« C’est grave » : l’incertitude règne en Israël, concernant l’issue et l’après-scrutin
Peut-être la plus décisive de l’histoire d’Israël, cette élection n’offre aucun chemin clair vers la victoire ; le 27 octobre, ne vous attendez pas à un dénouement
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L’une des ironies de la politique israélienne veut que, dans ce qui pourrait être l’élection la plus disputée, la plus âpre et la plus décisive de l’histoire du pays, tous s’accordent sur un point fondamental : personne ne sait réellement ce qui se passera le 27 octobre, ni dans les jours qui suivront.
Chaque jour apporte son lot de sondages. Les promesses électorales, les alliances et les rivalités se multiplient. Mais trois ans après la pire catastrophe qu’Israël ait jamais connue, et sept ans après le basculement du pays dans une polarisation extrême, aucun dénouement ne semble proche. C’est au contraire l’incertitude qui domine.
Les sondages sont depuis toujours peu fiables dans ce pays, ce qui n’a rien de surprenant au vu de l’extrême complexité du paysage politique israélien. Aux États-Unis, les sondeurs ont essuyé une pluie de critiques après les deux victoires de Donald Trump, alors qu’ils n’avaient à prévoir que les résultats de deux grands partis. Imaginez ce que représente l’exercice avec treize partis, dont certains pourraient ne pas recueillir suffisamment de voix pour entrer à la Knesset, une fraction de point de pourcentage pouvant bouleverser le résultat final.
Au cours des dernières décennies, les sondages ont régulièrement sous-estimé celui qui occupe aujourd’hui le poste de Premier ministre. À maintes reprises, Benjamin Netanyahu a déjoué les sondages, s’imposant alors que beaucoup le donnaient perdant. Lorsqu’il a remporté son premier mandat en 1996, les Israéliens plaisantaient en disant qu’ils s’étaient couchés avec Shimon Peres, donné vainqueur par les sondages à la sortie des urnes, et s’étaient réveillés avec Bibi, le véritable gagnant. Et l’histoire, manifestement, ne s’est pas arrêtée là.
Reste l’hypothèse inverse : celle où, cette fois, les sondages diraient vrai. Elle n’aurait rien de rassurant pour aucun des deux camps. L’incertitude ne porte pas seulement sur l’identité du vainqueur : il semble de plus en plus probable que cette élection n’en ait tout simplement aucun. Netanyahu comme le principal bloc de ses adversaires restent très loin des 61 sièges nécessaires pour obtenir la majorité. Selon les sondages, les partis arabes, qui n’ont presque jamais participé à une coalition, pourraient détenir la clé de cette majorité.
Il règne également une incertitude au sein même des blocs. Les adversaires de Netanyahu s’accordent à dire qu’il ne devrait pas être Premier ministre, mais ils ne s’entendent pas sur la personne qui devrait l’être. En matière de politique concrète, leurs positions couvrent tout l’éventail, de la droite à la gauche. Et tandis que les partisans de Netanyahu se rallient tous sous sa houlette, ils sont divisés sur l’une des questions centrales de cette élection : faut-il soumettre les hommes ultra-orthodoxes à la conscription ?
C’est comme un menu à la carte dans une chaîne de restaurants, sauf que l’enjeu, c’est l’avenir du pays
Tout cela a donné lieu à un jeu de devinettes incessant parmi les politiciens et les commentateurs : comment les partis se répartiront-ils après le scrutin, qui s’alliera à qui, et qui occupera le poste suprême ? À ce stade, cela ressemble à un menu à la carte dans une chaîne de restaurants, sauf que l’enjeu, c’est l’avenir du pays.
Ce qui est souvent occulté dans le débat, c’est la signification de tout cela pour la société israélienne, et la manière dont le gouvernement – sans parler des citoyens – devra composer avec des mois d’incertitude politique, avec la possibilité très réelle que cette campagne sans merci débouche sur la programmation de nouvelles élections début 2027. C’est une épreuve que les Israéliens ont déjà traversée entre 2019 et 2022 – une période marquée par cinq scrutins distincts. Et ils n’ont guère envie de la revivre.
« Le jour du scrutin, c’est simplement ce jour où l’on prépare le terrain sur lequel les politiciens vont s’affronter », a déclaré au Times of Israel Shmuel Rosner, analyste politique et directeur de Madad, un institut israélien spécialisé dans les données et les sondages. « Et c’est là que commence le véritable processus. »
Rosner a souligné que, si l’incertitude persiste, deux candidats pourraient se voir confier à tour de rôle des mandats de 42 jours pour former un gouvernement. Cumulés, ces mandats représenteraient presque trois mois, soit à peu près la durée de la campagne électorale officielle elle-même.
