Joan Nathan savait que, dans sa famille, un Catholique était mort lors de la Shoah ; elle en sait dorénavant plus
L'histoire familiale de la célèbre autrice de livres de cuisine juive est à l'honneur dans « Histories and Mysteries », initiative de l'Institut de généalogie des familles Ackman et Ziff à Manhattan
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JTA — En sa qualité de chroniqueuse culinaire juive et d’anthropologue dans l’âme, Joan Nathan s’est toujours intéressée à l’histoire de sa famille. La « Julia Child de la cuisine juive » en dit même un mot dans sa récente autobiographie, « My Life in Recipes ».
Mais il lui manquait de nombreux détails concernant la famille de son père, dont certains membres ont péri dans la Shoah.
Un jeudi matin, il y a peu, Nathan a passé deux heures à l’Ackman and Ziff Family Genealogy Institute de Manhattan, où ces secrets allaient être dévoilés dans le cadre d’un nouveau programme intitulé « Histories and Mysteries ».
Nathan y a découvert ce qui est arrivé à une de ses grand-tantes, internée à Theresienstadt, ainsi qu’à son petit-fils, dont l’histoire complexe et in fine tragique a fait de lui un martyr chez les catholiques.
Elle a non seulement découvert ce qui était arrivé à ces proches, mais elle a également vu des photos d’eux et de leur maison, et elle a lu des articles de presse et des lettres les concernant.
« Mon père parlait tellement de sa famille », confie à la Jewish Telegraphic Agency Nathan, aujourd’hui âgée de 83 ans. « Mais cela semblait lointain. Maintenant que j’en sais plus, tout me paraît beaucoup plus proche. »
Ce programme gratuit, lancé le 7 janvier dernier, s’appuie sur la généalogie, le crowdsourcing, les archives et les photographies, et vise à répondre aux questions restées sans réponse concernant les familles victimes de la Shoah et à rétablir les liens entre elles.
À ce jour, une cinquantaine de personnes ont déposé une demande pour élucider les mystères de leur famille, et 12 cas font actuellement l’objet de recherches actives de la part de l’équipe, composée pour partie de bénévoles, explique un représentant du Centre d’histoire juive, qui héberge l’institut de généalogie.
Tant que la question de recherche semble soluble, elle peut être sélectionnée pour le programme. (Les zones géographiques pour lesquelles il existe peu de documents officiels, ou les demandes concernant des noms inconnus ou courants, peuvent être difficiles à étudier.)
Le programme « Histories and Mysteries » bénéficie d’une subvention de près de 300 000 dollars accordée par la Conférence sur les réclamations matérielles juives contre l’Allemagne — communément appelée la Claims Conference — ainsi que du soutien du ministère fédéral allemand des Finances. Il s’agit d’un nouveau service proposé par un centre qui offre déjà aux visiteurs l’accès à plusieurs bases de données en ligne et guides de recherche, avec un personnel disponible pour les aider dans leurs recherches. Les survivants de la Shoah et leurs descendants directs peuvent également prendre rendez-vous pour des recherches approfondies.
L’histoire de Nathan a été partagée sur les réseaux sociaux du Center for Jewish History le 14 avril dernier, à l’occasion de Yom HaShoah, la journée de commémoration de la Shoah en Israël.
« Chaque nom retrouvé, chaque lien rétabli, est un acte de mémoire qui dépasse largement le cadre d’une seule famille », explique Gideon Taylor, président de la Claims Conference, dans un communiqué adressé à la JTA. « En parlant de ces histoires, nous préservons la mémoire, non seulement pour les descendants, mais pour le monde entier, en protégeant la vérité contre la déformation et le silence. Ce travail nous rappelle que la mémoire n’est pas statique ; c’est une responsabilité permanente que nous partageons tous. »
Nathan s’intéressait particulièrement à deux membres de sa famille : sa grand-tante Marie Bernheim et Wolfgang Bernheim, le petit-fils de Marie.
Grâce à ses propres recherches et à des entretiens avec des membres de sa famille, Nathan avait glané quelques éléments au sujet de Marie. Marie avait épousé Siegfried Bernheim, propriétaire d’une usine chimique à Augsbourg, en Allemagne, et avait eu trois fils : Kurt, Wilhelm et Heinz.
Mais la généalogiste en cheffe chargée du dossier de Joan Nathan, Moriah Amit, a découvert des informations et des documents qui ont permis de combler les blancs dans l’histoire de la famille Bernheim et de replacer sa trajectoire dans celle, tragique, des Juifs d’Allemagne.
« Joan avait à la base très peu d’informations sur les membres de la famille qu’elle souhaitait que j’étudie », rappelle Amit. « Mais j’étais prête à relever le défi. »
Un article de journal publié en 1933 a accusé à tort Siegfried et ses fils d’évasion fiscale et de fraude aux devises, ce qui valu à Wilhelm, le fils cadet de Marie et Siegfried, d’être incarcéré pendant deux ans. L’entreprise fut parmi les premières en Allemagne à être « aryanisée », c’est-à-dire saisie aux Juifs par le gouvernement, sur la base de ces allégations.
