Pourquoi le sondage sur l’antisémitisme dans les universités en France a été abandonné
Prévu pour être lancé fin novembre, un questionnaire national sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur a été suspendu après une vague de critiques et de polémiques
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Un sondage national sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur devait être lancé fin novembre. Il n’aura finalement jamais vu le jour. En quelques jours, ce projet piloté par le Cevipof et administré par l’Ifop s’est transformé en tempête politique, méthodologique et idéologique.
Entre accusations de « fichage politique », soupçons d’ « offensive trumpiste » et dénonciations d’un « refus de regarder la réalité en face », deux récits diamétralement opposés s’affrontent désormais, rapporte L’Express.
Tout commence le 18 novembre, lorsque les chefs d’établissement reçoivent un courrier officiel les invitant à transmettre aux personnels, enseignants, chercheurs, techniciens et administratifs, un questionnaire facultatif portant sur l’antisémitisme, Israël et le conflit israélo-palestinien. L’enquête s’inscrit dans un programme de recherche annoncé par le ministère de l’Enseignement supérieur en avril. Mais quatre jours plus tard, le lien permettant d’accéder au sondage apparaît sur le site du collectif Rogue ESR, qui y voit, selon les propos rapportés par L’Express, une « collecte de données sensibles » et une « offensive trumpiste ». La Ligue des droits de l’Homme et plusieurs organisations lancent alors une pétition, France Université retire son soutien, et les critiques se multiplient sur les réseaux sociaux.
La polémique enfle rapidement. Pour certains chercheurs, cités par L’Express, l’enquête souffrirait de « biais méthodologiques » importants, d’un échantillonnage approximatif et de questions « mal formulées ». D’autres, comme les sociologues Olivier Galland et Gérard Grunberg, dénoncent au contraire dans les colonnes de Telos des « arguments purement politiques » masqués derrière des considérations techniques. À cela s’ajoute un problème concret : le lien du questionnaire n’était pas personnalisé et pouvait être rempli par n’importe qui, autant de fois qu’il le souhaitait. « C’est parti en vrille », analyse l’un des spécialistes interrogés par L’Express.
Une autre partie du monde universitaire estime cependant que l’affaire révèle surtout un malaise profond autour de la question de l’antisémitisme. « Cette histoire est celle d’un milieu universitaire qui se rêve imperméable à l’antisémitisme », confie un chercheur cité par L’Express, reprochant à certains de « chercher tous les prétextes possibles pour éviter le sujet ».
Des spécialistes interrogés par l’hebdomadaire affirment par ailleurs que les questions du sondage ne présentaient rien d’inhabituel, puisqu’elles étaient inspirées de questionnaires déjà utilisés par la Licra, le Mémorial de la Shoah ou encore l’American Jewish Committee.
Pour Anne-Sophie Sebban-Bécache, vice-présidente Europe de l’AJC, citée par L’Express, « ces questions ne sont ni plus biaisées ni plus politiques que celles utilisées depuis des années ». Elle s’interroge : « Pourquoi certains refusent-ils de documenter cette réalité à l’université aujourd’hui ? » Une position partagée par l’historien Pierre-André Taguieff, pour qui les débats autour du sondage sont « symptomatiques d’un refus de penser la haine des juifs qui peut exister au sein du corps professoral ou des milieux étudiants ».
Les organisations à l’origine du recours au Conseil d’État affirment cependant ne pas remettre en question la nécessité d’étudier l’antisémitisme. Elles dénoncent plutôt un cadre juridique mal pensé, évoquant des doutes sur l’anonymisation des données et la conformité au RGPD. Des arguments largement relativisés par plusieurs experts cités par L’Express, qui rappellent que les instituts de sondage utilisent des systèmes empêchant toute identification des répondants.
Pour Rubin Sfadj, avocat en droit du numérique interrogé par L’Express, « quatre-vingts pour cent des arguments juridiques avancés relèvent de la tartufferie ». Il estime que la véritable question est de comprendre pourquoi « ce sondage précis » provoque une telle levée de boucliers. D’autres pointent le climat particulièrement tendu dans les universités depuis les attaques du 7 octobre 2023 : exclusions d’étudiants juifs de groupes de discussion, inscriptions antisémites dans des amphithéâtres, suspension de plusieurs enseignants, dont Julien Théry, à la suite de publications polémiques.
À gauche, en revanche, certains parlementaires dénoncent une tentative de stigmatisation politique. Selon L’Express, le collectif Rogue ESR se félicite d’avoir empêché un « sondage lyssenkiste » destiné, selon ses mots, à alimenter les médias de « Vincent Bolloré ». Dans leur tribune, les chercheurs Nonna Mayer et Vincent Tiberj mettent en garde contre une enquête susceptible d’être « montée en épingle » dans un débat public déjà « fortement droitisé ».
Pour Rudy Reichstadt, spécialiste du complotisme cité par L’Express, la prudence est nécessaire, mais ne doit pas conduire à renoncer à produire de la connaissance : « Le prix de la paix sociale ne peut pas être la cécité. »
Suspendu le 28 novembre, le sondage ne devrait pas être relancé sous sa forme initiale. Mais les débats qu’il a suscités continuent d’agiter l’université, révélant un paysage intellectuel fracturé où les querelles politiques se greffent désormais sur la manière même d’étudier l’antisémitisme.
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