187 ans après le pogrom d’Allahdad, les crypto-Juifs de Mashhad au cœur d’une expo à Jérusalem
À la Bibliothèque nationale d’Israël, un regard sur la manière dont cette communauté juive a vécu en apparence comme musulmane pendant plus d’un siècle après le massacre du 26 mars 1839
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Il y a 187 ans, dans le nord de l’Iran, une accusation de meurtre rituel suivie d’un massacre avait conduit à la conversion forcée à l’islam d’une petite communauté juive persane. Pendant plus d’un siècle, ses membres avaient cependant continué à pratiquer leur foi en secret, perpétuant les traditions juives en tant que crypto-Juifs.
Le pogrom d’Allahdad, qui s’était produit le 26 mars 1839 dans la ville de Mashhad, est désormais au cœur d’une nouvelle collection d’objets historiques à la Bibliothèque nationale d’Israël. La bibliothèque étant fermée au grand public en raison des règles de sécurité du Commandement du Front intérieur pendant la guerre contre le régime iranien, il n’est actuellement pas possible de voir les objets en personne.
Il est toutefois particulièrement important de partager leur histoire pendant la guerre entre Israël et la République islamique, a déclaré Chaïm Neria, conservateur de la collection Haïm et Hanna Solomon Judaica à la Bibliothèque nationale, qui a constitué cette collection.
« De nombreux pogroms contre les Juifs ont été consignés dans l’histoire des pays islamiques – et, bien sûr, des pays chrétiens – mais les récits de conversions forcées sont très rares », a souligné Neria.
« Heureusement, cette tragédie a une sorte de fin heureuse, à l’instar de l’histoire de Pessah, avec le rétablissement de la vie juive en Terre d’Israël. »
Le mausolée de l’Imam Reza, à Mashhad, est considéré comme le lieu de sépulture d’un descendant du prophète Mahomet. Il est vénéré comme un lieu saint par les musulmans chiites et la présence juive y a longtemps été interdite.
Mais au XVIIIᵉ siècle, l’empereur Nader Shah (1688-1747) avait cherché à faire de la ville un centre commercial et il avait invité une petite communauté juive à s’y installer, d’après les informations fournies par la Bibliothèque nationale.
Il avait toutefois été assassiné peu après et les Juifs n’avaient été autorisés à s’établir que dans un petit quartier situé à l’extérieur des remparts de la ville. Cette situation avait entraîné près d’un siècle de tensions constantes.
Le 26 mars 1839, ces tensions avaient dégénéré en violences. Les récits ont divergé quant à l’élément déclencheur exact de ces attaques – mais tous ont fait état d’un malentendu concernant le cadavre d’un chien, considéré comme impur dans l’islam.
Selon un récit de voyage de 1845 du missionnaire anglican Joseph Wolff, les émeutes auraient éclaté après qu’un médecin a conseillé à une femme de soigner sa main endolorie en tuant un chien et en trempant sa main dans son sang.
Indépendamment des raisons qui avaient attisé les violences, les émeutes s’étaient rapidement intensifiées : entre 30 et 40 personnes avaient été assassinées, les maisons et les commerces juifs avaient été pillés et incendiés, et de jeunes filles juives avaient été mariées de force à des musulmans. Selon la légende, les sept rouleaux de la Torah de la communauté avaient été saisis par des religieux chiites et cachés dans les murs du sanctuaire de l’Imam Reza, où ils se trouveraient encore aujourd’hui.
Le lendemain, un ultimatum avait été posé aux membres restants de la communauté, qui comptait environ 150 familles selon Wolff : se convertir à l’islam ou mourir. Ils avaient alors récité collectivement la chahada, le serment et le credo islamiques. Certains avaient murmuré ironiquement « Musa » (Moïse) à la place de « Muhammad » afin de préserver leur identité, a noté Neria.
Ces « Jadid al-Islam » (« nouveaux musulmans ») avaient alors mené une double vie, à l’instar des marranes de l’Inquisition espagnole : en apparence, ils se présentaient comme des musulmans pieux, mais ils avaient perpétué en secret les traditions juives, d’après les informations fournies par la Bibliothèque nationale. Les membres de la communauté jeûnaient pendant le ramadan, assistaient aux prières à la mosquée et portaient la tenue musulmane traditionnelle. Tandis qu’à la maison, ils observaient Shabbat, pratiquaient l’abattage casher clandestin, cuisaient secrètement du matza pour la fête de Pessah et ils priaient derrière des portes closes et des volets fermés.
Ces crypto-Juifs se donnaient des moyens surprenants pour maintenir cette supercherie, a expliqué Neria.
Ils achetaient souvent de la viande non casher en public pour s’en débarrasser plus tard en secret. Les commerçants ouvraient leurs boutiques à Shabbat, mais ils évitaient de manipuler de l’argent ; certains allaient même jusqu’à se bander les mains pour prétendre qu’ils étaient blessés.
Selon les informations fournies par la Bibliothèque nationale, les femmes étaient souvent les principales gardiennes de la vie juive à Mashhad, veillant au respect des lois au sein du foyer et s’occupant de l’éducation religieuse des enfants. Elles étaient souvent également appelées à servir de passeuses de viande casher ou d’objets religieux.
À la naissance, les enfants recevaient deux noms : un nom musulman officiel et un nom juif secret, d’après les informations fournies par la Bibliothèque nationale. Les enfants étaient souvent fiancés à d’autres membres de la communauté dès l’âge de quatre ou cinq ans, afin que, si un musulman cherchait une jeune fille juive pour se marier, sa famille puisse prétendre qu’elle était déjà fiancée.
Un piyyout (poème liturgique) racontant l’histoire des Juifs de Mashhad avait été rédigé par le rabbin Shlomo Mashiach, membre de la communauté de Mashhad, à son arrivée en Israël en 1906. Inclus dans le livre de prières de son maître, Mordechaï Akler, ce poème suit l’ordre de l’alphabet hébreu.
Avec l’avènement de la dynastie Pahlavi, plus libérale, en 1925, les Juifs de Mashhad avaient pu pratiquer leur foi plus ouvertement. Dans les décennies qui avaient suivi la Seconde Guerre mondiale, les derniers membres de la communauté avaient quitté la ville pour émigrer principalement vers Israël et les États-Unis.
À leur arrivée, la question de la reconnaissance de la communauté de Mashhad comme juive avait fait l’objet d’un débat, mais elle avait finalement été acceptée, a noté Neria. On estime actuellement à 20 000 le nombre de Juifs de Mashhad, dont environ la moitié vit en Israël, a précisé Neria.
À Jérusalem, la synagogue principale de la communauté avait été fondée par le rabbin Adoniyahu HaKohen, après son arrivée dans la ville à la suite d’un pèlerinage à La Mecque, en 1901. Aux États-Unis, beaucoup vivent à Great Neck, dans l’État de New York.
« C’est une histoire fascinante et très importante que tous les Juifs doivent connaître, surtout en ce moment », a déclaré Neria.
« La majeure partie de l’histoire de l’Iran ne tourne pas autour de l’extrémisme religieux, mais il est important de comprendre que cela n’a pas commencé seulement avec la Révolution islamique. »
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