — plus connue sous le nom de Dr Miriam Stoppard, journaliste spécialisée dans la santé — et enfin avec la productrice de télévision Sabrina Guinness. Ses deux premiers mariages s’étaient soldés par un divorce.

Stoppard laisse derrière lui quatre enfants, dont l’acteur Ed Stoppard, et plusieurs petits-enfants.

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