Prise entre deux feux, la Jordanie protège (discrètement) Israël face à l’Iran
Officiellement neutre, le royaume serait impliqué dans l'interception de drones et de missiles iraniens, exposant ainsi sa population sans abri au danger des débris susceptibles de retomber
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Depuis onze jours, le royaume de Jordanie s’est littéralement retrouvé pris au piège de la guerre entre Israël et l’Iran, son espace aérien étant transformé en champ de bataille, avec un ciel où les missiles balistiques ont rencontré les missiles intercepteurs et où des drones ont été abattus.
Les débris de missiles, les éclats d’intercepteurs et les drones explosifs ont blessé plusieurs Jordaniens, et ils ont entraîné d’importants dégâts matériels dans tout le pays dans le cadre de ces hostilités.
En plus des dangers qu’il fait encourir au royaume, le conflit a placé la Jordanie dans un positionnement diplomatique précaire. Le royaume est pris entre deux feux entre Israël – il partage avec l’État juif un protecteur américain et une coopération discrète en matière de sécurité, mais il ne lui porte que peu d’affection – et l’Iran, une puissance régionale quelque peu amicale qui exerce une influence considérable. Amman entretient des relations diplomatiques avec les deux pays.
Contrairement aux Palestiniens, la Jordanie n’a toutefois pas de liens profonds avec l’Iran au niveau émotionnel. Elle penche plutôt vers le camp pro-occidental, un camp qui est dominé par ses alliés arabes du Golfe qui s’opposent à l’Iran. Elle est également un partenaire fidèle des États-Unis, qui soutiennent Israël et qui ont lancé une frappe directe à l’encontre des installations nucléaires iraniennes, ce week-end.
Selon les autorités jordaniennes, sept civils ont été blessés dans le pays depuis le début des hostilités, le 13 juin, lorsque Israël a lancé ses attaques contre l’Iran. Parmi les victimes figurent un petit garçon de cinq ans et une fillette de 12 ans qui ont été blessés lorsqu’un drone, apparemment tiré depuis l’Iran, s’est écrasé près d’al-Azraq, dans le nord-est de la Jordanie.
Leur état de santé n’a pas été rendu public. Selon l’Administration générale de la sécurité jordanienne, trois maisons et deux véhicules ont été endommagés dans le même incident.
Le 14 juin, alors que l’Iran envoyait sur Israël des salves de missiles chargés d’ogives explosives massives, des « fragments d’objets étrangers » sont retombés dans une banlieue située au sud d’Irbid, à Aydoon, à environ 25 kilomètres de la frontière israélienne. Les fragments ont percuté des dizaines de voitures et de maisons, blessant cinq Jordaniens.
« Nous nous sommes réveillés, ce matin-là, en entendant un bruit étrange et nous avons vu que des fragments étaient retombés à l’intérieur de la maison et qu’ils avaient brisé les vitres », a dit Abd al-Rahman al-Radadweh, un habitant d’Aydoon dont la maison a été touchée, à une chaîne d’information jordanienne. « Mon frère, ma sœur et mon père ont été blessés, et deux de mes cousins ont également été blessés lorsque le missile s’est abattu sur leur maison ».
Des informations faisant état de dégâts matériels causés par les éclats d’obus et les interceptions de drones ont été signalés presque quotidiennement pendant la guerre.
Les médias jordaniens ont diffusé dimanche des images filmées à Hatim, au nord d’Irbid, montrant une maison aux fenêtres brisées et au mobilier détruit. D’énormes dégâts qui, selon le propriétaire, auraient été entraînés par des « explosions » à proximité.
Ces dommages pourraient être le résultat de l’onde de choc d’une interception, le long de la frontière israélo-jordanienne.
La veille, les autorités avaient annoncé que plusieurs drones et autres « objets étrangers » étaient tombés à Ramtha, dans le nord de la Jordanie, endommageant des maisons et des véhicules, sans faire toutefois de blessés ni de morts.
Selon un communiqué du Centre national jordanien pour la sécurité et la gestion des crises, qui surveille l’impact du conflit, une centaine d’éclats provenant de drones ou de missiles ont atterri en Jordanie au cours des sept premiers jours de la guerre. Il n’a pas précisé combien de ces éclats provenaient de missiles, d’intercepteurs ou de drones.
