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Analyse

Deux ans après le 7-octobre, Israël redécouvre l’étendue et les limites de son pouvoir

Si Israël a remporté d'impressionnants succès militaires depuis l'invasion du Hamas, le pays a besoin d'une stratégie réfléchie pour tirer parti des opportunités potentielles dans cette région en pleine mutation

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre Benjamin Netanyahu et le chef d'état-major de l’armée israélienne Herzi Halevi suivant la frappe israélienne au Yémen depuis la salle des opérations de l’armée de l'air israélienne aux quartiers généraux de l'armée de la Kirya, à Tel Aviv, le 20 juillet 2024. (Crédit : Ariel Hermoni/Ministère de la Défense)
Le ministre Benjamin Netanyahu et le chef d'état-major de l’armée israélienne Herzi Halevi suivant la frappe israélienne au Yémen depuis la salle des opérations de l’armée de l'air israélienne aux quartiers généraux de l'armée de la Kirya, à Tel Aviv, le 20 juillet 2024. (Crédit : Ariel Hermoni/Ministère de la Défense)

Israël, deux ans après le début de sa guerre la plus longue, peut se prévaloir d’une longue liste de réalisations qui lui ont permis d’améliorer considérablement sa sécurité après les défaillances indéfendables, aux conséquences dévastatrices, survenues avant le 7 octobre et au matin de cette journée funeste.

Le réseau armé des proxies de la république islamique, autrefois retranché aux frontières d’Israël et à la tête d’un arsenal de plus en plus sophistiqué, est désormais largement neutralisé.

Le Hezbollah, jusqu’à l’an dernier l’armée terroriste la plus puissante au monde, a vu sa directions décapitée à plusieurs reprises par des frappes aériennes israéliennes lorsque Israël a décidé,  à la fin de l’année 2024, d’envahir le sud du Liban. Avec des forces en plein désarroi, incapables de contrer les opérations terrestres de l’armée israélienne sur tout le front avec l’État juif, le Hezbollah a accepté des conditions de cessez-le-feu humiliantes, équivalentes à une véritable capitulation.

Sans le soutien des hommes armés du Hezbollah et avec les avions israéliens bloquant tout renfort envoyé par l’Iran, le président syrien Bachar al-Assad est tombé en décembre dernier. Téhéran a ainsi vu le pont terrestre qui le reliait aux frontières israéliennes s’effondrer du jour au lendemain.

Sept mois plus tard, l’Iran a lui-même vécu son pire cauchemar. Une attaque surprise d’Israël a gravement endommagé des sites nucléaires clés pour la république islamique, et éliminé ses dirigeants militaires. Dès le premier jour de l’opération israélienne, au mois de juin, l’Iran a perdu le chef d’état-major de ses forces armées ainsi que les commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique, du quartier général central de l’armée, de la Force aérospatiale du CGRI et des défenses aériennes du CGRI. D’autres ont suivi durant le reste de la guerre.

Empirant encore la situation du régime, le président américain Donald Trump a ordonné l’intervention de ses propres bombardiers B-2, transformant ainsi l’opération en une campagne conjointe américano-israélienne face à laquelle l’Iran est resté impuissant.

Des avions de combat F-15 de l’armée de l’air israélienne survolant Israël en route pour mener des frappes en Iran, sur une photo publiée le 25 juin 2025. (Crédit : Armée israélienne)

Même avec des agents israéliens opérant en grand nombre sous ses yeux et avec des avions israéliens et américains sillonnant son espace aérien, l’Iran n’est parvenu à tuer aucun soldat ni agent de renseignement ennemi en service actif. (Il a toutefois exécuté cinq personnes, affirmant qu’il s’agissait agents du Mossad.)

Le Hamas, naturellement, n’a plus rien de commun avec ce qu’il était lorsqu’il avait envahi les bases israéliennes et les communautés frontalières, massacrant plus de 1 200 personnes et en enlevant 251 autres, le 7 octobre 2023. Même s’il s’accroche toujours obstinément à Gaza, il n’est plus en mesure de menacer sérieusement Israël, et sa marge de manœuvre s’amenuise de semaine en semaine.