Eisenkot peut-il réussir ? Et comment ?
Une leçon que l’opposition semble avoir tirée des sept dernières années de tourmente politique, c’est qu’elle doit tout mettre en œuvre pour vaincre, ou du moins détrôner, le Premier ministre.
En 1984, après une autre élection serrée disputée en pleine crise, les deux plus grands partis, qui disposaient chacun de plus de 40 sièges sur les 120 que compte la Knesset, avaient convenu de former un vaste gouvernement d’union nationale qui s’était révélé remarquablement stable. Mais cette époque est révolue. Aujourd’hui, les sondages placent le parti d’opposition centriste Yashar de Gadi Eisenkot, donné favori, à un score d’environ 20 %. Le Likud de Netanyahu, qui arrive en deuxième position, est récemment descendu jusqu’à 18 %.
Plus inquiétant encore pour les quatre partis d’opposition dirigés par des Juifs : rares sont les sondages qui indiquent que leur bloc pourrait atteindre collectivement le nombre magique de 61 sièges. Le scénario le plus réaliste est que le camp d’Eisenkot devance celui de Netanyahu, avec, disons, un score de 55 contre 53, et forme un gouvernement sans majorité. Une telle situation est rare en Israël, mais les règles de la Knesset l’autorisent. Si les partis dirigés par des Arabes s’abstiennent de voter et que le bloc d’Eisenkot compte plus de députés que celui de Netanyahu, alors le chef de Yashar pourra être nommé Premier ministre.
« Que se passera-t-il si ces résultats se confirment et que, le lendemain, l’Iran bombarde Tel Aviv ? Ce serait pire que la situation actuelle, qui est déjà loin d’être idéale. La situation est déjà grave. »
Un tel gouvernement serait bien loin de la coalition de 64 sièges que Netanyahu avait formée en 2022, et il serait encore plus faible que le gouvernement de 61 sièges qui avait brièvement évincé Netanyahu l’année précédente – un gouvernement idéologiquement incohérent, miné par des luttes intestines et qui s’est rapidement effondré.
Selon Gideon Rahat, directeur du département de sciences politiques de l’Université hébraïque de Jérusalem, un gouvernement minoritaire, qui devrait s’allier à l’opposition pour pouvoir agir, pourrait bien être le moteur d’une nouvelle ère dans la politique israélienne, caractérisée aujourd’hui par une forte polarisation.
« Un gouvernement minoritaire aura du mal à obtenir une majorité à la Knesset sur bien des sujets », a-t-il déclaré au Times of Israel. « Mais à mon avis, cette situation est l’une des plus démocratiques qui soient, car elle garantit un système de freins et contrepoids vis-à-vis du gouvernement, qui doit alors former une [nouvelle] coalition à chacune de ses initiatives. »
Cette situation peut également être perçue comme la recette d’une instabilité perpétuelle. Pourtant, le bloc anti-Netanyahu est en réalité plus important que ne le laissent généralement entendre la plupart des sondages. Alors que ceux-ci présentent l’opposition, ou « bloc du changement », comme un groupe de quatre partis dirigés par des Juifs (Yashar, le Beyahad de Naftali Bennett, le parti belliciste Yisrael Beytenu et la formation de gauche HaDemocratim), le nombre réel d’opposants à Netanyahu inclut également les partis arabes, et détient la majorité à la Knesset dans presque tous les sondages.
Selon les experts, cette majorité, en travaillant de concert, pourrait rapidement mener à bien certaines mesures, et ce même pendant la phase de formation du gouvernement.
Tout d’abord, ont expliqué Rosner et Gayil Talshir, politologues à l’Université hébraïque, les partis anti-Netanyahu peuvent faire destituer le président de la Knesset, Amir Ohana, proche du Premier ministre. Ils pourraient ainsi mettre en œuvre leurs promesses de campagne, notamment la création d’une commission d’enquête nationale sur le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023. Talshir a évoqué l’idée que la Knesset pourrait même instaurer une limitation du nombre de mandats pour les Premiers ministres, ou encore interdire à toute personne faisant l’objet d’une mise en examen – comme Netanyahu – d’exercer cette fonction.
