Pour la 1ère fois, les CP orthodoxes plus nombreux que les laïcs, de plusieurs milliers
Selon les données du ministère de l'Éducation, 5 000 enfants de moins sont inscrits dans des écoles laïques cette année par rapport à 2023 ; les experts redoutent les conséquences
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Pour la première fois dans l’Histoire d’Israël, des milliers d’enfants supplémentaires entreront en CP cette année dans des écoles juives orthodoxes plutôt que dans des écoles laïques, selon les données fournies par le ministère de l’Éducation au Times of Israel. Ce changement pourrait, selon les experts, être le signe avant-coureur d’une évolution à grande échelle de la société.
Les données montrent également que le nombre d’élèves de CP dans les écoles laïques a diminué pour la deuxième année consécutive, avec 5 000 élèves de moins qu’en septembre 2023, ce qui constitue un autre phénomène sans précédent.
Les experts interrogés par le Times of Israel ont toutefois averti que les données d’une année donnée devaient être considérées avec prudence, car elles peuvent être influencées par des facteurs particuliers. Ils ont néanmoins reconnu que ces évolutions marquaient un changement radical par rapport à la composition sociale traditionnelle du pays.
Ils ont également exprimé leurs inquiétudes quant au fait que certains courants de l’éducation religieuse ne préparaient pas suffisamment leurs élèves au monde moderne et à l’intégration dans la société dominante, ce qui pourrait ébranler l’économie et l’armée israéliennes, fortement dépendantes du secteur technologique.
« Nous assistons à un changement dans la structure du pays », a déclaré Sergio DellaPergola, démographe, professeur émérite et ancien président de l’Institut Harman d’études juives contemporaines de l’Université hébraïque.
Près de 180 000 enfants sont sur le point d’entrer à l’école primaire lundi. Parmi eux, 66 185 élèves fréquenteront des écoles publiques ordinaires – mamlahti , 29 470 iront dans des écoles publiques nationales religieuses – mamlahti-dati , et 42 751 fréquenteront des écoles ultra-orthodoxes – haredi. Par ailleurs, 11 418 enfants de six ans seront scolarisés dans des écoles bédouines, 2 702 dans des écoles druzes et 26 975 dans des écoles arabes (ces données incluent également 63 élèves de CP inscrits dans des écoles circassiennes).
Le nombre total d’enfants inscrits dans les écoles orthodoxes s’élève donc à 72 221, soit environ 6 000 de plus qu’en écoles juives laïques.
Ce changement s’opère depuis des décennies.
En 2000, première année pour laquelle des données ont été fournies au Times of Israel, la balance penchait encore nettement en faveur de l’enseignement laïc : 51 680 élèves de CP étaient inscrits dans des écoles laïques, contre 16 639 dans des écoles mamlahti-dati et 16 525 dans des écoles haredi.
En 2015, les écoles laïques avaient inscrit 66 059 élèves en CP, contre 23 083 dans des écoles mamlahti-dati et 29 967 dans des écoles haredi.
« Je pense que les chiffres du ministère de l’Éducation nous apprennent des choses intéressantes », a déclaré DellaPergola au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique.
« Tout d’abord, au cours des 25 dernières années, la proportion globale d’élèves juifs et arabes inscrits en CP est restée relativement stable, avec une légère diminution du nombre d’élèves arabes », a indiqué DellaPergola.
En 2000, les enfants arabes représentaient 26 % des élèves de CP, contre 24 % en 2015 et 23 % en 2025.
« En revanche, le changement au sein du système scolaire juif a été spectaculaire », a-t-il ajouté.
En 2000, 61 % des élèves juifs de CP étaient inscrits dans des écoles publiques laïques, 20 % dans des écoles mamlahti-dati et 20 % dans des écoles haredi.
« Aujourd’hui, les élèves laïcs représentent 48 %, les élèves mamlahti-dati 21 % et les élèves haredim 31 % », a ajouté DellaPergola.
Les chiffres montrent qu’après des années de relative stabilité, avec entre 70 000 et 72 000 élèves laïcs par an, les effectifs ont commencé à baisser en 2024, puis à nouveau en 2025.
Interrogé sur la possibilité que la forte baisse du nombre d’élèves laïcs de CP soit liée à la vague d’émigration sans précédent qu’a connue Israël au cours des deux dernières années, DellaPergola a répondu qu’un tel lien était plausible.
Entre 2023 et 2024, un nombre record d’Israéliens ont quitté le pays. Sur les quelque 82 000 personnes qui sont parties en 2023, aucune n’était revenue à la fin de l’année 2024, tandis que seulement 24 000 Israéliens sont revenus pendant cette période. Environ 30 000 nouveaux immigrants – olim hadashim – sont également arrivés.
Cette tendance a commencé parallèlement à la campagne menée par le gouvernement en faveur d’une refonte judiciaire controversée au début de l’année 2023, que ses détracteurs ont qualifiée de nuisible à la démocratie, et s’est accentuée après le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi.
« Il est raisonnable de supposer que la baisse du nombre d’élèves laïcs en CP est liée à l’émigration, car ceux qui quittent le pays sont plus susceptibles d’être laïcs qu’orthodoxes ou haredim », a suggéré DellaPergola.
« Mais à ce stade, nous ne pouvons pas affirmer avec certitude que c’est le cas. »
Le démographe a souligné que les données du Bureau central des statistiques (CBS) montrent qu’environ 29 000 des personnes ayant quitté Israël n’étaient pas reconnues comme juives par le Grand Rabbinat. Alors que celui-ci ne reconnaît comme juifs que les enfants de mères juives, la Loi du retour stipule que toute personne ayant un grand-parent juif, ainsi que sa famille immédiate, peut immigrer en Israël.