« Les sources primaires m’ont vraiment impressionnée — tout comme les articles de journaux », confie Nathan en montrant une numérisation de la coupure de presse de 1933 sur l’ordinateur portable d’Amit. « Cela m’a bouleversée. La famille Bernheim, ma famille, n’était pas une mauvaise famille. »
En 1942, Marie est la seule de sa famille encore à Munich. (Les autres ont émigré ou sont décédés de causes naturelles.)
Elle sera ensuite déportée à Theresienstadt, où sa fiche d’incinération indique qu’elle y est décédée en janvier 1944 — cinq mois seulement avant la libération de ce ghetto et camp de transit.
En Suisse, Kurt, le fils aîné de Marie, mène luit une vie très différente. A la naissance de son fils Wolfgang, il divorce de sa première femme pour se remarier et se convertir au catholicisme, tout comme son fils. En 1938, lorsque les nazis resserrent leur emprise sur l’Allemagne, la famille de Wolfgang envisage de partir : la plupart d’entre eux se rendent en Suisse. Pour des raisons inconnues, Wolfgang, alors âgé de 15 ans, reste en Allemagne, où il vit seul. En 1940, il termine ses études à l’abbaye de Saint-Benedictusberg aux Pays-Bas, à la frontière avec l’Allemagne.
Nathan a été particulièrement frappée par une photographie de Wolfgang prise cette année-là. Son visage sombre contraste fortement avec le sourire juvénile qu’il arborait sur une photo de famille antérieure, datant de 1936.
« Je veux que mes enfants voient ce qu’il a traversé », souligne Nathan. « Toutes ces émotions sont profondément ancrées dans mon cœur. Je… je pense que jamais je n’oublierai le visage de Wolfgang. »
Connu ensuite sous le nom de frère Paulus, Wolfgang mène une vie de moine. Mais en 1942, les nazis commencent à déporter les Juifs néerlandais. Les Églises catholiques des Pays-Bas s’y opposent et en réaction, l’homme fort des nazis aux Pays-Bas déclare que tous les Juifs baptisés catholiques doivent aussi être déportés. La vie de Wolfgang étant en danger, son compagnon moine Jos Niesen — membre de la résistance néerlandaise — tente de le faire passer clandestinement en Suisse. Mais lorsque Niesen parle de son projet à l’abbé du monastère, celui-ci hésite. L’abbé se trouve en effet dans une situation difficile : sauver tout le monastère ou la vie d’un moine.
« Il a commencé à faire pression sur Wolfgang pour qu’il se sacrifie pour le monastère et se laisse emmener par les Allemands », écrivit Niesen des dizaines d’années plus tard dans une lettre adressée à un collègue, se remémorant les événements de la déportation de Wolfgang.
« J’ai, à mon tour, tenté de convaincre Wolfgang qu’avec cette dernière option, il n’y avait pratiquement aucune chance de survivre. Il était réticent à suivre mon plan. »
Selon un proche de Nathan qui a fourni certaines des sources sur lesquelles Amit a travaillé, l’abbé aurait également écrit des lettres au Vatican et à des monastères en Suisse pour plaider en faveur de l’exfiltration discrète de Wolfgang.
Mais une fiche du Conseil juif d’Amsterdam indique que Wolfgang, à l’âge de 19 ans, a été envoyé au camp de transit de Westerbok puis au camp de travail de Sakrau, en Pologne, où il est mort à l’automne 1942.
Niesen a décrit la scène émouvante de sa déportation.
« Alors que je l’accompagnais jusqu’à la route principale, au pied du mont Benedict, je l’ai supplié jusqu’au dernier moment, hélas sans succès », écrit Niesen dans la lettre. « Nous étions tous deux profondément émus et avons pleuré, mais sa décision était prise. Je l’ai aidé à monter à bord du camion, déjà rempli de femmes, d’hommes et d’enfants, tous porteurs de l’étoile de David. »
Bien que sa vie ait été fauchée prématurément, le souvenir de Wolfgang demeure dans les différents lieux où il a laissé son empreinte. Son nom figure ainsi dans la salle commémorative dédiée aux victimes juives de la Shoah à la mairie d’Augsbourg, et en 2010, il a été déclaré martyr de l’Église catholique. Par ailleurs, l’abbaye de Saint-Benoît-sur-le-Berg lui rend un hommage chaque année, à la date du 25 août.
En 2018, deux monuments commémoratifs ont été installés aux dernières demeures de Wolfgang et Marie, à Augsbourg.
Selon un bulletin d’information relatant la cérémonie, quatre générations de Bernheim étaient présentes, ainsi que des abbés catholiques de la région. La cérémonie s’est terminée par le chant multiconfessionnel « Heivenu Shalom aleichem » — « Nous vous avons apporté la paix ».
« C’est très émouvant », conclut Nathan, les yeux toujours rivés sur les photos de Wolfgang. « Je suis très profondément touchée. »
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