Terrain d’entente
Depuis le début des combats, l’Iran a tiré environ 550 missiles balistiques et un millier de drones en direction d’Israël. La grande majorité de ces projectiles a été interceptée.
Selon leur cible et leur point de lancement, ces derniers passent une partie considérable de leur trajet au-dessus de la Jordanie, qui occupe près d’un tiers des mille kilomètres qui séparent l’Iran d’Israël.
La majorité des interceptions de missiles auraient lieu dans l’espace aérien israélien, même si Israël a affirmé qu’elles pouvaient également se produire en dehors des frontières du pays. En plus de la Jordanie, des impacts d’éclats d’obus ont également été signalés en Irak et en Syrie, mais de manière moins fréquente.
Contrairement aux missiles, environ la moitié des drones, qui sont plus lents mais plus difficiles à suivre, n’ont même pas atteint les frontières israéliennes, selon l’armée. Les autorités restent très discrètes sur l’identité de ceux qui les abattent et sur la manière dont ils procèdent.
Toutefois, selon de nombreuses rumeurs, l’armée jordanienne se chargerait d’intercepter certains des missiles et drones en route vers Israël, les débris de ces interceptions causant des dégâts dans certains cas. Toutefois, la Jordanie n’a fait aucun commentaire officiel ces derniers jours concernant ses mesures de sécurité en réponse aux tirs de missiles et de drones depuis l’Iran vers Israël, se contentant d’annoncer l’activation de ses systèmes de défense antiaérienne.
Une déclaration faite, le 13 juin, par les forces armées jordaniennes a seulement indiqué que les systèmes de défense antiaérienne étaient déployées en riposte à la présence de drones et de missiles pénétrant dans l’espace aérien jordanien, sans préciser l’origine des projectiles. Le communiqué a souligné que le royaume ne tolérerait aucune violation de son espace aérien. Aucune autre information officielle n’a été communiquée depuis lors par l’armée.
La Jordanie, qui n’a pas participé à un conflit militaire depuis la guerre des Six Jours de 1967 – lorsqu’elle avait combattu Israël – n’est guère habituée aux attaques aux missiles ou aux drones sur son territoire. Si les sirènes d’alerte sont activées lorsque des menaces étrangères sont détectées, les instructions données à la population dans ce cas de figure sont vagues, conseillant simplement aux citoyens d’éviter les espaces ouverts. Les abris antiaériens et les pièces blindées sont rares.
Contrairement à Israël, les écoles jordaniennes ont continué à fonctionner normalement et les camps d’été ont récemment commencé. Les aéroports et les postes-frontières terrestres sont également restés ouverts tout au long de la semaine dernière, avec seulement des fermetures temporaires après la première frappe israélienne et l’attaque américaine en Iran le 22 juin.
Néanmoins, la majorité des touristes sont restés à l’écart du pays depuis que les missiles et les drones ont commencé à voler – ce qui a porté un coup dur à une source de revenus essentielle pour la Jordanie.
Le 16 juin, la ministre jordanienne du Tourisme et des Antiquités, Lina Annab, a déclaré que le taux d’annulation des réservations touristiques était extrêmement élevé, allant de 70 % à 100 % pour les réservations à court terme. Elle a indiqué que cette vague d’annulations était prévisible au vu de l’incertitude actuelle et de l’escalade militaire entre Israël et l’Iran.
Les médias jordaniens, qui sont placés sous le contrôle étroit du royaume, ont minimisé les informations faisant état de dégâts entraînés par les attaques iraniennes ou par les interceptions israéliennes. Les incidents qui ont pu faire état de blessés n’ont pas fait l’objet d’une couverture médiatique importante.
Dans ses communications officielles, la Jordanie s’est efforcée de rester neutre, se contentant principalement de mettre en garde contre une escalade régionale. Ce qui semble refléter une crainte : celle qu’un conflit régional plus large puisse avoir de graves répercussions sur la Jordanie. Toutefois, les déclarations officielles qui ont été faites par la Jordanie ont parfois également inclus des critiques sévères à l’égard d’Israël.
Immédiatement après l’attaque-surprise lancée à l’encontre de l’Iran par Israël, le ministère jordanien des Affaires étrangères a diffusé une déclaration qui condamnait cette attaque, la qualifiant de « violation du droit international ». Il s’est également joint à 20 autres pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord en signant une déclaration commune qui dénonçait les frappes de Tsahal à l’encontre de la République islamique.
