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Analyse

Comment le mouvement pro-implantations à Gaza s’est-il banalisé après le 7 octobre ?

Vingt ans après le désengagement, les militants pro-implantations sautent sur l'occasion de reprendre l'enclave, à la recherche de soutiens politiques et publics

Jeremy Sharon

Jeremy Sharon est le correspondant du Times of Israel chargé des affaires juridiques et des implantations.

Des milliers de personnes participent à une marche et à un rassemblement ultranationalistes à Sderot pour appeler à la reconstruction des colonies juives à Gaza, le 14 mai 2024. (Avec l'aimable autorisation du Mouvement des colonies de Nakala)
Des milliers de personnes participent à une marche et à un rassemblement ultranationalistes à Sderot pour appeler à la reconstruction des colonies juives à Gaza, le 14 mai 2024. (Avec l'aimable autorisation du Mouvement des colonies de Nakala)

Le 17 août 2005, des milliers de soldats et policiers israéliens à convergent vers les implantations du Gush Katif, dans la bande de Gaza, pour évacuer de force les habitants qui refusent de partir ainsi que les milliers de militants venus protester contre leur évacuation.

Le désengagement de Gaza allait devenir un traumatisme grave et indélébile pour le mouvement des implantations et la communauté sioniste religieuse d’Israël au sens large, vécu comme un recul par rapport à ce qui était jusque-là considéré comme la marche inévitable vers l’objectif religieux de la pleine rédemption de la Terre d’Israël.

C’est dans ce creuset que s’est forgée l’idéologie de nombreux dirigeants politiques du mouvement des implantations d’aujourd’hui – sur la base de cet événement qui a conféré à ces politiciens une détermination sans faille à plier le pays, son avenir et ses politiques à leur projet pour la Cisjordanie et Gaza.

Aujourd’hui, 20 ans plus tard, le mouvement en faveur du rétablissement des implantations juives dans la bande de Gaza surfe sur une vague à la fois populaire et politique et jouit du soutien d’une grande partie de la population et de certains de ses politiciens les plus influents.

Au lendemain d’une catastrophe

L’élan en faveur du rétablissement des implantations juives de Gaza est né dans les jours qui ont suivi le 7 octobre 2023, date à laquelle des milliers de terroristes du Hamas et d’autres organisations venus de Gaza se sont introduits en Israël pour y massacrer 1 200 personnes, essentiellement des civils.

Ayelet Schissel, porte-parole du Mouvement des implantations de Nachala et à la tête de la campagne en faveur du rétablissement des implantations juives à Gaza, explique que son organisation s’est mise au travail dans les semaines qui ont suivi le pogrom du Hamas.

Des colons se lamentent et prient sur le toit d’une maison de l’ancienne implantation de Neve Dekalim, à Gaza, au moment précis où Israël met en œuvre son plan de désengagement, le 17 août 2005. (Nati Shohat/Flash90)

C’est au moshav Shavei Darom, à 10 kilomètres à l’est de la frontière de Gaza que se retrouvent les militants de plusieurs organisations aux idées convergentes, et plus précisément au domicile du rabbin Avik Schreiber, ex-grand rabbin de l’implantation de Kfar Darom, dans le centre de Gaza, pour évoquer la marche à suivre.

Lors de cette réunion, les militants, dont la dirigeante de Nachala, Daniella Weiss, valident une stratégie à deux niveaux : faire en sorte que la Knesset et le gouvernement promeuvent le retour de la population israélienne à Gaza, et dans le même temps, partir à la chasse au soutien du grand-public.

Dans une certaine mesure, l’idée de promouvoir le retour à Gaza auprès des politiciens revient à enfoncer une porte ouverte car les principaux membres de la coalition sont eux-mêmes des résidents d’implantation, issus de partis religieux de droite depuis toujours en faveur de ce mouvement mais contre le désengagement de 2005.

C’est le grand nombre de députés sionistes religieux membres du parti du Likud, celui du Premier ministre Benjamin Netanyahu, et le sentiment nationaliste qui imprègne le parti au pouvoir qui valent au mouvement de réinvestissement de Gaza le soutien de cette partie déterminante de la coalition. Son puissant soutien à cette entreprise sera démontré quelques mois plus tard.