Le président américain Joe Biden parlant du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas et de l’accord sur les otages, à North Charleston, en Caroline du Sud, le 19 janvier 2025. (Crédit : Roberto Schmidt/AFP)

Le désaccord qui opposait le Premier ministre Benjamin Netanyahu et l’administration de l’ancien président américain Joe Biden s’était renforcé à mesure que le contrôle direct de Biden sur la politique s’affaiblissait. En revanche, ni les pressions fermes ni les critiques publiques du président concernant la guerre en Iran et les négociations sur les otages n’ont réussi à entamer la relation très productive qu’entretiennent Trump et Netanyahu, une relation marquée par quatre visites à la Maison Blanche en seulement neuf mois. Netanyahu a répété à plusieurs reprises que « Israël n’avait jamais été aussi fort qu’aujourd’hui », et que l’alliance du pays avec les États-Unis avait atteint des sommets vertigineux.

Mardi, à l’occasion de l’anniversaire du 7 octobre, il a prononcé des mots aux mêmes accents triomphants : « Quiconque s’en prend à nous reçoit des coups dévastateurs comme il n’en a jamais connu. Ensemble, nous avons brisé l’axe iranien. Ensemble, nous avons changé le visage du Moyen-Orient. Ensemble, nous garantirons l’éternité d’Israël. »

Les limites du pouvoir

Personne ne peut nier que Netanyahu a conduit Israël vers une série d’importantes réussites au cours des deux années qui ont suivi son plus grand échec. Mais dans le même temps, sur tous les fronts où Israël a remporté des victoires décisives, de l’Iran au Liban, de la Syrie aux coulisses du pouvoir à Washington, il est confronté aux limites réelles de son pouvoir.

Au Liban, le Hezbollah est certes affaibli, mais personne ne croit que l’armée libanaise va réellement procéder au désarmement de cette milice chiite bien plus puissante. Même si la menace est atténuée, elle va certainement évoluer dans les années à venir.

Des images de l’ancien chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, au centre gauche, et son cousin décédé et héritier présomptif, Hashem Safieddine, sont affichées lors de leurs funérailles au stade Sports City de Beyrouth, au Liban, le 23 février 2025. (Crédit : AP/Hassan Ammar)

Par ailleurs, Israël bombarde régulièrement les Houthis au Yémen avec d’impressionnantes frappes aériennes à longue portée, mais rien n’indique que ceux-ci soient prêts à jeter l’éponge.

Israël a, certes, réussi à prendre le dessus sur l’Iran mais, à chaque étape, l’aide d’autres pays lui a été nécessaire. En 2024, lors des deux attaques iraniennes à la roquette et au drone, les pays occidentaux et arabes se sont associés à Israël pour intercepter la majorité des projectiles. Et en juin, à la fin de la campagne, ce sont les bombes américaines GBU-57 de 30 000 livres qui ont provoqué les dommages les plus importants aux sites nucléaires iraniens de Fordo, Natanz et Ispahan.

Plus encore : lorsqu’Israël a envoyé  des avions vers l’Iran pour porter un coup punitif « au cœur de Téhéran » en réponse à une violation du cessez-le-feu naissant par la république islamique, Trump a contraint Netanyahu à limiter sa riposte à un coup symbolique contre une station radar.

Le président américain Donald Trump se dirige vers Marine One avant de quitter la pelouse sud de la Maison Blanche à Washington, DC, le 24 juin 2025, pour assister au sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’OTAN à La Haye. (Crédit : Mandel Ngan / AFP)

Dans toute la région, un nouvel axe se dessine à mesure que celui de l’Iran s’estompe. Le gouvernement d’Ahmad al-Sharaa, en Syrie, ne se fait aucune illusion quant à la possibilité de s’attaquer à Israël, et s’efforce de conclure un nouvel accord de sécurité avec Jérusalem. Il bénéficie toutefois du soutien d’une Turquie puissante, qui cherche à s’imposer comme le principal critique d’Israël sur la scène internationale.

Le Qatar, allié idéologique de la Turquie, représente l’autre pilier du bloc islamiste sunnite émergent.

Ce qui rend cet axe si problématique à long terme, ce n’est pas qu’il crée des armées terroristes dans toute la région, ainsi que l’a fait l’Iran. C’est en réalité que la Turquie et le Qatar bénéficient tous deux de liens étroits et d’un appui enthousiaste de la part de Washington – ce qui limite considérablement les options d’Israël si l’État juif décidait de contrer leurs projets.

