Depuis quand les amoureux s’embrassent-ils dans l’Israël antique ? Une étude cherche des indices dans la Bible
Des recherches basées sur l'analyse de textes retracent l'histoire du baiser chez les Israélites anciens jusqu'après l'exil, et l'influence probable de la culture babylonienne
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Selon une étude récente basée sur l’analyse de textes bibliques, les baisers intimes ne se sont répandus dans l’Israël antique qu’après l’exil à Babylone, soit au VIe siècle avant l’ère commune.
Cette étude publiée en mars dans le Journal of Biblical Literature examine les contextes dans lesquels le baiser apparaît dans la Bible hébraïque, en distinguant les textes que les spécialistes datent d’avant la destruction de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor en 586 avant l’ère commune d’une part, et ceux composés après cette date d’autre part.
Son autrice, la Dr Rachelle Gilmour, professeure agrégée au Trinity College de l’Université de Divinity à Parkville, en Australie, rapporte avoir été intriguée par la lecture d’un article universitaire publié en 2023, qui remettait en question l’hypothèse longtemps admise selon laquelle les baisers pratiqués dans le cadre sexuel seraient apparus pour la première fois dans l’Inde ancienne vers 1500 avant notre ère. Cet article soutenait au contraire qu’ils avaient été constatés beaucoup plus tôt, en Mésopotamie et en Égypte.
« Je trouve fascinant que les baisers à caractère intime ne soient pas universels », a déclaré Gilmour au Times of Israel dans une interview en vidéo à la veille de Tou BeAv, la fête juive de l’amour, qui a eu lieu samedi. « Je me suis immédiatement demandé à quel moment les anciens Israélites avaient commencé à s’embrasser de manière intime. »
Si aujourd’hui, en grande partie grâce à l’influence des médias de masse, le baiser est reconnu et compris dans le monde entier comme un acte intime, cela n’a pas toujours été le cas à travers les âges et les cultures, a souligné Gilmour.
De plus, au cours de l’histoire, tout le monde n’interprétait pas l’acte d’embrasser dans un contexte intime comme un contact de bouche à bouche. Dans l’Égypte ancienne, par exemple, embrasser pouvait désigner le fait de se frotter le nez. Le mot en effet était écrit à l’aide du même signe que le terme « sentir ».
Dans le cas de l’Israël antique, la Bible hébraïque contient de nombreuses références au baiser, bien que la plupart se produisent en dehors d’un cadre romantique. Comme en hébreu moderne, le terme utilisé pour désigner le baiser est nashaq.
Les exemples les plus évidents de baisers passionnés et romantiques apparaissent dans le poème d’amour par excellence de la Bible, le Cantique des Cantiques. La tradition juive interprète depuis longtemps ce dialogue lyrique entre deux amants comme une allégorie de la relation unissant Dieu et le peuple d’Israël.
« Qu’il m’embrasse des baisers de sa bouche ! Oui, ton amour est meilleur que le vin », peut-on lire dans le premier verset (Cantique des Cantiques 1:2).
« Le Cantique des Cantiques est l’endroit idéal pour trouver des références au baiser dit sexuel, car il en contient plusieurs exemples clairs », a indiqué Gilmour. « Les images qui l’entourent montrent clairement qu’il s’agit d’un baiser bouche à bouche, sexuellement intime. Ce qui nous amène à nous interroger sur sa datation. »
Le premier vers attribue la paternité de l’œuvre au roi Salomon, au Xe siècle avant l’ère commune. La plupart des spécialistes de la Bible s’accordent toutefois à dire que celle-ci a été compilée bien plus tard.
« Une première version de ce poème d’amour pourrait remonter à l’époque du roi Salomon. Mais la version du livre que nous avons aujourd’hui, en se basant sur le langage employé, qui utilise de nombreuses expressions d’une forme plus tardive de l’hébreu, date probablement du Ve siècle avant l’ère commune : c’est la plus ancienne preuve que nous ayons que les anciens Israélites s’embrassaient sur les lèvres », a noté Gilmour.
Pour mieux comprendre ce qui se passait au cours des siècles précédents, la chercheuse a décidé d’analyser les baisers rapportés dans les textes bibliques anciens.
« La Bible relate de nombreux exemples de baisers hors de tout contexte sexuel », a précisé Gilmour.
Une première catégorie comprend les baisers entre membres d’une même famille.
Isaac demande à son fils Jacob de l’embrasser alors qu’il s’apprête à le bénir, croyant à tort qu’il s’agit de son autre fils, Esau (Genèse 27:27). Dans un autre cas, le beau-père de Jacob, Laban, embrasse ses filles en les quittant (Genèse 32:1).
Dans d’autres cas, les baisers sont échangés entre alliés ou entre hommes, en signe de loyauté ou d’amitié.
Le roi David, par exemple, embrasse Barzillaï le Galaadite, un homme riche qui l’a servi, lorsqu’il lui fait ses adieux.