Les partis arabes seraient-ils prêts à coopérer à ces votes s’ils étaient exclus de la coalition d’Eisenkot ? Oui, répond Talshir, qui souligne à quel point la situation des Arabes israéliens s’est détériorée sous le gouvernement sortant, avec des taux d’homicides extrêmement élevés au sein de leurs communautés, et un ministre de la Sécurité intérieure d’extrême-droite, Itamar Ben Gvir, qui les prend pour cible.
« Il est évident qu’ils prendront toutes les mesures nécessaires pour empêcher Netanyahu et ses partenaires de prendre les décisions concernant ces processus », a-t-elle affirmé au Times of Israel.
Au vu de leurs querelles internes, Eisenkot et ses alliés auront du mal à gouverner, même s’ils parviennent à constituer une majorité. Mais s’ils remportent les élections, ils pourront se targuer d’avoir rempli leur principale promesse de campagne dès le premier jour : évincer Netanyahu, du moins pour l’instant.
« C’est l’ambition immédiate de ce gouvernement : amorcer un processus de réconciliation après une période de forte polarisation, et tenter de faire d’Israël un pays plus avancé sur le plan politique », a expliqué Rosner. « Cette entreprise sera-t-elle couronnée de succès ? Je l’ignore. »
Bibi, le roi de TikTok ?
Netanyahu, cependant, n’abandonne pas. Et si l’on en croit les précédents, il a des raisons d’être optimiste.
En 1996, à peine quelques mois après l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, un acte que ses détracteurs reprochaient à Netanyahu d’avoir contribué à provoquer, personne ne s’attendait à ce qu’il gagne… et pourtant, il a gagné. En 2015, les sondages l’ont donné perdant pendant presque toute la campagne… et il a remporté une victoire écrasante. En 2019 et 2020, il a disputé trois élections sans issue, jusqu’à ce que son principal rival, Benny Gantz, capitule, permettant ainsi à Netanyahu de rester au pouvoir un peu plus longtemps.
Netanyahu pourrait bien à nouveau déjouer les sondages. Tout d’abord, la Quatorzième chaîne – pro-gouvernementale – publie régulièrement des sondages qui le donnent vainqueur. Si ces sondages sont exacts et que les autres se trompent, alors Netanyahu remportera sans peine un nouveau mandat.
Il pourrait également bénéficier d’un fort soutien au sein d’une catégorie démographique difficile à cerner : les jeunes électeurs. La jeunesse israélienne est depuis longtemps plus à droite que ses aînés ; une tendance qui existait déjà avant le 7-Octobre. Une étude menée par la chaîne N12 révèle que Netanyahu, 76 ans, domine largement la scène politique israélienne sur TikTok, l’application de vidéos préférée de la Gen Z.
Mais Netanyahu a également des raisons de s’inquiéter. Une autre étude de la chaîne a conclu que Netanyahu et ses rivaux affichaient un niveau d’engagement similaire sur les réseaux sociaux, du moins si l’on ne prend en compte que les comptes israéliens. Et Talshir prédit que certains électeurs du Likud, ainsi que les électeurs haredim dont les partis soutiennent Netanyahu, pourraient ne pas se rendre aux urnes, déçus par les déconvenues, les tragédies, les guerres et les conflits intestins de ces quatre dernières années.
Elle souligne toutefois que, contrairement à Eisenkot, Netanyahu n’a pas besoin d’obtenir la majorité. Il est déjà Premier ministre : il lui suffit donc de ne pas perdre pour rester en fonction.
Si son bloc n’atteint pas les 61 sièges, le défi de Netanyahu consistera à s’assurer qu’Eisenkot ne puisse pas former un gouvernement minoritaire, en persuadant, par exemple, l’un des partenaires du chef de Yashar de ne pas appuyer la formation d’une coalition qui dépendrait du soutien des partis arabes. Cela pourrait alors ouvrir la voie à de nouvelles alliances et à une éventuelle victoire de Netanyahu – ou bien déclencher de nouvelles élections, dans une répétition du scénario de 2019-2022.
Netanyahu ne cherche pas tant à remporter la victoire, a fait remarquer Talshir, qu’à « s’assurer que le camp adverse ne l’emporte pas ». Et s’il ne parvient finalement pas à rassembler une majorité à lui seul, a-t-elle ajouté, « Netanyahu fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’assurer qu’il y ait de nouvelles élections, ce qui lui donnerait une nouvelle chance d’accéder au pouvoir. »
Comment l’opinion publique israélienne réagirait-elle à cette succession d’événements ? Rahat a rappelé que les Israéliens avaient déjà connu une telle situation, rendant celle-ci moins choquante cette fois-ci.