L’émir du Qatar, Cheikh Tamim bin Hamad al-Thani (au centre à gauche), et le président turc Recep Tayyip Erdogan (au centre à droite) posent pour une photo de groupe avec les dirigeants et responsables du Golfe réunis à Doha le 5 décembre 2023. (Crédit : Service de presse de la présidence turque / AFP)

À Gaza également, la quête de la « victoire totale » menée par Netanyahu s’est heurtée à de très nombreux points de friction. Le Premier ministre israélien a suspendu et modifié sa campagne militaire contre le Hamas face à la pression américaine et internationale. Deux ans après avoir perpétré le pire pogrom depuis la Shoah, le Hamas est toujours opérationnel et continue de se battre ; Israël, pour sa part, n’a atteint aucun de ses objectifs de guerre : 48 otages sont toujours retenus à Gaza, le Hamas n’est pas détruit, et la prévention de toute menace future provenant de l’enclave côtière n’est pas garantie.

La meilleure chance dont dispose Netanyahu pour les accomplir est peut-être le plan de Trump, un plan que le président américain a, dans une certaine mesure, dû imposer au Premier ministre.

Pas de solution miracle, ni de formule magique

Les pères fondateurs d’Israël avaient identifié les limites du pouvoir de leur jeune pays.

Quand David Ben Gurion avait élaboré la doctrine de sécurité nationale d’Israël, dans les années 1950, il l’avait fondée sur l’hypothèse qu’Israël ne serait jamais en mesure de résoudre définitivement ses problèmes de sécurité sur le champ de bataille. L’unique issue du jeune pays était de vaincre à plusieurs reprises ses ennemis arabes, d’acheter des périodes de calme et, à terme, de les amener à conclure des accords de paix avec l’État juif.

David Ben Gurion chez lui, au kibboutz Sde Boker. (Crédit : GPO)

Aucune victoire militaire israélienne n’a à elle seule suffi à transformer radicalement l’environnement stratégique. Malgré la victoire écrasante d’Israël à l’issue de la guerre des Six Jours, en 1967, les mêmes ennemis voisins avaient rouvert les hostilités contre l’État juif quelques mois plus tard. Ils avaient lancé une offensive dévastatrice le jour de Yom Kippour, en 1973, et ils ont continué à se battre pendant des années.

Et il en va de même pour les campagnes menées par Israël contre les groupes terroristes palestiniens. Si l’opération « Rempart », en 2002, avait largement contribué à mettre un terme à la deuxième Intifada et à réduire considérablement le nombre d’attentats-suicides, le terrorisme palestinien avait toutefois perduré et continué à évoluer, atteignant son paroxysme il y a deux ans, avec la journée la plus meurtrière pour Israël et les Juifs depuis la Shoah.

De la fumée s’élève après une explosion causée par une frappe israélienne contre des dirigeants du Hamas, à Doha, au Qatar, le 9 septembre 2025. (Crédit : UGC via AP)

Depuis le début de sa riposte, dans la guerre déclenchée par les événements du 7 octobre, Israël, sous la direction de Netanyahu, a toutefois croire qu’il avait la capacité de déterminer ce qui se passe au-delà des frontières qui le séparent de voisins hostiles et, dans certains cas, encore bien plus loin.

Et il a, ainsi que l’explique le théoricien militaire Eran Ortal, adopté une ligne politique « maniaco-dépressive ». Selon Ortal, cet Israël maniaque croit que sa puissance militaire lui permettra d’obtenir la réalité qu’il souhaite, qu’il façonnera par les bombes. Un exemple manifeste en a été l’attaque du 9 septembre, lorsque Israël a visé les dirigeants du Hamas réunis à Doha, violant ainsi la souveraineté du Qatar, allié des États-Unis, et échouant à tuer ses cibles.

Ce comportement de l’État juif a alarmé les partenaires d’Israël dans la région.

« Les campagnes militaires lancées après le 7 octobre, des campagnes qui ont touché Gaza, le Liban, la Syrie et le Yémen, culminant avec l’agression directe et historique d’Israël contre l’Iran, ont conduit de nombreux responsables du Golfe à conclure qu’Israël ne cherche plus seulement à créer la dissuasion, mais plutôt à dominer », ont affirmé il y a deux mois le chercheur émirati Mohammed Baharoon et Alex Vatanka, du Middle East Institute.

« La menace que représentait l’Iran a été considérablement réduite, et Israël représente désormais un nouveau défi pour la stabilité de la région, soulevant des questions fondamentales quant aux accords », ont-ils indiqué.