Après la réunion de Shavei Darom, Nachala organise des événements pour sensibiliser le grand-public à la construction d’implantations à Gaza : cela commence par une conférence à Ashdod qui rassemble plusieurs centaines de militants. S’en suit une petite croisière au large des côtes de Gaza pendant Hanoucca, fin 2023, avec une cérémonie d’allumage de bougies, et, surtout, la grande conférence à laquelle assistent des milliers de militants et de nombreux politiciens d’extrême droite, à Jérusalem, en janvier 2024.

Pour la première fois depuis le 7 octobre, la question de la construction d’implantations à Gaza est évoquée dans l’espace public : nombre de médias israéliens comme étrangers se font l’écho de cet événement qui s’attire des réactions diplomatiques courroucées.

Des ministres et des députés dansant lors de la conférence « Les implantations apportent la sécurité  » pour promouvoir la reconstruction des implantations juives à Gaza, au Centre de conventions internationales de Jérusalem, le 28 janvier 2024. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

L’ambiance de la conférence est festive et joyeuse et les participants, politiciens compris, se réjouissent ouvertement des projets de reconstruction de ce qu’ils estiment être le paradis perdu du Gush Katif.

Le musicien religieux Aaron Razel donnera un concert lors de cet événement qui verra danser plusieurs ministres et députés, au beau milieu de la foule, dans une liesse qui leur sera reprochée si peu de temps après le 7 octobre, alors que de nombreux otages se trouvet encore à Gaza.

Onze ministres et 15 députés de la coalition signent publiquement une déclaration en faveur de la reconstruction des implantations juives dans la bande de Gaza.

Le chef du parti d’extrême droite Otzma Yehudit et ministre de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, va plus loin en plaidant en faveur du « départ volontaire » des Palestiniens de Gaza, tandis que le ministre radical de la Communication, Shlomo Karhi, membre du Likud, ira jusqu’à proposer le déplacement forcé des civils de Gaza, soit deux millions de personnes – un crime de guerre au regard du droit international.

C’est lors de cet événement, en janvier, que Nachala fait la première annonce des plans de nouvelles implantations juives à Gaza. Elle explique que quatre cents familles, organisées en six sections, sont prêtes à établir leur implantation dans l’enclave, ici et là.

Pour l’heure, affirme Schissel, l’organisation compte un millier de familles inscrites et prêtes à partir établir des implantations dans le nord de Gaza – la zone d’implantation la plus probable, à l’heure actuelle. Parmi elles figurent celle du député du Likud, Nissim Vaturi.

Schissel souligne que ces sections ne comptent pas que des membres de la communauté sioniste religieuse, mais aussi des familles laïques et du sud d’Israël, lasses des roquettes tirées depuis 20 ans depuis Gaza ou affectées par le pogrom du 7 octobre.

Des militants des implantations lors d’une conférence à Jérusalem en faveur de la construction d’implantations juives à Gaza montent sur scène pour parler de l’établissement de six nouvelles implantations dans l’enclave côtière, le 28 janvier 2024. (Avec l’aimable autorisation du Mouvement des implantations Nachala)

Pour Schissel, la question de la réinstallation à Gaza touche une corde très sensible. En effet, en 2005, elle vivait dans l’implantation de Netzarim, dans le nord de Gaza, à quelques kilomètres au sud-ouest de la ville de Gaza. Certains habitants acceptent de partir sans faire d’histoires ; pas Schissel qui reste à Netzarim jusqu’au début du retrait, le 17 août 2005, et est évacuée manu militari par les forces de l’ordre, comme des milliers d’autres habitants et militants.

« Depuis l’expulsion du Gush Katif, en laquelle la communauté sioniste religieuse et une partie de la population voient immédiatement une erreur, la volonté de revenir dans la bande de Gaza, dans cette partie de notre patrie, reste chevillée au corps », confie Schissel.

