À Chicago, un théâtre juif renonce à monter la pièce d’une auteure israélienne
Selon Naomi Ragen, la compagnie a abandonné son projet de relancer "Women’s Minyan" après que des metteurs en scène, acteurs et décorateurs ont exprimé leur crainte de représailles pour avoir collaboré avec des "Juifs/Israéliens pro-sionistes"
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JTA — Selon Naomi Ragen, romancière et dramaturge israélienne née à New York, célèbre pour ses portraits de femmes juives orthodoxes en crise, l’annulation de la reprise à Chicago de l’une de ses pièces marque un « retour au maccarthysme » sur la scène culturelle américaine.
Naomi Ragen, aujourd’hui âgée de 77 ans, explique que le projet lancé par une compagnie artistique juive de Chicago de reprendre sa pièce de 2001, « Women’s Minyan », a été abandonné. Dans un message partagé avec ses milliers d’abonnés sur Facebook, Ragen a inclus un e-mail de la directrice artistique de la compagnie, dans lequel celle-ci affirme avoir été submergée de messages provenant d’acteurs, de metteurs en scène et de scénographes, qui craignaient que le fait de travailler avec une « Juive/Israélienne pro-sioniste » comme Ragen ne puisse nuire à leur carrière.
Ragen a confié à la Jewish Telegraphic Agency que la compagnie Arts Judaica, qui est basée à Chicago, l’avait contactée pour la première fois en juillet. Elle lui avait alors proposé de mettre en scène sa pièce, qui raconte l’histoire d’une femme haredi cherchant à fuir un mariage violent. Elayne LeTraunik, la directrice artistique de la compagnie, avait fait savoir à Ragen qu’elle prévoyait de donner 13 représentations en mars prochain.
Ravie de cette collaboration, Ragen a alors demandé un contrat. Mais elle est restée sans nouvelles jusqu’à cette semaine, lorsqu’elle a reçu une réponse de LeTraunik dans laquelle celle-ci lui indiquait qu’elle « devait malheureusement renoncer à [son] projet de monter la pièce ».
L’e-mail de Mme LeTraunik poursuivait : « Les gens ont découvert que vous étiez une juive/Israélienne pro-sioniste. J’ai été submergée de messages d’acteurs, de metteurs en scène et de décorateurs qui craignaient réellement que participer à un spectacle dont vous êtes l’auteure ne nuise à leur carrière. Je n’avais jamais été confrontée à cela auparavant et j’ai été stupéfaite par toutes ces accusations de ‘génocide’ qui fusaient de toutes parts. »
Cet épisode contraste avec la mission affichée d’Arts Judaica : son site web affirme que « le public américain a plus que jamais besoin d’histoires juives sur scène ».
« Par le passé, j’ai écrit des pièces sur les kamikazes, et personne n’a jamais pipé mot », a expliqué LeTraunik à Ragen. « Ce monde devient fou. Peut-être qu’une fois que tout cela se sera calmé (si jamais cela arrive), je réessaierai. Je suis sincèrement désolée. »
Née à New York, Ragen a émigré en Israël en 1971, et s’est installée à Jérusalem. Outre des romans à succès tels que « Sotah » et « The Sacrifice of Tamar », elle rédige régulièrement des tribunes libres dans lesquelles elle partage ses opinions très tranchées sur Israël. Sur son site web et sur les réseaux sociaux, elle publie des extraits de son « Journal de guerre en Israël », dans lesquels elle exprime son soutien sans faille au Premier ministre Benjamin Netanyahu et à l’action militaire de l’armée israélienne contre le Hamas. Elle s’est également élevée contre ce qu’elle décrit comme un « climat mondial de haine, de peur et d’intimidation ».
Certaines personnes, a-t-elle ajouté, ont laissé entendre que la pièce avait été annulée parce qu’elle est une sioniste de droite. « Sommes-nous revenus au maccarthysme, à l’époque où il fallait vérifier les convictions politiques d’un artiste [avant de décider] s’il fallait ou non promouvoir son œuvre ? », a-t-elle déclaré.
« Je pensais que tous les progressistes étaient opposés au maccarthysme. Nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation où je dois passer un test politique pour que mon œuvre soit présentée. »
LeTraunik a indiqué à la JTA avoir été totalement prise au dépourvu par cette levée de boucliers et cette annulation après avoir contacté Ragen. « C’est une situation à laquelle je n’ai jamais été confrontée auparavant, malgré toute une vie passée au théâtre », a-t-elle commenté.
« Cette pièce n’a rien à voir avec la politique, je ne m’attendais donc pas à des problèmes », a-t-elle poursuivi. « Mais malheureusement, certaines personnes avaient fait des recherches sur Naomi. Ces personnes ont été choquées par ses opinions politiques ; des acteurs potentiels ont exprimé des inquiétudes, et même la personne qui avait proposé de financer en partie le projet s’est sentie mal à l’aise. »
« Quant à moi, j’ai presque 80 ans, je suis américaine et juive de naissance, et j’ai décidé depuis longtemps de ne pas m’impliquer dans les turbulences politiques actuelles. Je veux simplement faire du théâtre. »
Ragen a confié à la JTA ne pas en vouloir à LeTraunik, même s’il est « étrange de recevoir une telle réaction de la part d’un lieu juif », en particulier d’un lieu dont la mission inclut la sensibilisation à la Shoah.
« Je n’éprouve que de la sympathie à son égard », a-t-elle déclaré. « Je pense que toutes ces organisations culturelles juives sont aujourd’hui dans le collimateur. Il ne faut pas les critiquer parce qu’elles ne sont pas assez courageuses, mais plutôt tenter de comprendre les pressions auxquelles elles sont soumises. »
Au début du mois, l’Anti-Defamation League (ADL) a publié un rapport dans lequel elle dénonçait « l’exclusion et la marginalisation systémiques des artistes juifs et israéliens dans la vie culturelle américaine ». Dans son analyse portant sur les musées, l’édition et les spectacles vivants, l’ADL a déclaré avoir constaté que les artistes juifs, israéliens et sionistes avaient « fait l’objet d’une surveillance accrue, de manifestations organisées, de harcèlement en ligne, de perturbations lors d’événements, de campagnes de dénigrement et, dans certains cas, d’annulations ou de prise de distances de la part des institutions ».
Ragen a précisé que sa pièce, initialement commandée par Habima, le théâtre national d’Israël, avait déjà été jouée aux États-Unis. Elle ne prend pas cette annulation personnellement, a-t-elle déclaré, mais y voit le symptôme d’un problème bien plus vaste.
« En 1938, en Allemagne, on ne pouvait pas monter une pièce juive ni aucune pièce qui ne se conformait pas à la ligne nazie », a-t-elle rappelé. « Est-ce que nous sommes en train de revenir à cela ? »
Lors de son entretien avec la JTA, Ragen a exhorté « les Juifs américains et les gens de bonne volonté » à « faire preuve d’un peu de courage », ajoutant : « Ce n’est pas le moment de construire un autre musée de la Shoah. Il est temps de se réveiller, de regarder la réalité en face et de joindre le geste à la parole en investissant votre argent, votre temps et vos efforts. »
« Si vous souhaitez promouvoir l’enseignement de la Shoah, eh bien, vous êtes précisément là où il faut. »
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