Des dizaines de milliers de manifestants défilent pour exiger de leur gouvernement qu’il agisse davantage pour mettre fin à la campagne israélienne à Gaza, lors d’une manifestation à Amsterdam, aux Pays-Bas, le 5 octobre 2025. (Crédit : Peter Dejong/AP)

Et aux côtés de cet Israël qui accorde trop d’importance à sa capacité d’influencer la région par des opérations militaires, il y a cet autre Israël, convaincu que le monde entier est contre lui.

Il ne fait aucun doute que l’antisémitisme, le progressisme et l’islamisme se sont alliés pour créer une dangereuse vague d’hostilité envers Israël dans le monde entier, une vague qui a poussé même les dirigeants de pays alliés à reconnaître un État palestinien et à soutenir les sanctions contre l’État juif.

L’Ambassadeur des États-Unis en Israël Mike Huckabee, à gauche, est escorté par le Père Jack-Noble Abed, prêtre de l’Église grecque-catholique melchite, lors d’une visite du site archéologique de l’Église Saint-Georges, site d’une récente attaque de résidents d’implantations, lors de sa visite dans la ville de Taybeh, à l’est de Ramallah, en Cisjordanie, le 19 juillet 2025. (Crédit : Nasser Nasser/AP)

Mais l’État d’Israël ne se rend absolument pas service à lui-même.

Peu après le 7 octobre, les soldats se sont mis à relayer en ligne de très nombreuses images, qui ont commencé à entacher la légitimité d’Israël. Désespéré de trouver des alliés, l’État juif s’est à plusieurs reprises aliéné sa plus importante base de soutiens, les sionistes chrétiens. En suspendant l’aide humanitaire à Gaza entre mars et mai, arguant qu’il y avait suffisamment de nourriture à Gaza – avant de reconnaître ensuite que tous les Gazaouis n’y avaient pas accès -, il s’est exposé à une campagne de diabolisation dont l’efficacité était prévisible.

Et Netanyahu refuse de freiner ses partenaires de coalition d’extrême droite, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. Des partenaires qui semblent faire tout leur possible pour persuader le monde entier que la guerre éminemment justifiée menée par Israël pour libérer les otages et renverser le Hamas est en réalité une campagne stratégique dont l’objectif est d’expulser les Gazaouis et de repeupler la bande de Gaza.

Le recours à l’excellence tactique

Une idée reçue très fréquemment citée à propos d’Israël est que le pays est brillant sur le plan tactique, mais incompétent sur le plan stratégique. Une affirmation peut-être exagérée, mais il est toutefois certain qu’Israël ne peut influencer son environnement que dans une certaine mesure, même lorsqu’il se trouve au sommet de son excellence tactique, ainsi qu’il l’a été pendant la majeure partie des deux dernières années.

En réalité, dans une large mesure, ce sont ces mêmes limites qui ont conduit aux défaillances du 7 octobre. Israël souhaitait un Hamas affaibli, dissuadé par des campagnes aériennes périodiques, et acheté par des incitations économiques. Jérusalem s’en est elle-même convaincue, et a agi comme si tel était le cas.

Naturellement, il ne revenait pas à Israël de décider si le Hamas serait ou non dissuadé, et l’État juif l’a découvert à ses dépens.

Des terroristes du Hamas aperçus près du carrefour de Gama, dans le sud d’Israël, près de Reïm et Kissufim, lors du pogrom du 7 octobre 2023. (Crédit : South First Responders)

Israël est sans doute aucun une puissance militaire importante et un centre névralgique du renseignement dans la région. Il a mené des opérations militaires efficaces, qui ont permis de réduire drastiquement les menaces auxquelles il fait face. Le pays est aujourd’hui plus sûr qu’il ne l’était le 6 octobre 2023.

Mais dans le même temps, il n’a pas la capacité de créer un Moyen-Orient exempt de menaces, ni de garantir la sécurité par de seuls moyens militaires. La stratégie serait un art facile si l’excellence tactique pouvait facilement se traduire en sécurité nationale. Ce n’est malheureusement pas le cas.

La recherche d’une solution miracle, la frappe aérienne ou le raid qui ferait pencher la balance, est une envie certes compréhensible, mais illusoire.

Ces deux dernières années, Israël, dans sa riposte, a remporté de nombreux succès militaires tactiques. Mais si le pays souhaite tirer parti des opportunités qu’il a créées, il devra utiliser tous les outils à sa disposition : militaires, diplomatiques (incluant la défense publique), politiques et économiques, les exploiter à leur plein potentiel, et commencer par une planification stratégique réfléchie.

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