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Le fils de survivants de la Shoah et la petite-fille d’un nazi affrontent leur histoire

Charlie Scheidt et Kat Rohrer sont les auteurs improbables de "Inheritance", ouvrage dans lequel leurs aïeux se sont croisés, l'un tentant d'échapper à la machine de mort mise en œuvre par l'autre

Charlie Scheidt et Kat Rohrer sont les coauteurs de « Inheritance : Love, Loss and the Legacy of the Holocaust ». (Rutgers University Press via la JTA)
Charlie Scheidt et Kat Rohrer sont les coauteurs de « Inheritance : Love, Loss and the Legacy of the Holocaust ». (Rutgers University Press via la JTA)

JTA — Charlie Scheidt et Kat Rohrer viennent de deux mondes qui illustrent les fractures du XXe siècle : fils unique de réfugiés juifs allemands, Scheidt a grandi à New York au sein d’une famille hantée par le « passé » et Rohrer, qui est la petite-fille d’un dévoué soldat nazi, a grandi en Autriche entre le déni, le silence et une relative prise de conscience.

C’est pourtant à quatre mains qu’ils ont écrit un livre sur la fuite de la famille de Scheidt pendant la Shoah.

« Inheritance : Love, Loss and the Legacy of the Holocaust » s’est construit sur les lettres de la famille, les archives et les lieux, en Europe, dans lesquels la famille de Scheidt a vécu avant de devoir fuir.

La famille de Rohrer est à peine évoquée dans le livre, mais l’événement Zoom organisé en avril par l’Institut Olga Lengyel pour les études sur la Shoah et les droits de l’Homme en partenariat avec la Jewish Telegraphic Agency a permis aux deux auteurs de revenir sur leur travail commun.

« J’ai grandi dans un monde juif allemand où on ne parlait pas du passé », explique Scheidt lors de l’événement. « Ma première langue a été l’allemand. Mais nous n’avons jamais parlé de ce qui s’était passé. »

Cinéaste autrichienne dont le grand-père maternel s’est porté volontaire dans les rangs de la Wehrmacht et est mort au combat en Yougoslavie avant la naissance de sa mère, Rohrer évoque un silence très semblable.

« J’ai grandi en sachant qu’il était un véritable nazi », confie-t-elle. « Mais je ne l’ai pas connu. Il y a toujours eu cette distance. Et avec la distance, les questions que des membres de ma famille se sont abstenues de se poser. »

Scheidt a lui-même mis des années avant de pouvoir se poser de telles questions. Au décès de sa mère, en 1988, il découvre une armoire à l’intérieur de laquelle il s’attend à trouver tout un « bric-à-brac », tout sauf l’univers enfoui qui s’offre à lui.

L’armoire renferme en effet un millier de documents, lettres, pages de courrier abîmées par le temps, documents officiels rédigés en allemand, français et néerlandais. Scheidt met des années à se plonger dans ces documents qui appartiennent à d’autres temps et à un autre monde : il lui faudra du temps pour être prêt à démêler l’histoire de toutes ces morts et se confronter à certaines réalités, connues ou non.

« J’avais ma vie », explique Scheidt, qui a 82 ans est président émérite de Roland Foods, un importateur d’aliments spécialisés. « J’avais une famille à élever et une entreprise à gérer. »

C’est en 2009 que Scheidt fait la connaissance de Rohrer, alors âgée de 46 ans, autrice de nombreux films dont le documentaire récompensé « Retour au pays », qui parle d’Israéliens revenus vivre en Allemagne. À ce moment-là, Scheidt a commencé à reconstituer petit à petit la correspondance entre son père, Bruno, qui avait fui Francfort en 1933 et était arrivé à New York en 1939, et ses proches restés en Europe. Rohrer est très intéressée par les récits historiques qui parlent de déplacement et d’identité.

Scheidt demande à Rohrer de l’aider à trier toutes les archives dont il a hérité.

« Cela l’intéressait », explique-t-il. « Cela a été une vraie chance. »

Rohrer, de son côté, se retrouve un peu dans les hésitations de Scheidt. Dans l’Autriche de sa jeunesse, explique-t-elle, on parlait de la guerre mais pas frontalement, sans revenir sur le sens profond des choses, abandonné au silence et au mythe de la nation.

« J’ai reconnu cette manœuvre d’évitement », dit-elle. « Ce refus de chercher trop profondément. Je l’ai reconnu chez lui, et chez moi. »

Cette reconnaissance mutuelle sera au cœur de leur travail.

La famille Scheidt appartenait à la bourgeoisie germano-juive (un cousin éloigné, Albert Ballin, était directeur général de ce qui devint la plus grande compagnie de navires à vapeur au monde). Les documents de famille évoquent des vies confortables et des entreprises prospères détruites par la guerre et la menace nazie.

Le frère de Bruno, Max, part pour la France, où avec son épouse Erna, il espère trouver la sécurité et recommencer sa vie — jusqu’à ce que l’illusion de la sécurité se dissipe. Du côté maternel, sa tante Lilo et sa fille Ellien ont été pourchassées en Europe puis emprisonnées à Bergen-Belsen et Ravensbruck. Leur survie ne leur a pas épargné d’autres tragédies.