« Le 7 octobre, Israël est très durement frappé et cette attaque est la conséquence de l’expulsion du Gush Katif. Si ce coup était le résultat de l’expulsion, alors il nous fallait faire machine arrière, corriger cette erreur et empêcher que ne se reproduise un autre 7 octobre. »

La conférence de janvier 2024 est suivie de plusieurs événements de grande ampleur, comme ce rassemblement près de la frontière de Gaza organisé par Nachala et des groupes alliés le jour de l’indépendance 2024, auquel prennent part 50 000 personnes, selon les informations des organisateurs.

Un autre rassemblement, ailleurs au niveau de la frontière avec Gaza pendant Souccot, en octobre 2024 attire les foules : c’est à ce moment précis que Weiss commence à parler ouvertement de son souhait de déplacer la population civile de Gaza hors de l’enclave. Et pas plus tard que la semaine dernière, un millier de militants ont marché entre Sderot et la frontière de Gaza pour demander une mission de reconnaissance dans Gaza afin d’identifier des lieux propices à l’installation dans le nord du territoire. Ils ont reçu le soutien de six ministres et 16 députés de la coalition.

D’autres organisations prennent une part active à cette campagne, comme ce groupe d’activistes qui a établi Elei Aza (Vers Gaza), une sorte d’« implantation » située à quelques kilomètres de la frontière avec Gaza pour convaincre le gouvernement de la réalité de ses intentions.

Des militants de l’organisation Nachala marchent en direction de la frontière avec Gaza, le 30 juillet 2025. (Tehilla Makler)

Des sondages toujours plus favorables

Selon de récents sondages d’opinion, cette pression publique porte ses fruits.

Un sondage publié le mois dernier par le quotidien de droite Israel Hayom a révélé que 52 % des Israéliens étaient favorables au rétablissement des implantations à Gaza, sans que l’on sache si l’enquête incluait les Arabes israéliens, qui y sont presque tous opposés.

Selon un sondage conduit pour le Times of Israel fin juillet, une courte majorité d’Israéliens – 53,2 % – refuse l’annexion de certaines parties de la bande de Gaza contre 38,9 % de convaincus.

Un sondage mené par l’Institut israélien de la démocratie en novembre 2024 a révélé que l’opposition aux implantations juives au sein de la population israélienne s’élevait à 58,5 % et les soutiens à 36 %.

Il est clair qu’un tel niveau de soutien transcende les frontières de la seule communauté sioniste religieuse, qui compte tout au plus pour 12 % de la population totale.

En témoigne l’importante délégation de ministres et députés du Likud, à commencer par la ministre de l’Égalité sociale et de la Promotion de la condition féminine, May Golan, ou les députés Avichay Buaron, Tali Gotliv et Ariel Kallner, présente lors du rassemblement pour Souccot en 2024. Le Likud avait d’ailleurs construit une soucca à cette occasion, en signe de soutien à la campagne de réinvestissement de Gaza.

Oved Hugi, chef de la branche Yad Eliyahu du Likud, à Tel Aviv, devant la souccah du Likud lors d’une conférence appelant au rétablissement des implantations juives à Gaza, le 21 octobre 2024 (Jeremy Sharon / The Times of Israel)

« Il faut que les Arabes perdent du territoire dans cette guerre, qu’ils sentent qu’ils ont perdu », expliquait un membre de la branche du Likud de Tel Aviv lors de cet événement. « Pour ce qu’ils ont fait [le pogrom du 7 octobre], il faut les priver d’une partie de leur territoire. »

Malgré les progrès enregistrés par le mouvement auprès du grand public, il reste un acteur de tout premier plan à convaincre : Netanyahu, lequel ne manque pas une occasion de marteler que l’établissement d’implantations à Gaza est « irréaliste » lorsqu’il n’affirme pas tout simplement qu’Israël se retirera de l’emclave après la guerre.

Pas plus tard que la semaine passée, il a déclaré au micro de la chaîne d’information câblée américaine Fox News qu’Israël voulait avoir le contrôle de la sécurité à Gaza, mais « sans intention de le garder » et « sans intention de gouverner ».

