Toronto : Une première arrestation mais des zones d’ombres persistent dans l’affaire des fusillades
Arrêté après une attaque contre un restaurant juif, Mohamed Mahdi soulève des doutes sur un lien entre les incidents et sur l’efficacité d’une surveillance policière accrue à long terme
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TORONTO (JTA) – La police est parvenue, au début du mois, à identifier et à inculper un suspect, auteur de la fusillade qui avait visé un restaurant appartenant à des Juifs dans le quartier d’Uptown, à Toronto, un exploit qu’elle n’avait pas réussi à réaliser lors des précédentes attaques similaires.
Le suspect, Mohamed Mahdi, âgé de 35 ans, a été arrêté quelques jours seulement après l’attaque du 3 avril et inculpé de plusieurs infractions liées aux armes à feu.
Son arrestation constitue la première, et à ce jour la seule, avancée publique susceptible d’éclairer le mystère qui préoccupe la communauté juive de Toronto : qui est derrière ces attaques contre des synagogues et des commerces juifs, et comment leurs auteurs parviennent-ils à échapper aux arrestations ?
Début mars, trois synagogues ont été visées en l’espace d’une semaine, dont une alors que le rabbin s’y trouvait encore après une célébration de Pourim. Un autre établissement de la chaîne Old Avenue Restaurant, détenue par des Juifs, avait également été pris pour cible environ un mois avant la dernière fusillade.
Des attaques similaires avaient déjà eu lieu en 2024, lorsqu’une école primaire de filles avait été visée à trois reprises au cours de l’année.
Le modus operandi de toutes ces attaques est quasi identique. Un individu s’approche d’un bâtiment tard dans la nuit, le visage dissimulé par un masque ou une cagoule, puis il ouvre le feu sur une porte ou sur une fenêtre avant de prendre la fuite en voiture ou à pied.
Cette récente série de fusillades s’est inscrite dans un contexte de multiplication des attaques contre des institutions juives à travers le monde, les services de sécurité appelant à une vigilance accrue. Elle a ravivé les craintes suscitées par les fusillades de 2024 et alimenté la frustration face à l’absence de conséquences pour les auteurs de ces actes terroristes – jusqu’à l’arrestation de Mahdi.
« Je sais que beaucoup de gens à Toronto, beaucoup de membres de notre communauté juive, estiment que la police n’en fait pas assez », a déclaré Guidy Mamann, président du Toronto Zionist Council, qui organisait des rassemblements hebdomadaires pro-Israël et en soutien aux otages.
Mamann ne partage pas cette analyse, estimant que la police agit dans la mesure de ses moyens. D’autres voix se sont toutefois montrées plus critiques.
« Assez de ‘pensées et prières’. Mettez-vous au travail », avait déclaré à Global News le rabbin Daniel Korobkin, dont la congrégation, Beth Avraham Yosef de Toronto, a été visée par des tirs en mars.
Jevon Greenblatt, Directeur général du Jewish Security Network, souligne que ces attaques sont conçues pour réduire au minimum les risques pour leurs auteurs.
« Ce type d’attaques est malheureusement pensé pour être rapide et présenter peu de risques pour l’auteur de la fusillade. Elles ont lieu tard dans la nuit, elles durent généralement très peu de temps et elles n’impliquent que rarement une interaction avec d’autres personnes », explique-t-il dans un e-mail adressé à la Jewish Telegraphic Agency (JTA). « Cela se traduit souvent par moins de témoins et moins de preuves immédiates. »
La police a attribué cette arrestation à un renforcement du déploiement d’agents, à la fois visibles et discrets, dans les quartiers juifs, particulièrement marqué pendant Pessah, période durant laquelle la dernière fusillade a eu lieu.
« Dans ce cas précis, des agents en civil ont vu le suspect prendre la fuite et ils ont recueilli des informations cruciales ayant conduit à son arrestation », a déclaré le chef de la police Myron Demkiw lors d’une conférence de presse.
Mamann a salué une avancée « remarquable », tout en soulignant que le restaurant Old Avenue avait déjà été pris pour cible, ce qui en faisait potentiellement un site prioritaire pour les autorités.
« Ils disent avoir identifié le suspect grâce à des méthodes d’infiltration, ce qui est formidable », a ajouté Mamann. « Peut-on déployer ces mesures d’infiltration partout ? Seraient-elles efficaces ? Serait-ce possible 24 heures sur 24 ? Ou ont-elles été déployées parce que des renseignements spécifiques laissaient présager une attaque ? »
Deux incidents survenus ce week-end ont renforcé les inquiétudes croissantes des Juifs de Toronto en matière de sécurité. Un agresseur a attaqué un homme se rendant à l’office du Shabbat au Sephardic Kehilah Centre après avoir tenté d’y pénétrer de force. Le lendemain, une pierre a été lancée contre la vitrine d’un magasin d’articles juifs sur Bathurst Street, quartier à forte population juive.
Les deux incidents se sont produits en plein jour. Aucun suspect n’a été identifié dans ces deux affaires.
La police a indiqué enquêter pour déterminer pourquoi le restaurant Old Avenue avait été pris pour cible à deux reprises. Sa propriétaire, Esther Bakinka, est une militante pro-Israël active qui a organisé des rassemblements de soutien aux otages aux côtés de Mamann.
Bakinka a refusé tout commentaire ; Mamann a déclaré qu’elle faisait preuve de « beaucoup de force », tout en ajoutant que « cela ne peut que vous laisser profondément secoué ».