Le 17 juin, le roi Abdallah de Jordanie s’est exprimé publiquement pour la première fois sur le conflit entre l’Iran et Israël, déclarant devant le Parlement européen que « les attaques contre l’Iran risquent d’aggraver les tensions dans la région et au-delà… Lorsque Israël a élargi son offensive à l’Iran, il était impossible de savoir où s’arrêteraient les limites de ce champ de bataille ». Il a qualifié les actions d’Israël de « menace pour tous les peuples ».
Amman s’est montré moins virulent dimanche, après que des bombardiers américains ont frappé des sites nucléaires iraniens. Le ministère des Affaires étrangères a indiqué qu’il « suivait de près et avec une grande inquiétude les conséquences de l’attaque contre les installations nucléaires iraniennes ». Il a appelé à la fin de la guerre et à une relance des négociations afin de parvenir à une solution politique sur la question nucléaire iranienne.
Ces propos et l’absence de couverture médiatique reflètent le positionnement délicat qui est celui du roi Abdallah de Jordanie, qui cherche à protéger les citoyens du royaume et ses intérêts pro-occidentaux en matière de sécurité nationale en coulisses, tout en veillant à ne pas apparaître trop aligné sur Israël en public.
Les relations entre Amman et Jérusalem étaient déjà tendues avant d’être réellement mises à rude épreuve par la guerre à Gaza. La froideur d’Amman à l’égard de l’État juif est également probablement le résultat de la démographie de la Jordanie : selon des estimations non-officielles, environ 60 % de la population aurait des origines palestiniennes.
Qui défend-on ?
Contrairement aux autres pays arabes de la région, les médias grand public jordaniens n’ont pas mené de sondages d’opinion ni diffusé d’interviews dans la rue pour évaluer l’état d’esprit de l’opinion publique en ce qui concerne la guerre entre Israël et l’Iran, ou le rôle de la Jordanie dans ce conflit.
En ligne, toutefois, les interceptions militaires sont un sujet brûlant. Si certains estiment que la Jordanie ne fait que protéger son espace aérien, d’autres y voient une aide de facto à Israël.
« Le message est clair : la Jordanie n’est pas un terrain de jeu pour les conflits », dit un Jordanien dans une vidéo qui a été partagée sur internet. « C’est un État souverain doté d’institutions et d’une armée — il n’est pas dirigé par des groupes qui réagissent en fonction de sentiments fluctuants ».
Sur le réseau social X, une autre Jordanienne a apporté son soutien aux actions de l’armée : « L’armée jordanienne ne tire pas sur des drones ou des missiles de manière arbitraire. Elle intervient lorsque ces objets dévient de leur trajectoire… et qu’ils constituent une menace réelle pour la vie des Jordaniens. »
« Les faire exploser dans le ciel est une décision juste et nécessaire, car cela les empêche d’exploser avec toute leur puissance au-dessus de zones peuplées », a-t-elle ajouté dans son post.
Sur TikTok, un homme s’est demandé si les Jordaniens ne seraient pas plus en sécurité si les missiles et les drones étaient autorisés à atteindre leurs cibles.
« Au cours de ces derniers jours de guerre, aucun missile ou drone iranien n’est tombé naturellement [sur la Jordanie], mais des dizaines ont été abattus au-dessus de la tête des Jordaniens », a-t-il fait remarquer. « Des personnes ont été blessées et des biens ont été endommagés, tout cela soi-disant pour protéger les citoyens jordaniens. Je pose la question logiquement : qu’est-ce qui est le plus sûr pour les Jordaniens ? les laisser passer, avec une probabilité quasiment nulle qu’ils tombent, ou les intercepter et augmenter le risque de retombées ? »
Avec l’entrée en guerre des États-Unis, certains Jordaniens ont désormais une nouvelle préoccupation : les retombées radioactives des attaques contre les sites nucléaires.
Dans une vidéo qui est devenue virale ces derniers jours, un médecin jordanien a expliqué à ses compatriotes qu’ils n’avaient pas besoin de se ruer pour acheter de l’iode. Sur internet, sur les réseaux sociaux, des rumeurs ont largement circulé, recommandant de stocker cet élément pour se protéger contre les nuages de retombées radioactives en provenance d’Iran, des nuages que certains Jordaniens craignent désormais de voir se diriger vers eux.
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