Camp de concentration de Ravensbrück en Allemagne, 1939. (Archives fédérales allemandes)

Parmi les lettres les plus difficiles figurent celles échangées par le père de Scheidt et son frère, qui passeront eux aussi du temps dans des camps d’internement. Max demande l’aide de son frère et se fâche, déçu qu’elle n’arrive pas plus vite ; Bruno, qui vit alors à New York, assure qu’il fait tout ce qu’il peut.

« Ce sont des lettres très intimes », explique Rohrer. « Pas destinées â être lues en public. Et certainement pas par nous. »

Scheidt explique que leur publication a requis une sorte de contextualisation morale.

« Il y a des choses là-dedans très critiques envers mon père », poursuit-il. « Mais c’est la réalité de ce qu’ils ont vécu. »

Le livre se garde de tirer des conclusions morales univoques. Des personnes un temps présentées comme des héros se révèlent sous des angles plus complexes ; d’autres, perçus jusque là comme secondaires ou difficiles, émergent avec une nouvelle complexité.

Le livre est douloureusement honnête sur la relation tendue qui existe entre Lilo, qui a survécu aux camps, et ses sœurs, qui sont parties pour l’Amérique dans des circonstances moins désespérées.

« Lilo était fragile et blessée : pourquoi n’étaient-ils pas plus gentils et tolérants ? » questionne Scheidt dans son livre, tout en soupçonnant un mélange de culpabilité des survivants et de rancunes familiales recuites, certainement pas guéries par le temps ou la tragédie.

La cousine de Charlie Schedit, Ellien, deuxième à partir de la gauche, le jour de la fête d’anniversaire d’une amie, aux alentours de 1941. Ellien et sa mère Lilo fuirent d’Allemagne pour se rendre à Amsterdam, avant d’être envoyées à Bergen-Belsen et Ravensbruck. (Avec l’aimable autorisation de Betsy van der Meer via la JTA)

Rohrer avait d’autres questions sur la guerre, mais elle était bien consciente que c’était le livre de Scheidt. Ce qu’elle lui a offert, c’est sa « curiosité à distance », lui proposant d’effectuer des déplacements — dans un premier temps en Allemagne, puis en France, en Autriche et enfin aux Pays-Bas —, insistant sur le fait que les documents seuls ne suffiraient pas.

« Je pensais pouvoir faire ça depuis chez moi », dit Scheidt. « Avec peut-être en plus des archives aux États-Unis ou en Europe. Mais Kat m’a convaincu de faire autrement. »

Ces voyages ont permis des découvertes inattendues : des historiens locaux qui préservaient des cimetières oubliés et des étrangers qui détenaient encore des fragments de l’histoire familiale de Scheidt.

Du point de vue de Rohrer, l’un des moments les plus marquants fut leur visite inopinée dans une école d’Amsterdam, au cours de laquelle un enseignant leur a montré un livre sur les étudiants juifs expulsés du temps du nazisme. À l’intérieur de ce livre, ils découvrent les mots d’une écolière, une certaine Ellien, la cousine de Scheidt.

« C’est dans ces moments-là que l’on réalise que le passé n’est pas révolu », confie Rohrer. « Il attend juste dans une autre pièce. »

Charlie et sa mère Suse dans le Riverside Park de Manhattan, le 25 février 1944. Elle et son père Bruno arrivèrent à New York en 1939. (Avec l’aimable autorisation de Charlie Scheidt via la JTA)

La plupart des membres de la famille proche de Scheidt ont pu quitter l’Europe et s’offrir une nouvelle vie à New York ou en Californie, mais certains ont été piégés par les événements malgré les efforts désespérés de leurs proches pour les sauver. Ce qui a modifié leur compréhension de la Shoah, de manière différente, mais qui se recoupe finalement.

Scheidt a beaucoup appris sur les camps d’internement de la France de Vichy et la cruelle bureaucratie qui a empêché bien des fuites. Et du point de vue de Rohrer, ce livre a donné une nouvelle acuité à des questions lancinantes sur la responsabilité trans-générationelle.

« J’ai très longtemps ressenti de la culpabilité », confie-t-elle. « Ce qui est dommage. Alors même si je n’ai pas fait ces choix. »

Après plus de dix ans passés sur ce projet, Scheidt a beaucoup réfléchi à l’importance de ces récits, non seulement pour la famille des survivants et des victimes, mais aussi pour le reste du monde.

Il a trouvé une partie de la réponse dans son travail d’aide aux réfugiés (sa fondation familiale soutient le programme de protection des réfugiés Bruno et Suzanne Scheidt, du nom de ses parents, conservé à l’Institut Auschwitz pour la prévention du génocide et des atrocités de masse).

« Je ne pouvais pas laisser cette histoire disparaître avec moi. Il fallait que le plus large public y ait accès, car c’est une histoire de réfugiés, et il y a des millions et des millions de réfugiés qui sont stigmatisés et rencontrent des problèmes affreux, partout dans le monde, y compris dans notre pays », plaide Scheidt.

« J’ai grandi entouré de réfugiés, et je veux raconter leur histoire, ce qu’ils ont enduré, la difficulté de quitter son pays après des siècles de présence, et d’être pourchassé. Certains survivent, d’autres non », ajoute-t-il.

« J’ai ressenti qu’il était très important de raconter cette histoire. »

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