La sœur d’un soldat tombé au combat transforme les caisses qui contenaient ses affaires en art
Noga Kamhaji a utilisé les caisses bleues contenant les effets personnels de son frère Dan, tué lors d'une attaque du Hezbollah et rendues par l'armée après sa mort, pour créer un projet commémoratif
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Quelques jours après la shiva – la période de deuil de sept jours traditionnelle dans le judaïsme – pour le sergent-chef Dan Kamhaji au mois de mai 2024, trois caisses en plastique bleu contenant ses effets personnels avaient été livrées au domicile de ses parents.
Cela fait plusieurs décennies que Tsahal restitue les effets personnels des soldats tombés dans l’exercice de leur service dans ces caisses de stockage et de transport particulières, fabriquées en plastique gris ou bleu. Les affaires des défunts sont généralement livrées chez les familles plusieurs jours après la fin de la période de deuil officielle.
Kamhaji, 31 ans, qui servait dans la réserve, avait perdu la vie dans une attaque au drone du Hezbollah alors qu’il se trouvait dans le nord d’Israël, le 6 mai, dans un contexte d’hostilités permanentes entre l’État juif et le groupe terroriste libanais. C’était plusieurs mois avant que Jérusalem ne lance une offensive qui dévastera l’organisation terroriste chiite.
Les caisses étaient remplies des effets personnels que Kamhaji avait emportés avec lui pour son service militaire – des cordons de recharge, des tournevis, du ruban isolant, des bottes et même des aiguilles d’acupuncture. Ce trentenaire étudiait la médecine chinoise et il les avait apportées au cas où ses camarades soldats auraient besoin d’un traitement.
Dan était un collectionneur, se souvient sa jeune sœur Noga, et il avait toujours exactement ce qu’il fallait pour réparer ce qui devait l’être. D’où les outils, le ruban adhésif et l’assortiment hétéroclite d’objets divers trouvés dans les caisses, ajoute-t-elle.
« Ma mère a immédiatement voulu les vider et ranger ses affaires », dit Noga en évoquant les caisses en plastique, ornées d’autocollants aux couleurs d’Israël, avec l’emblème de Tsahal.
Elle était parvenue à la convaincre de les laisser dans sa chambre afin que chaque membre de la famille puisse réagir à sa manière.
Noga, qui était alors étudiante en troisième année de design industriel à l’Académie des arts et de design Bezalel, trouvera, grâce à ces caisses bleues, un moyen de faire le deuil de son frère – une autre manière d’accepter sa mort et l’immense sentiment de perte de la famille.
Plus d’un an plus tard, « Argaz Blue » – littéralement « caisse bleue » – est devenu le titre du projet final de Kamhaji à Bezalel, avec une exposition qui a compris un livre d’art, un court métrage, une installation et un site internet consacré à son frère et au processus de deuil.
Dan Kamhaji était professeur de yoga ; c’était un homme plein de vie et aimant qui emmenait ses frères, ses sœurs et ses amis à des festivals de musique. Il aimait prendre ses parents dans ses bras. Il était célibataire et il se trouvait chez ses parents, le 7 octobre 2023, quand le pogrom lancé par le groupe terroriste du Hamas avait semé la désolation et la mort dans le sud d’Israël et qu’environ 300 000 réservistes avaient été mobilisés dans la foulée.
« Il était doux, c’était un homme rempli d’amour et de paix et c’était un soldat de combat, même s’il était maigre et frêle comme je le suis moi-même », indique Kamhaji.
Ce jour-là, Kamhaji avait demandé à son frère pourquoi il devait se présenter à son devoir de réserve. Elle se souvient qu’il lui avait répondu qu’il était sûr de sa décision et qu’il était prêt à servir son pays.
Dan Kamhaji était finalement resté pendant des mois sur le front, dans la bande de Gaza, puis dans le nord d’Israël, pour faire face à la menace que faisant planer le Hezbollah depuis le Liban. La famille avait toutefois été moins inquiète lorsqu’il s’était trouvé dans le nord, pensant que c’était plus sûr là-bas.
Au mois de mai 2024, Kamhaji, qui participait à un programme d’échange universitaire en Pologne, voyageait avec ses parents au Portugal.
Le 7 mai, quand Dan Kamhaji et un autre soldat, le sergent-chef Nahman Natan Hertz, lui aussi réserviste, avaient été tués par un drone lancé par le Hezbollah, l’ambassade d’Israël au Portugal les avait localisés pour les informer de son décès. Les autres frères et sœurs restés en Israël avaient, eux aussi, été prévenus.
Kamhaji et ses parents avaient immédiatement pris l’avion pour rentrer en Israël afin d’inhumer leur fils et leur frère.
Cela avait été à ce moment-là que Kamhaji avait dû commencer à essayer de donner un sens à la mort de son frère.