Gilmour a cependant fait valoir que certaines parties de la Bible auraient pu mentionner des baisers à caractère intime, mais que ceux-ci n’apparaissent pas, par exemple dans la scène décrite dans Genèse 26:8, où le roi Abimelech voit Isaac « caresser » Rebecca et comprend qu’ils sont mariés. Il n’est toutefois pas fait mention d’un baiser.
« Il n’y a pas non plus de baisers à caractère intime dans tout le livre d’Osée, où l’on pourrait pourtant s’attendre à en trouver dans l’imagerie sexuelle du livre », a-t-elle constaté.
Tout en reconnaissant qu’il est difficile d’avancer des arguments en l’absence de preuves, la chercheuse ajoute toutefois qu’un autre outil littéraire, à savoir les caractéristiques linguistiques désignant un tabou, permet de mieux estimer le moment où les amoureux ont commencé à s’embrasser dans l’Israël antique.
« Dans les cultures où le baiser est un acte sexuel, les connotations sexuelles du mot ‘baiser’ ont tendance à devenir dominantes, et le langage s’adapte afin que les baisers entre amis ou membres d’une même famille ne soient pas mal interprétés », a déclaré Gilmour.
« Par exemple, en anglais moderne, embrasser quelqu’un implique généralement un caractère sexuel. Pour préciser qu’il s’agit d’un baiser non sexuel, on peut parler de ‘kiss on the cheek’ (baiser sur la joue) ou de ‘peck’ (petit baiser) », a-t-elle poursuivi. « Même si les baisers entre membres d’une même famille ou entre amis sont socialement acceptables, nous avons tendance à éviter de dire clairement ‘j’ai embrassé untel’, car la première association qui vient à l’esprit lorsque nous entendons le mot ‘kiss’ est sexuelle. »
Selon l’universitaire, l’évolution de la signification du baiser – de geste social non intime à geste à connotation sexuelle – peut être retracée à travers des textes bibliques composés à différentes époques, telles que datées par les chercheurs.
« Les livres de Samuel et des Rois contiennent de nombreux exemples de baisers non sexuels », a indiqué Gilmour. « La plupart des récits contenus dans les livres de Samuel et des Rois sont considérés comme antérieurs à l’exil à Babylone, y compris ceux qui font mention de baisers non sexuels. »
« Les livres de Samuel et des Rois peuvent néanmoins être comparés aux livres des Chroniques », a-t-elle ajouté. « Les livres des Chroniques couvrent des histoires très similaires à celles des livres de Samuel et des Rois, mais on pense qu’elles ont été écrites beaucoup plus tard, après l’exil à Babylone. Dans les livres des Chroniques, on ne trouve pas une seule mention de baisers non sexuels. »
Pour Gilmour, cela suggère qu’entre-temps, s’embrasser était devenu « un tabou ».
« Le mot ‘baiser’ était désormais, dans son sens premier, associé à un acte sexuel », a-t-elle expliqué. « Le récit semble délibérément éviter de mentionner que des membres d’une même famille ou des amis s’embrassent. »
Pour Gilmour, l’un des indices les plus clairs que le baiser n’était pas considéré comme intrinsèquement sexuel à l’époque biblique réside dans l’épisode où Jacob rencontre Rachel pour la première fois.
« Dès que Jacob vit Rachel, fille de Laban, le frère de sa mère, et le petit bétail de Laban, il s’avança, roula la pierre posée sur l’orifice du puits et abreuva le petit bétail de Laban. Alors Jacob embrassa Rachel, et il éclata en sanglots. Jacob apprit à Rachel qu’il était un parent de son père et le fils de Rebecca. Elle courut en informer son père », peut-on ainsi lire dans la Genèse (29:10-12).
« Des normes sociales très strictes protégeaient les femmes célibataires de toute interaction avec les hommes avant le mariage », a ajouté Gilmour. « Dans ce contexte, si les baisers à caractère sexuel avaient constitué une pratique courante ou connue à l’époque, il est difficile d’imaginer que le texte décrive avec autant de désinvolture une femme célibataire embrassée par un homme dans une société patriarcale. »
Selon Gilmour, les experts ont depuis longtemps remarqué que le baiser s’introduisait dans de nouvelles cultures par le biais de contacts avec des sociétés où cette pratique était déjà courante.
« Nous disposons de nombreuses preuves attestant que les baisers à caractère sexuel, bouche contre bouche, étaient pratiqués en Mésopotamie durant une longue période, depuis les Sumériens jusqu’aux Assyriens et aux Babyloniens », a-t-elle affirmé. « Il est donc très probable que les baisers aient été introduits chez les anciens Israélites à la suite de leurs contacts avec la culture babylonienne. »
« Ces découvertes contribuent à brosser un tableau plus complet des bouleversements politiques et sociaux qui se sont produits pendant la période de l’impérialisme babylonien en Judée, au VIe siècle avant notre ère », a-t-elle expliqué. « Le baiser peut nous sembler insignifiant, mais l’introduction de ce geste montre à quel point les effets d’une conquête étrangère peuvent affecter les aspects les plus intimes de la vie des populations. »
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