De nombreuses questions demeurent pour la communauté juive de Toronto, même après l’arrestation de Mahdi.
La principale porte sur l’existence d’un lien direct entre les fusillades survenues à travers la ville. Selon Greenblatt, cette arrestation constitue une « avancée importante » et elle pourrait contribuer à éclairer cette question, tout en dissuadant d’éventuels imitateurs.
« Nous espérons que cela permettra de déterminer s’il existe des liens avec les autres incidents et, plus largement, nous espérons qu’une arrestation et une mise en accusation visibles auront un effet dissuasif », a déclaré Greenblatt.
Contrairement aux fusillades de 2024 visant Bais Chaya, une école primaire juive pour filles, la récente série d’attaques contre des synagogues et des restaurants juifs intervient alors qu’Israël est en guerre contre la République islamique d’Iran. Ce pays a une longue histoire d’attaques visant des cibles juives et israéliennes à l’étranger.
Ces dernières semaines, une série d’incendies criminels a visé des sites juifs au Royaume-Uni, dont plusieurs ont été revendiqués par un nouveau groupe lié à l’Iran, qui affirme être à l’origine d’actions similaires à travers l’Europe. Les organisations de sécurité juives ont appelé à une vigilance accrue depuis le début de la guerre, un organisme de surveillance qualifiant la situation « d’environnement de menace la plus grave et la plus complexe » de l’histoire récente.
Greenblatt a précisé qu’aucune preuve ne permettait d’établir une coordination directe entre ces incidents, mais qu’une influence plus diffuse pourrait être à l’œuvre. Il a évoqué « une focalisation accrue, comparable à ce que nous avons observé chez des groupes comme l’État islamique (EI) et le [groupe terroriste palestinien du] Hamas, visant à encourager ce que l’on appelle des actions de ‘loups solitaires’ ».
« La rhétorique et les messages sont souvent conçus pour inciter des individus à agir de leur propre initiative, plutôt que sous des instructions directes », a déclaré Greenblatt. « Ainsi, même en l’absence de preuve de coordination directe entre les incidents, ceux-ci peuvent néanmoins être liés par une influence commune ou par un récit qui encourage ce type de comportement. »
La police a renforcé sa présence à Toronto après le déclenchement de la guerre en Iran, et a annoncé la création d’une nouvelle unité de sécurité antiterroriste à la suite des trois attaques contre des synagogues. Dans son annonce, le chef de la police, Myron Demkiw, a évoqué « les conflits mondiaux, les idéologies extrémistes, la radicalisation en ligne, les acteurs étrangers hostiles et la polarisation accrue » comme autant de « réalités qui influent à la fois sur notre travail et sur le sentiment de sécurité au sein de nos communautés ».
???????? Vaughan, Ontario, April 26, 2026: A male suspect attempted to force his way into the Sephardic Kehila Centre synagogue on Bathurst Street and assaulted a victim before fleeing the scene.
Source: @YRP pic.twitter.com/tLsbP5Dgzl
— Combat Antisemitism Movement (@CombatASemitism) April 26, 2026
Demkiw a également annoncé la création de la Task Force Guardian, une initiative prévoyant le déploiement d’agents armés de fusils de patrouille dans des lieux sensibles, notamment les lieux de culte, afin de dissuader d’éventuels terroristes. Une semaine plus tard, le restaurant Old Avenue était touché par plus d’une douzaine de balles.
L’ensemble de ces éléments a contribué à installer un profond malaise au sein de la communauté juive de Toronto.
Même si la police est désormais plus visible, déployée devant un plus grand nombre de lieux de culte, mieux armée et davantage investie dans le renseignement, Mamann a déclaré craindre que la communauté ne reste vulnérable à une attaque soudaine, à l’image de la fusillade survenue à Bondi Beach, à Sydney, en décembre, qui a fait 15 morts lors d’un événement de Hanoukka.
Au fil de ses échanges avec d’autres membres de la communauté juive de Toronto, Mamann a indiqué que diverses hypothèses avaient circulé quant à l’identité des auteurs de ces fusillades.
« Voilà comment on voit les choses : à Bathurst et Sheppard, lors de nos rassemblements, on a en face de nous des manifestants pro-palestiniens et anti-Israël, que certains trouvent agaçants, voire intimidants », a-t-il expliqué. « Mais rien n’indique que les auteurs des attaques viennent de ce milieu. »
Mahdi pourrait avoir un casier judiciaire. En 2019, un homme de 29 ans portant le même nom avait été arrêté pour tentative de meurtre et possession non autorisée d’une arme à feu en lien avec une fusillade. La police n’a pas confirmé qu’il s’agissait de la même personne, mais les âges correspondent et tous les deux ont été identifiés comme originaires de la banlieue de Brampton.
Par ailleurs, l’arrestation de Mahdi a mis fin à certaines des théories selon lesquelles ces attaques auraient pu constituer des opérations sous faux pavillon destinées à susciter de la sympathie pour la communauté juive.
Mamann a déclaré penser que les auteurs des fusillades étaient des professionnels, possiblement liés au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), prêts à risquer des peines de prison pour des infractions liées aux armes à feu. La police britannique a indiqué en début de semaine que les récents incendies criminels pourraient avoir été commis en échange de paiements en provenance d’Iran, sur la base de nouveaux éléments.
« Je pense que nous avons affaire à un tout autre type d’acteurs, et cela pourrait être commandité par un État, je n’en sais rien », a déclaré Mamann. « Et c’est précisément ce qui suscite autant d’inquiétude : nous ne savons pas comment y faire face. »
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