« Nous avons déjà franchi le Rubicon lorsqu’il s’agit d’envisager la possibilité d’élections à répétition », a-t-il déclaré. « Il est beaucoup plus facile, après avoir organisé plusieurs élections d’affilée, de recommencer. »
Netanyahu est en retard dans les sondages après un mandat marqué par un pogrom, une guerre sans fin et le chaos dans les rues d’Israël. Mais il s’est forgé une réputation de génie politique, et cette élection ressemble à son dernier combat. Sans compter qu’il risque une peine de prison s’il est condamné dans son procès pour corruption, ce qui rend sa réélection encore plus urgente.
« Netanyahu a plus de force, plus de pouvoir, plus de détermination que n’importe lequel de ses rivaux sur la scène politique ; ce scénario a donc de réelles chances de se produire », a indiqué Talshir.
Selon un spécialiste, Netanyahu ne cherche pas tant à remporter la victoire qu’à « s’assurer que le camp adverse ne l’emporte pas ».
Israël, c’est comme partout ailleurs – mais en plus intense
Certains scénarios post-électoraux vont encore plus loin, mais restent néanmoins envisageables : Avigdor Liberman, le dirigeant belliciste d’Yisrael Beytenu, insistera-t-il pour devenir Premier ministre, formera-t-il une alliance avec Ofer Winter, figure de l’extrême droite, et forcera-t-il Eisenkot à lui confier ce poste ? Eisenkot tentera-t-il de débaucher des députés du Likud, voire du Shas, ce parti haredi séfarade qui se pose en modéré sur la question du service militaire ? Netanyahu tentera-t-il de rallier une formation d’opposition en la soudoyant avec des postes ministériels ?
Toutes ces hypothèses laissent présager une période post-électorale chaotique, avec une Knesset polarisée. Bien sûr, si un Israélien venait à se plaindre auprès d’un Américain, d’un Britannique ou d’un Français que l’État juif est devenu si polarisé qu’il en est rendu dysfonctionnel, ces étrangers lui répondraient probablement : « Bienvenue au club. »
De nombreuses études montrent qu’aux États-Unis, en Europe et ailleurs, tout comme en Israël, la polarisation s’accentue sous l’effet de divers facteurs. Mais ici, les enjeux sont plus importants.
Israël a des soldats qui combattent sur quatre fronts : à Gaza, au Liban, en Syrie et en Cisjordanie. Le pays a mené deux guerres contre l’Iran en deux ans, et Téhéran continue de s’opposer à Washington, avec un président imprévisible à la Maison Blanche. Un nouveau Congrès américain, qui comptera probablement davantage de démocrates et sera donc moins favorable à Israël, doit être élu une semaine après le scrutin israélien.
À cela s’ajoutent un système éducatif israélien en difficulté et un coût de la vie exorbitant, une question que les électeurs ont désignée comme leur principale préoccupation à l’approche du scrutin.
« Je ne pense pas que la société israélienne soit au bord de l’effondrement », a estimé Rosner. « Je ne pense pas que le pays soit dysfonctionnel. Mais je pense vraiment qu’Israël est, dans l’ensemble, un pays qui doit faire face à de graves défis, et que la cohésion et la cohérence sociales sont essentielles à notre sécurité. »
Ainsi, si aucun gouvernement ne parvient à se former, les Israéliens aborderont la fin de l’automne et l’hiver sans dirigeants organisés. Même si Eisenkot réussit à former une coalition, les chances que Netanyahu se retire sans faire de vagues – plutôt que d’essayer de faire tomber le gouvernement et d’imposer un nouveau scrutin comme il l’a fait en 2021 et 2022 – semblent minces.
« Je pense que les chances sont grandes qu’il reste et livre une bataille acharnée », a affirmé Rahat. « Il tentera d’attirer des gens [hors de la sphère d’influence d’Eisenkot]. Il tentera de faire beaucoup de choses. C’est pour son avenir qu’il se bat. »
Dans l’intervalle, Israël restera enlisé dans une impasse politique, en cette période de guerre et de défis croissants, tant sur le plan extérieur qu’intérieur.
« Que se passera-t-il si nous obtenons ces résultats et que, le lendemain, l’Iran bombarde Tel Aviv ? », a déclaré Rosner. « La situation n’est déjà pas idéale aujourd’hui, et on ne peut pas se contenter de dire : “Eh bien, ce sera bien pire.” Non, la situation est déjà grave aujourd’hui, et la perspective d’une nouvelle série d’élections signifierait que nous allons prolonger cette période difficile jusqu’en 2027. »
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