La communauté juive de cette petite île des Caraïbes a-t-elle contribué à gagner la guerre d’indépendance américaine ?
Une exposition ouvre ses portes au musée Weitzman de Philadelphie, consacrée au rôle d'un petit groupe de marchands séfarades de Saint-Eustache dans la lutte pour la liberté des États-Unis
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PHILADELPHIE (JTA) — Alors que les institutions américaines s’interrogent sur la manière de célébrer le 250e anniversaire des États-Unis, le Musée national Weitzman d’histoire juive américaine, à Philadelphie, met les Juifs au cœur de l’histoire de ses origines.
Sa nouvelle exposition, « The First Salute », est consacrée à la petite île caribéenne de Saint-Eustache et à la poignée de marchands juifs séfarades qui ont joué un rôle central dans ce qui est devenu un moment décisif de la guerre d’indépendance.
L’exposition s’ouvre par une reconstitution cinématographique du 16 novembre 1776, lorsque l’Américain Andrew Doria pénètre dans le port de l’île en arborant le drapeau Grand Union, une première version de ce qui allait devenir l’actuel Stars and Stripes. Après avoir tiré une salve de 13 coups de canon, il reçoit une salve en retour de la part du gouverneur néerlandais — un échange largement considéré comme la première reconnaissance officielle des États-Unis naissants par une puissance étrangère.
Mais comme le montre clairement l’exposition, visible jusqu’en avril 2027, cette provocation diplomatique est l’aboutissement d’un drame commercial et culturel dans lequel les Juifs ont joué un grand rôle.
À la veille de la Révolution américaine, Saint-Eustache — surnommée le « Rocher d’or » — est l’un des ports francs les plus actifs du monde atlantique. Du sucre, des textiles, du rhum et, surtout, des armes et de la poudre à canon transitent par ses quais. Des marchands juifs séfarades, nombre d’entre eux descendants de réfugiés ayant fui les persécutions ibériques, ont tissé de vastes réseaux familiaux et commerciaux entre Amsterdam et les Caraïbes.
« Ces gens avaient compris ce qu’était le fait d’être apatride, dans sa vulnérabilité comme dans ses opportunités », explique Jonathan Sarna, l’un des historiens à l’origine de cette exposition, lors de l’inauguration pour les médias. « Ils ont mis à profit ces réseaux non seulement pour survivre, mais aussi pour participer à ce qu’ils considéraient comme un moment révolutionnaire. »
L’exposition explique que les marchands juifs de Saint-Eustache ont joué un rôle déterminant dans l’approvisionnement des colonies américaines en matériel nécessaire pour mener leur guerre contre la Grande-Bretagne — une entreprise risquée qui allait finir par leur valoir des représailles britanniques. En 1781, les forces britanniques sous le commandement de l’amiral George Rodney s’emparent en effet de l’île, prenant pour cible la population juive dans l’intention de la piller et de la déporter.
Selon l’une des trois principales vidéos qui sont au cœur de l’exposition, l’obsession de Rodney pour ce qu’il qualifie alors de « nid de vipères » de l’île permet aux navires français, sans entrave, de piéger l’armée britannique à Yorktown, forçant la capitulation qui met fin à la Révolution.
L’exposition est organisée à la manière d’un voyage, commençant par la diaspora séfarade, traversant l’époque révolutionnaire tant dans les colonies qu’aux Caraïbes, et se terminant par une coda qui s’interroge sur ce que l’indépendance a concrètement signifié pour ceux qui l’ont rendue possible.
Des installations multimédias plongent les visiteurs dans le port animé de Saint-Eustache ; des portraits du XVIIIe siècle « prennent vie » pour expliquer la géopolitique tendue de la fin du XVIIIe siècle. Des objets provenant du monde entier — dont beaucoup sont exposés pour la première fois aux États-Unis — viennent renforcer ce récit : registres maritimes, correspondance personnelle, objets rituels transportés à travers les océans.
Pour Laura Arnold Leibman, professeure d’études juives américaines à Princeton qui a contribué à orienter l’exposition autour de ces objets, la force de l’exposition réside dans son insistance sur l’interdépendance.
« L’histoire des débuts des États-Unis ne s’est pas déroulée de manière isolée », affirme-t-elle. « Elle a été façonnée par les migrations mondiales, par les diasporas, par des personnes qui transportaient des marchandises et des idées à travers les frontières. Les marchands juifs ont joué un rôle primordial dans cette histoire. »
La question raciale est également au cœur de cette histoire.
Une vitrine présentant des menottes utilisées par les propriétaires d’esclaves souligne que les Africains réduits en esclavage constituaient « une part importante de la population et de l’économie de l’île ». Elle cite un recensement de 1781 indiquant que les Juifs de l’île possédaient 86 personnes, soit 6,4 % de la population totale de l’île.