Netanyahu s’est longtemps abstenu de parler précisément de la future gouvernance de Gaza, sans le Hamas, ce que lui ont reproché ses critiques, qui l’accusent de vouloir éviter une crise politique avec ses partenaires de coalition ultranationalistes – HaTzionout HaDatit et Otzma Yehudit – qui souhaitent eux le retour à Gaza et s’opposent avec véhémence à la remise du contrôle à une entité palestinienne.

À l’instar de la décision prise, la semaine dernière, par le cabinet de sécurité de haut niveau de lancer une nouvelle offensive dans la ville de Gaza sans pour autant occuper totalement l’enclave, les propos tenus par Netanyahu à l’antenne de Fox News lui ont, comme prévu, valu les reproches du mouvement pro-implantations.

La réaction la plus vive est venue du ministre des Finances de Netanyahu, Bezalel Smotrich, chef du parti HaTzionout HaDatit, à l’issue de la réunion du cabinet de sécurité, jeudi dernier. Il a en effet confié avoir « perdu confiance » dans la capacité du Premier ministre à remporter la victoire contre le Hamas et que cette dernière ne se ferait qu’avec « l’annexion de grandes parties de la bande de Gaza et l’ouverture de ses portes aux migrations volontaires ».

Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, lors d’une conférence de presse au ministère des Finances à Jérusalem, le 6 août 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Toutes les victoires du mouvement de réinstallation à Gaza n’effacent pas son échec à fédérer le Premier ministre, lequel demeure un obstacle majeur à la réussite de la campagne.

Coûte que coûte

En Cisjordanie, le mouvement des implantations utilise la technique du fait accompli, sur le terrain, en créant de petits avant-postes en des lieux bien situés, en-dehors de toute autorisation officielle, avant de faire campagne en faveur de leur légalisation etde les autoriser formellement in fine.

Pareille initiative serait difficile à mener à Gaza, à l’heure actuelle, compte tenu de la présence en nombre de Tsahal dans l’enclave, y compris aux frontières et aux points de passage, qui empêche l’établissement en Cisjordanie d’implantations sauvages construites par des militants des implantations purs et durs.

Pourtant, des militants ont tenté l’aventure à l’issue d’une marche de Nachala vers la frontière : leurs efforts ont été contrecarrés en février 2024, à commencer par l’établissement de bâtiments de fortune à l’intérieur de la zone du passage d’Erez entre Israël et Gaza.

Sept personnes, dont un mineur, ont été inculpées d’effraction dans une zone militaire d’exclusion.

Weiss est, elle, parvenue à se rendre illégalement à Gaza, en novembre 2024, pour se faire une idée des lieux qui pourraient convenir rpour l’établissement d’implantations juives. De retour, elle a expliqué aux médias israéliens qu’elle avait le projet d’établir des implantations dans l’enclave en se passant des autorisations requises, en restant au plus près des lieux de présence militaire israélienne ; selon elle, ces communautés civiles finiraient bien par être légalisées par les autorités, comme souvent en Cisjordanie.

Des résidents d’implantations érigeant des structures de fortune dans le complexe du poste-frontière d’Erez menant d’Israël au nord de Gaza, mais en territoire israélien, le 29 février 2024. (Crédit : Mouvement pro-implantations Nachala)

Au final, il est probable que tout accord au terme duquel Israël accepterait, à titre permanent, de redéployer la majorité de ses forces en dehors de Gaza – comme l’exige le Hamas lors des négociations sur le cessez-le-feu et les otages – mette fin aux espoirs du mouvement, du moins pour le moment.

Pourtant, Weiss et son mouvement Nachala croient en leur objectif, ce qu’elle clame haut et fort. Lors du rassemblement d’octobre 2024, en rappelant les 330 implantations établies en Cisjordanie depuis qu’Israël en a pris le contrôle, en 1967, elle a déclaré que le mouvement des implantations ferait un « copier-coller » de ce mode opératoire à Gaza.

« Ce n’est qu’une fois que l’on aura fait des racines, quitte à ce que ce soit dans le sable, que l’armée pourra hisser le drapeau blanc » et mettre fin aux hostilités, l’a-t-on entendu direlors de la marche en direction de la frontière de Gaza, la semaine passée.

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