« Tous les jours, il y a de la joie, tous les jours je ressens le manque » : Eli Sharabi parle de l’après-captivité
Lors du Festival des écrivains de Jérusalem, l'auteur du best-seller « Otage » a évoqué le deuil de ses proches, sa captivité, ses regrets d'avant le 7-octobre et sa femme, qui le regarde selon lui depuis le ciel
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées
Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Jeudi soir, l’ex-otage Eli Sharabi s’est exprimé avec franchise et humour sur sa captivité et sur sa vie depuis sa libération des mains du Hamas en février 2025. Il répondait aux questions du journaliste Roni Kuban à propos de son livre à succès, « Otage » (*Hostage*), lors de la clôture du Festival international des écrivains à Jérusalem.
Sharabi avait été enlevé le 7 octobre 2023 à son domicile, dans le kibboutz Beeri, lors du pogrom commis par les terroristes du Hamas. À son retour en Israël, il avait appris que sa femme, Lianne, et leurs deux filles, Noya et Yahel, avaient été assassinées le 7-octobre, et que son frère, Yossi, lui aussi enlevé à Beeri, avait été tué en captivité.
« C’est comme de recevoir un coup de massue de cinq kilos sur la tête », a déclaré Sharabi, évoquant le moment où sa mère et sa sœur lui ont annoncé ce qui était arrivé à sa femme et ses filles. Elles lui ont murmuré la nouvelle lors de leurs retrouvailles. Sharabi se souvient avoir alors remercié sa sœur d’avoir enterré sa famille dans sa ville natale, et non à Beeri.
En captivité, Sharabi avait tout imaginé au sujet de sa famille, a-t-il confié.
« Je suis quelqu’un de très pragmatique ; cela me trottait constamment dans la tête », a souligné Sharabi. Ses geôliers lui avaient pourtant répété à plusieurs reprises que sa femme et ses filles étaient en vie et qu’elles se battaient pour le faire libérer. « Je disais aux autres [otages] que ce n’était pas forcément elles, car tous les Sharabi se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Mais je m’étais préparé mentalement tout en faisant en sorte de survivre. »
Les 40 premiers jours de sa détention, Sharabi avait pensé que le passeport britannique de son épouse et de ses filles les protégeraient. Mais en croisant Hersh Goldberg-Polin et Ori Danino, alors otages comme lui, il avait appris qu’un massacre avait eu lieu à Beeri, et que des femmes et des enfants avaient eux aussi été capturés.
À ce moment-là, Sharabi imaginait encore qu’il serait libéré et qu’il partirait vivre avec les siens à Londres, la ville natale de sa femme.
Une nouvelle existence tout sauf choisie
Sharabi a parlé à Roni Kuban de sa nouvelle vie, imposée à lui dès sa libération, et la découverte du meurtre de ses proches.
« Je ne pouvais pas reprendre ma vie d’avant, elle n’avait plus aucun sens », a déclaré Sharabi, qui s’était installé à Beeri à l’âge adulte et y avait vécu 35 ans, finissant par en devenir le directeur commercial.
Il a également évoqué sa récente célébrité et son statut de personnalité publique :
« Je ne suis pas forcément à l’aise avec ça », a-t-il dit à propos de l’attention que lui portent des inconnus qui veulent lui parler ou le prendre dans leurs bras. « C’est déstabilisant d’être projeté dans ce monde. Mais cela fait partie de ma vie désormais. C’est même devenu une partie de ma thérapie. »
Le suivi thérapeutique dont bénéficie Sharabi lui a permis de ne pas sombrer dans un état de stress post-traumatique sévère. Il a également souligné que le fait d’être constamment entouré par sa famille et ses amis, depuis sa libération, l’avait grandement aidé à guérir.
« Je ne suis jamais seul », a-t-il assuré.
Pourtant, la mort de sa femme, de ses filles et de son frère ne le quitte jamais.
« C’est toujours là avec moi, que je sois en voiture, en avion, peu importe où je me trouve », a confié Sharabi. « Mais je ne me laisse pas submerger par la peine. Je ne suis pas du genre à pleurer au fond de mon lit, je ne suis pas comme ça. »
La survie dans les tunnels
Sharabi a donné des détails sur son quotidien en captivité aux côtés d’Alon Ohel, Eliya Cohen et Or Levy, des jeunes hommes âgés d’une vingtaine et d’une trentaine d’années, alors que lui-même avait 52 ans au moment de son enlèvement.
« Dans les tunnels, on parlait de tout : de nos familles, de nos vies », a-t-il expliqué. « Et quand on en avait fait le tour, je leur faisais des business plans. »
Sharabi s’est souvenu qu’Alon Ohel disait vouloir aller vivre à Copenhague. Comme il se demandait comment il y gagnerait sa vie, Eliya Cohen lui avait suggéré de vendre des *jachnuns* (des pâtisseries yéménites), ce qui avait donné lieu à la rédaction d’un business plan. De son côté, Cohen voulait organiser des soirées, ce à quoi ils avaient là aussi réfléchi.
Les quatre hommes parlaient aussi de la musique et des chanteurs israéliens, passant en revue toutes les chansons qui leur venaient à l’esprit.
« On a ri, pleuré, tout se mélangeait là-bas », a-t-il confié à propos de ces mois passés sous terre. « On a fini par former un groupe, un groupe avec une force incroyable. »
Sharabi a ajouté qu’il avait beaucoup appris sur les Gazaouis, notamment sur la croyance, profondément ancrée en eux, que tous les Israéliens sont millionnaires, ainsi que sur leur obsession pour la taille et le prix des maisons en Israël.
« Je continue de croire qu’il y a là-bas des gens qui veulent juste vivre », a-t-il dit en ajoutant que ses geôliers étaient constamment obsédés par la batterie de leur télévision, histoire de ne pas rater leur feuilleton turc, chaque soir à 22 heures.
« Eux aussi sont terrifiés. Il y a une énorme différence entre ce qu’ils disent et ce qu’ils sont réellement prêts à faire. »
Imaginer sa femme au ciel
Sharabi et Kuban ont ensuite abordé la question des regrets concernant sa vie d’avant le 7-octobre. Sharabi a admis penser souvent au temps qu’il consacrait à son travail, même s’il était un père très présent.
« On réalise à quel point tout cela a peu d’importance, et que seuls la famille et les amis comptent vraiment. »
« Tous les jours, il y a de la joie », a conclu Sharabi. « Et tous les jours, je pense pas à elles, mais la tristesse ne dure pas plus de cinq minutes dans la journée. »
Aujourd’hui, a confié Sharabi, il imagine sa femme, Lianne, au ciel, une bière à la main, en train de rire de le voir ainsi sur scène mais aussi fière de sa résilience.
la Communauté du Times of Israël !







