L’explosion d’un oléoduc la semaine dernière dans le sud d’Israël a causé des dommages inestimables à l’un des écosystèmes les plus fragiles de la planète, ont fait savoir des experts en écologie et en énergies alternatives.

« Vous pouvez appeler cela l’Exxon Valdez d’Israël, toutes proportions gardées, » a expliqué Dorit Davidovich-Banet, directrice de l’Initiative pour l’énergie renouvelable Eilat-Eilot, qui a tenu sa conférence annuelle à Eilat cette semaine. « En l’espace de quelques heures, nous avons perdu des millions de litres de pétrole qui se sont propagés sur des kilomètres, parce que l’explosion s’est produite sous haute pression. »

« Il va falloir des mois pour nettoyer tout ça, » a-t-elle ajouté. « Il n’est pas question que l’écosystème dans la région subisse des effets négatifs pour les années à venir. »

L’explosion s’est déroulée cinq jours seulement avant le début de la conférence Eilat-Eilot, qui a rassemblé des centaines de professionnels des énergies alternatives, des entrepreneurs et des militants du monde entier réunis pour discuter de politique énergétique et de technologies en Israël et à l’étranger.

Lors de l’événement, l’explosion était sur les lèvres de presque tous les conférenciers – y compris le ministre de l’Infrastructure Silvan Shalom qui a déclaré qu’il « ferait tout ce qui est en son pouvoir » pour éviter une répétition de ce qui s’annonce être une tragédie écologique sans précédent pour le pays.

Mais pour Davidovich-Banet et d’autres militants d’ONG, cette catastrophe souligne un élément qu’ils ont souligné pendant des années : « Nous dépendons du pétrole, et ceci est un exemple de là où peut nous mener cette dépendance. Il est difficile de s’en passer, mais je pense que cet incident montre qu’à long terme, nous n’avons pas le choix. »

L’Exxon Valdez en 1989, en déversant des centaines de milliers de litres de pétrole à Prince William Sound, en Alaska, avait tué près de 250 000 oiseaux de mer, des milliers d’animaux, et encore d’innombrables poissons. Vingt-cinq ans plus tard, les effets négatifs de cette marée noire se font encore sentir dans la région, qui, craignent les scientifiques, ne se remettra peut-être jamais complètement.

La semaine dernière, une partie du pipeline Trans-Israël, qui s’étend de la côte israélienne jusqu’au sud a explosé alors que des travailleurs modifiaient son emplacement, et ce afin de permettre la construction d’un nouvel aéroport international à proximité d’Eilat [il est en cours de construction].

La Eilat Ashkelon Pipeline Company, qui gère le pipeline, n’a pas offert d’explications sur ce qui est arrivé, et a seulement fait une déclaration laconique disant que la compagnie « regrette les dégâts » et fera « tout le nécessaire pour rétablir la situation. »

Des militants écologistes israéliens craignent maintenant que l’Arava, la zone désertique du sud d’Israël, puisse faire face à une catastrophe écologique qui pourrait détruire ce qui avait été un écosystème vierge sain.

Le professeur Elli Groner, directeur de l’Institut Arava et l’un des plus éminents chercheurs d’Israël sur les questions environnementales, craint que le pétrole puisse s’infiltrer dans la nappe phréatique et compromettre l’ensemble de l’écosystème.

« Il y a un grand aquifère à plusieurs dizaines de mètres au-dessous du sol, mais il est peu probable qu’il soit touché, » estime Groner. « Cependant, toute la végétation et la faune dans la région dépend de l’eau située à plusieurs centimètres sous le sol. J’étais avec d’autres personnes au cours des derniers jours et nous avons trouvé du pétrole jusqu’à un mètre de profondeur. »

L’Autorité des Parcs et de la Nature, qui est en charge de l’assainissement, a enlevé 20 centimètres de terre imbibée de pétrole dans les zones touchées, mais Groner estime que les grandes poches de pétrole resteront et étoufferont la faune qui ne sera plus en mesure d’accéder à l’approvisionnement en eau.

« Nous avons trouvé de nombreuses petites créatures qui se baignaient dans le pétrole, en essayant de s’en défaire – sans succès, bien sûr, » a déclaré Groner.

« Les grands animaux, nous estimons, ont déjà quitté la région, à la recherche de nouvelles sources d’eau, mais les petits animaux sont peu susceptibles de survivre à long terme. En outre, des centaines d’arbres vont probablement mourir. »

Ces arbres sont en fait les seuls éléments qui restent avant la désertification complète de la zone touchée, et s’ils meurent, Israël est susceptible de perdre la fragile réserve naturelle d’Evrona, où vivent des animaux comme les loups, les hyènes et des espèces uniques de gazelles.

La preuve de l’étendue des dégâts s’avérait évidente après une visite dirigée par Yosef Abramowitz, le militant des énergies alternatives, qui a travaillé pendant des années afin de promouvoir l’utilisation de l’énergie solaire en Israël et dans le monde.

Abramowitz a été le président d’honneur de la sixième Conférence annuelle sur les énergies renouvelables d’Eilat-Eilot, et la première conférence du pays en matière d’énergies alternatives et renouvelables, où les technologies comme l’énergie solaire, l’énergie éolienne, la biomasse, et d’autres sont discutées et analysées par des experts du monde entier.

Abramowitz, avec ses partenaires David Rosenblatt et Ed Hofland, a établi le plus grand champ solaire d’Israël à produire de l’électricité dans le kibboutz Ketura, et il a été le premier à signer un accord avec le gouvernement pour la production commerciale d’électricité solaire.