Cette population, qui compte plus d’un demi-million de personnes au total, inscrit massivement ses enfants dans des écoles laïques.
Le démographe a également souligné que le nombre total d’élèves de CP avait légèrement diminué ces dernières années. Après avoir atteint un pic historique de 180 356 en 2024, il est tombé à 178 526, avant de remonter à 179 564 en 2025. Cette évolution fait suite à une tendance à la hausse constante depuis 2000, année où seuls 114 000 enfants ont fait leur entrée en CP.
Si le taux de natalité des Israéliens laïcs reste inférieur à celui de leurs homologues orthodoxes et haredim, où les familles comptent en moyenne six enfants, il dépasse néanmoins deux enfants par femme, un niveau considéré comme suffisant pour maintenir la taille de la population.
« Il naît plus d’enfants à Tel Aviv, une ville largement laïque, que dans n’importe quel pays européen », a souligné DellaPergola.
Refus de travailler et de servir dans l’armée
DellaPergola a également souligné que l’augmentation du nombre d’étudiants ultra-orthodoxes pose de grands défis à la société israélienne.
« D’une part, l’État doit fournir des ressources [à la communauté haredi] compte tenu du droit de leurs enfants à recevoir une éducation ; d’autre part, si en échange de ces ressources, nous constatons un refus de travailler et de servir dans l’armée, nous avons un gros problème », a-t-il déclaré.
Le système scolaire haredi comprend plusieurs types d’écoles, allant des écoles publiques qui enseignent l’ensemble du programme des matières fondamentales requises en Israël, aux établissements semi-privés ou entièrement privés qui n’enseignent qu’une partie ou presque aucune des matières fondamentales et qui ne sont que partiellement financés par l’État.
Depuis des années, la croissance rapide de cette communauté suscite des inquiétudes quant à son intégration dans la société israélienne dans son ensemble, en particulier en ce qui concerne le partage des responsabilités civiques et économiques. Seuls 54 % des hommes haredim ont un emploi, de nombreuses familles vivent en dessous du seuil de pauvreté et les dirigeants communautaires ont toujours résisté aux efforts visant à enrôler les jeunes hommes dans l’armée, malgré une décision de la Cour suprême qui a jugé illégale l’exemption générale du service militaire accordée à cette communauté depuis des décennies, car elle violait le principe d’égalité.
Un niveau inférieur à celui de l’ensemble des pays développés en mathématiques, en sciences et en lecture
Selon le Pr. Dan Ben-David, directeur de l’Institut Shoresh pour la recherche socio-économique et membre émérite du département de politique publique de l’université de Tel Aviv, la communauté haredi n’est qu’un des nombreux défis auxquels le système scolaire israélien est confronté.
« Israël se situe globalement en deçà de la moyenne des pays développés en mathématiques, en sciences et en lecture », a déclaré Ben-David lors d’un entretien téléphonique.
Il a cité les résultats obtenus par Israël depuis de nombreuses années dans le cadre du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’OCDE, qui évalue le niveau général des élèves dans les pays membres.
« Les écoles laïques en Israël obtiennent les meilleurs résultats du pays, mais leurs élèves se classent derrière la plupart de leurs homologues de l’OCDE », a déclaré Ben-David.
« Les écoles mamlahti-dati obtiennent des résultats inférieurs à ceux de 80 % des autres pays, tandis que les élèves arabes se classent derrière de nombreux pays en développement. Quant aux écoles haredi, elles ne font même pas partie de l’équation, car leurs élèves ne passent généralement pas ces examens. »
Les données de Shoresh montrent que les élèves israéliens se classent globalement à la 31ᵉ place sur 36 pays, la Corée du Sud, le Japon et la Finlande arrivant en tête du classement. Si l’on ne tenait compte que des écoles laïques, Israël se classerait 22ᵉ, juste devant la France et les États-Unis. Les écoles mamlahti-dati se classeraient à elles seules à la 29ᵉ place, entre la Lettonie et l’Italie, tandis que les élèves arabes se retrouveraient en bas du classement.
« C’est ainsi que nous préparons nos enfants à rivaliser avec les élèves d’autres pays, dans une économie mondialisée », a averti Ben-David.
« Environ la moitié des enfants israéliens reçoivent une éducation de type tiers-monde », a-t-il ajouté, faisant référence au faible niveau d’enseignement des matières du tronc commun dans le système scolaire haredi.
« Si aujourd’hui ils représentent la moitié des enfants, demain ils représenteront la moitié des adultes, voire plus », a averti Ben-David.
« La part de la communauté haredi dans la population générale double tout simplement tous les 25 ans. »
À Jérusalem, par exemple, la plus grande d’Israël, les élèves haredim de CP sont presque deux fois plus nombreux que les élèves juifs orthodoxes et laïcs réunis (8 652 contre 4 643), selon les chiffres fournis au Times of Israel par la municipalité de la capitale. En outre, le nombre d’enfants arabes qui entrent à l’école primaire s’élève à 7 780.
Ben-David a souligné qu’il était urgent de réformer le système scolaire israélien. Il a fait remarquer que, bien que les élèves israéliens passent plus de jours à l’école et plus d’heures en classe que presque tous leurs homologues de l’OCDE, leurs résultats scolaires restent bien en deçà des normes internationales.
« La majorité des adultes ayant reçu une éducation digne du tiers-monde ne peuvent soutenir ni une économie de premier ordre, ni une armée de premier ordre », a-t-il déclaré.
« Nous sommes confrontés à une urgence en matière de sécurité nationale. »
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