« Je dois parvenir à enfin comprendre qu’il a accompli son voyage — la vie, ce n’est pas l’âge que l’on finit par atteindre, c’est un voyage et il a fait le sien », dit Kamhaji. « Ce n’est pas naturel de mourir ainsi mais c’est ce qui nous est arrivé.Il a pu faire ce qu’il voulait faire. Nous essayons d’être heureux en nous souvenant de ce qu’il était, en nous souvenant de la chance que nous avons eue en l’ayant parmi nous ».
Kamhaji explique qu’elle a eu le sentiment profond que la société israélienne ne savait pas comment parler de la mort. Elle note avoir constaté que chaque fois qu’elle évoquait son frère et sa mort, le sujet était trop vaste ; qu’elle ne parvenait pas à l’aborder correctement, ni à exprimer ses sentiments.
Et quand Kamhaji est finalement revenue à Bezalel pour sa quatrième et dernière année, elle a su qu’elle allait devoir évoquer la mort et la perte dans son projet final. Elle a d’abord pensé qu’elle créerait quelque chose de général, sans parler de son frère.
Mais les caisses l’ont bouleversée.
Les trois caisses bleues en plastique se trouvaient dans sa chambre et transformaient totalement l’espace, dit-elle.
Sans elles, ajoute-t-elle, il pouvait sembler qu’il venait tout juste de quitter la pièce.
Ces caisses, dans la chambre, rappelaient constamment qu’il n’était plus. Les boîtes remplies de ses affaires étaient la preuve de sa mort.
A ce moment-là, note-t-elle, elle s’est rendue à l’usine Plasgad, dans le nord, qui fabrique actuellement les caisses en plastique pour l’armée.
Elle est entrée en contact avec d’autres familles elles aussi plongées dans le deuil pour savoir si elles souhaitaient parler de ces instants où elles avaient reçu et ouvert les caisses, où elles avaient examiné les longs formulaires soigneusement remplis qui répertorient chaque objet placé dans les boîtes.
Tous les effets personnels des soldats tués au combat sont mis dans un sac en plastique refermable qui est ensuite posé dans la caisse – dans le cas de son frère, il y avait même un sac vide qui avait été installé dans la boîte, probablement trouvé dans ses affaires.
La famille de Dan Kamhaji avait d’ailleurs pu observer une partie du processus officiel de collecte et d’étiquetage des effets personnels de Dan, une caméra GoPro trouvée parmi ses affaires s’étant accidentellement allumée, filmant le militaire qui avait été chargé de rassembler et d’étiqueter les objets placés dans la caisse. Une séquence que Noga Kamhaji a inclus dans la vidéo de son exposition.
Kamjaji raconte avoir échangé avec une mère, qui a expliqué qu’elle avait ouvert la caisse et qu’elle n’y avait trouvé qu’un pantalon. Une autre a confié qu’elle n’avait pas eu le courage d’ouvrir les boîtes qu’elle avait reçues. Un autre parent a dit qu’il les avait vidées et utilisées pour y ranger une paire de rollers.
Kamhaji a essayé de transporter l’une des caisses, soucieuse de voir si elle se sentirait regardée, désireuse d’observer les réactions des gens autour d’elle.
« Je me suis sentie nue en transportant cette caisse, exposée aux regards », expique-t-elle. « Elle était lourde, et j’avais une drôle d’impression, comme si elle était un tout mais aussi comme si elle n’était rien du tout ».
En réaction au poids émotionnel de la boîte, Kamhaji a coulé un morceau de ciment rectangulaire de la taille et de la forme de l’espace intérieur de la caisse, symbolisant à la fois son poids et son importance.
« C’est un monument mais encore une fois, ce n’est rien », s’exclame-t-elle.
Elle a aussi étudié la couleur Pantone 2728 c, ce bleu royal particulier utilisé par l’usine qui fabrique actuellement les caisses pour l’armée israélienne.
Sur une page du site internet Argaz bleu, des photos d’objets aléatoires également fabriqués dans cette nuance de bleu Pantone. Sur une autre page, Kamhaji transporte la caisse bleue à travers Israël.
Kamhaji a voulu aller plus loin et elle a créé des trombones bleus en spirale pour l’exposition, souhaitant offrir quelque chose à son public et montrer que même si la vie de son frère a pris fin, son influence est toujours bien vivante.
Si l’exposition officielle des diplômés de Bezalel est dorénavant terminée, plusieurs œuvres restent exposées dans la galerie principale de l’école d’art – notamment les caisses bleues et le livre de Kamhaji. Ils y resteront jusqu’à la fin du mois de septembre.
Elle prévoit de réaliser une version plus longue du film qu’elle a créé dans le cadre de l’exposition Argaz Bleu et d’ajouter les histoires d’autres soldats sur son site internet. Kamhaji accueille volontiers les courriels à l’adresse theblueargaz@gmail.com, les messages Instagram ou les messages sur son site web.
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