L’histoire oubliée du chasseur de nazis Joachim Eisack : Quand la BD corrige le mythe du « bon diplomate »
L’incroyable traque d'Otto Abetz par le résistant Joachim Eisack : un roman graphique puissant donne à voir la face sombre de la Libération
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La Seconde Guerre mondiale recèle encore des figures héroïques méconnues, tapies dans l’ombre des archives familiales.
Récemment, le grand public découvrait à l’écran la figure d’Otto Abetz — l’ambassadeur du Troisième Reich dans la France occupée — à travers le film à succès Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli. Le long-métrage s’est attiré quelques critiques en raison de sa présentation ambiguë et nuancée du diplomate et de son complice collaborationniste, Jean Luchaire, ce que le neuvième art pourrait bien contrebalancer avec son approche historique cinglante.
Sortie en janvier 2026 aux éditions Les Presses de la Cité (dans la collection La Cité Graphique), la bande dessinée « J’ai arrêté Otto Abetz : L’ambassadeur de Hitler en France » est assurément une œuvre de mémoire indispensable. Scénarisée par Didier Eisack et mise en images par Maxime Germain, elle est le fruit d’une coédition avec la Direction de la mémoire, de la culture et des archives du ministère des Armées.
De l’enquête familiale au roman graphique
Comme le rappelle le site Actua BD, avant d’être une bande dessinée, ce récit est une blessure et une quête intime. En 2022, Didier Eisack publiait un premier livre d’enquête biographique après cinq ans de recherches minutieuses dans les archives afin de reconstituer l’incroyable destin de son grand-père, Joachim Eisack (connu dans la résistance sous le pseudonyme Richard Ezak).
Le roman graphique qui en est tiré donne une grande puissance visuelle à cette histoire hors du commun. Le graphisme réaliste de Maxime Germain utilise des codes chromatiques forts pour immerger le lecteur dans la froideur de l’après-guerre avec des ambiances sombres qui jouent sur des contrastes de noirs et de gris-bleuté brutalement rehausses par le rouge oppressant des symboles nazis.
L’histoire vraie d’un héros juif allemand
Joachim Eisack est le parfait contre-exemple des vies linéaires.
Comme le rappelle son petit-fils, Didier Eisack, qui a publié en 2022 la biographie « J’ai arrêté Otto Abetz – Histoire de mon grand-père, réfugié allemand, juif et résistant français » (Éditions Amalthée), ce Juif allemand qui a fui le régime hitlérien dans les années 1930 pour se réfugier dans la région lyonnaise est dans un premier temps traité avec méfiance par les autorités françaises.
En 1939, il est interné comme « ressortissant d’un pays ennemi » mais loin de se résigner, il s’engage dans la Légion étrangère avant de rejoindre les rangs des maquisards de la Résistance française alors qu’une grande partie de ses proches restés en Europe sont exterminés dans la Shoah.
À la Libération, grâce à sa maîtrise parfaite de la langue allemande, Joachim devient inspecteur de la Sûreté et participe à la dénazification en zone occupée, à Säckingen.
À l’automne 1945, c’est là, comme le rappelle son petit-fils, que, sans aide ou presque, il réalise un coup d’éclat historique en débusquant et arrêtant Otto Abetz, qui se cachait sous une fausse identité. Grâce à sa persévérance et à sa perspicacité, Eisack permet également la saisie du mythique trésor de Werwolf, composé d’œuvres d’art spoliées aux familles juives, de documents secrets, de pièces d’or et d’argent, destiné à financer la cavale des criminels de guerre et des réseaux clandestins nazis.
« J’ai passé trois jours dans les archives où j’ai trouvé les procès-verbaux d’interrogatoires de mon grand-père et de ses supérieurs », explique Didier Eisack.
L’amertume de la patrie reconnaissante
La BD sortie cette année, saluée par la critique spécialisée (notamment par Didier Pasamonik sur ActuaBD qui qualifie l’œuvre de « très bonne »), pointe du doigt un paradoxe historique qui interroge.
Arrêté par Joachim Eisack, Otto Abetz — l’un des grands artisans de la spoliation des biens juifs en France — est incarcéré à la prison de Loos et condamné en 1949 à vingt ans de travaux forcés. Malgré cela, il est gracié quelques années plus tard par le président René Coty, ce qui lui vaudra de mourir dans son lit en Allemagne, après avoir tenté de se faire recruter par les institutions de la Communauté européenne.
En revanche, Joachim Eisack ne recevra jamais la moindre reconnaissance officielle ou décoration de la part de l’État français pour sa capture du nazi numéro un de l’Occupation. Profondément écœuré par la mansuétude de la France envers Abetz, il quittera définitivement l’Hexagone après avoir mis sa famille à l’abri et mourra seul, en 1952, à Munich.
Un accueil unanime pour un devoir de mémoire
Activement relayée sur les réseaux sociaux et saluée par la presse nationale (de France 3 à Ouest-France en passant par Le Dauphiné Libéré), la bande dessinée propose en fin d’ouvrage un dossier documentaire enrichi de photos d’époque et d’une frise chronologique.
En opposant la vérité crue des archives familiales aux fictions parfois « désinvoltes » des écrans, Didier Eisack et Maxime Germain ne signent pas seulement un biopic haletant. Ils réhabilitent, près de 75 ans après sa mort, la mémoire d’un homme qui a tout sacrifié pour la justice, offrant enfin à Joachim Eisack la place qu’il mérite dans l’Histoire.
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