Bien que le musée Weitzman soit « affilié » au Smithsonian, il demeure autonome et indépendant, souligne Dan Tadmor, son président-directeur général, lors d’une interview. Il n’est donc pas en proie aux tentatives de l’administration Trump pour contrôler ce qui peut ou ne peut pas être dit sur l’esclavage, le traitement des Amérindiens et d’autres rappels du paradoxe fondateur de la nation.
À quelques pas du Weitzman se trouve le monument de la Maison du Président, où les initiatives prises par l’administration Trump pour retirer des panneaux traitant sans détours de George Washington et des esclaves de sa maison ont abouti devant les tribunaux.
« Autant le dire honnêtement : les libertés dont jouissaient les habitants de ces côtes ne s’étendaient pas de manière égale à tous ceux qui y vivaient », explique Alida Francis, gouverneure de l’île de Saint-Eustache, dans son discours d’ouverture. « Mais l’histoire est rarement simple, et la vérité ne s’affaiblit pas lorsque nous la racontons dans son intégralité. »
Leibman, qui a beaucoup écrit sur les Juifs des Caraïbes, estime qu’il est important d’évoquer cet anniversaire en même temps que la communauté juive, dans toute leur complexité et leurs contradictions.
L’exposition donne par ailleurs à voir un rouleau de la Torah provenant du Suriname, là où, en 1800, près de la moitié de la communauté juive comptait au moins un ancêtre africain, ce qui en faisait peut-être « la communauté juive la plus multiraciale de l’époque, mais aussi d’aujourd’hui, pour être parfaitement honnête », précise Leibman.
L’exposition redéfinit également le patriotisme — en rejetant l’idée de l’ « héritage américain » défendue par JD Vance et d’autres, qui définit l’identité américaine par l’ascendance. Au contraire, l’exposition célèbre une identité enracinée dans l’adhésion à un ensemble de principes universels, à commencer par celui de liberté religieuse. Dans « The First Salute », les Juifs représentent l’ensemble des nouveaux arrivants qui, comme le dit l’un des films de l’exposition, « mettent à profit leurs réseaux commerciaux et leurs liens familiaux pour une cause risquée et révolutionnaire : la liberté ».
Sarna montre la reproduction d’une lettre écrite par Jonas Phillips, commerçant juif allemand arrivé dans le Nouveau Monde en tant que serviteur sous contrat. Dans une lettre adressée à sa famille, rédigée en yiddish, Phillips joint une copie de la Déclaration d’indépendance qui vient d’être publiée. Tout en donnant des nouvelles de ce pays tout nouvellement créé, il fait comprendre que la Révolution offre de nouvelles et passionnantes opportunités commerciales.
Pour Sarna, qui est professeur d’histoire juive à l’université Brandeis et l’un des historiens fondateurs du musée, la correspondance de Phillips est typiquement américaine, rédigée à une époque où les Juifs ne se voient accorder des droits en Europe que par la bienveillance de tel ou tel gouvernement ou souverain.
« Tout cela se résume ici à cette histoire de réussite sociale si typiquement américaine », explique Sarna. « Beaucoup de gens sont venus en Amérique avec cet espoir [économique], mais aussi celui de la liberté. On retrouve donc dans une petite lettre manuscrite en yiddish toutes sortes d’idées qui vont être au cœur [de l’idée de l’Amérique]. »
Ce cadrage n’est pas fortuit.
Situé à quelques encablures de l’Independence Hall, le Weitzman met, depuis son ouverture en 2010, les Juifs au centre de l’histoire américaine. Avec « The First Salute », il insiste sur ce point en profitant du bicentenaire pour affirmer que l’histoire de l’indépendance américaine ne peut être pleinement racontée sans ses protagonistes juifs.
« Pour ces marchands, commerce et idéologie allaient de pair », estime Pamela Nadell, historienne de l’American University spécialiste de l’histoire des Juifs américains. « Ce n’étaient pas simplement des commerçants neutres. C’étaient des personnes dont l’histoire, faite d’exil et d’exclusion, rendaient la cause américaine compréhensible et convaincante. »
Avec la montée du nationalisme chrétien, pour lequel les États-Unis ont été fondés comme une nation explicitement chrétienne, ce message est plus important que jamais, souligne Tadmor.
« Il y avait un chevauchement entre les valeurs juives fondamentales et celles des pères fondateurs », dit-il. « L’idée selon laquelle l’Amérique a été fondée comme une nation chrétienne repose sur une idée fausse, un mensonge. Les pères fondateurs, qui étaient des chrétiens, ont fondé ce pays sur la liberté religieuse et non sur une confession ou une foi spécifique. On trouve cela ici. »
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