Plus récemment, Abramowitz a jeté son dévolu sur l’Afrique, dans l’espoir d’électrifier des villages reculés que les câbles électriques n’atteindront probablement jamais. Il a établi, avec David Rosenblatt et Howie Rodenstein, une nouvelle société appelée Global Capital Energiya pour aider à développer des projets au Rwanda et dans d’autres pays africains, et ce, avec son partenaire Chaim Motzen.

« La Conférence Eilat-Eilot sur les énergies renouvelables était censée être un lieu de bonnes nouvelles, » a déclaré Abramowitz. Nous allions annoncer que d’ici la fin 2016, toute la zone au nord d’Eilat à la mer Morte serait alimentée par l’énergie solaire à 100 %, que de nouveaux champs solaires dans l’Arava sont en ligne. Au lieu de cela les nouvelles que nous recevons, c’est celle de cette catastrophe écologique sans précédent. »

Comme un paysage lunaire endommagé

Etant l’une des personnes les plus expérimentées en Israël sur les questions des énergies alternatives, Abramowitz était le guide parfait pour un groupe de journalistes voulant explorer une partie de la zone endommagée [L’explosion s’est produite le long de la route 90, qui dessert Eilat].

Un nettoyage frénétique du site a commencé, avec des dizaines de camions, des tracteurs et d’autres équipements lourds déployés pour éliminer autant de pétrole que possible. Cela implique la suppression de tonnes de déchets dans lesquels l’huile s’est infiltrée [ces déchets sont transportés par camion vers un dépotoir au nord d’Eilat].

L’activité accrue au cours du week-end a été motivée par les prévisions météorologiques qui disaient que de fortes pluies étaient attendues dans l’Arava. Les responsables craignaient que le pétrole s’écoule et descende plus à l’est, vers la réserve d’Evrona. Mais les flaques d’eau, les ruisseaux de pétrole pourraient atteindre encore plusieurs kilomètres du lieu de l’explosion, et présenter une image sombre, comme lunaire, du paysage rocheux de l’Arava.

Abramowitz a bu une dernière gorgée de sa boisson gazeuse, a vidé la dernière goutte de sa bouteille, et a commencé à la remplir avec le pétrole coulant sur le sol. «C’est comme si les Beverly Hillbillies venaient en Israël, » a-t-il lancé, se référant à une sitcom américaine des années 1960 dans lequel un pauvre métayer devient riche après avoir découvert du pétrole dans sa propriété.

« Le seul problème, c’est que cela va nous faire pleurer au lieu de rire et pendant longtemps. J’ai l’intention de prendre cette bouteille de pétrole avec moi chaque fois que je vais rencontrer des ministres qui ont le pouvoir de faire avancer la technologie solaire et qui ne le font pas, et je leur demanderai si c’est bien l’héritage qu’ils veulent laisser à nos enfants. »

Comme la jeep approchait de la Route 90, des véhicules de plus en plus lourds pouvaient être distingués essayant de déblayer la « zone contaminée ». A la question de savoir pourquoi les efforts devaient se concentrer sur la zone de la route 90, un travailleur a déclaré que c’était là que la plupart du pétrole s’était concentré, à proximité du site de l’explosion.

Plusieurs fois, les responsables de l’Autorité des Parcs et de la Nature ont dissuadés le chauffeur de la jeep, en lui disant qu’il n’était « pas autorisé » à entrer dans la zone.

A notre demande, un fonctionnaire a admis que ni la police ni l’armée israélienne n’avaient déclaré le secteur « zone fermée », mais il s’est plaint, « vous passez par un chemin qui est même normalement fermé aux camions et aux tracteurs ».

La principale zone de nettoyage près de l’autoroute ressemblait à un chantier en construction, avec des tracteurs et des camions à benne tournant sur un terrain et écopant à un rythme effréné. « Un tracteur dans le désert – ce n’est pas quelque chose que vous voyez tous les jours, » a déclaré le pilote.

Après quelques minutes, la jeep a atteint sa destination finale – le site de l’explosion elle-même, où Abramowitz a parlé des leçons qu’il croyait qu’Israël devait apprendre de l’explosion.

« C’est très simple. Nous sommes ici dans l’Arava dans une zone paisible du pays, où il y a une bonne coopération sécuritaire avec la Jordanie, et même ici, nous n’avons pas pu éviter une catastrophe écologique. Comment pouvons-nous penser que nous allons éviter une catastrophe écologique avec des plates-formes de gaz naturel d’Israël situées à 150 km en mer et qui sont susceptibles d’être des cibles pour les terroristes ? »

Au delà de la nuisance à l’environnement, a déclaré Abramowitz, le déversement pourrait très probablement endommager les relations entre Israël et la Jordanie.

« Je sais qu’il y a eu des rapports affirmant que 80 personnes ont été hospitalisées en Jordanie en raison des fumées, mais je ne suis pas sûr de l’exactitude de ces rapports. Mais je sais que si notre pétrole s’est déversé dans l’écosystème de la Jordanie, ce ne sera pas bon pour nos relations avec eux. Je suis désolé de le dire, c’est mauvais pour l’environnement, et mauvais pour la paix. Israël, avec son soleil et sa technologie, devrait être un brillant exemple pour le monde de ce que l’énergie solaire peut faire, mais cette catastrophe est un rappel brut des dommages que ce poison peut provoquer. Cela ne doit pas être ainsi. »