Zaporozhye, Ukraine – Alexander et Larissa sont assis sur leur lit dans ce qui était autrefois le dortoir de l’école religieuse juive. « Mon cœur saigne quand je pense à la maison nous avons quittée », dit Larissa, 70 ans. « Nous vivions dans un beau quartier résidentiel. Maintenant tout le monde est parti, tout est détruit. Nous aimerions tellement revenir, mais nous ne savons pas si nous le pourrons ».

Larissa et sa famille élargie, qui ont quitté leur ville natale de Donetsk lorsque leur quartier fut attaqué, font partie des plus de cinq millions de personnes en Ukraine qui ont besoin d’aide, selon les chiffres des Nations unies. Aujourd’hui, ils résident dans deux petites pièces de l’école, devenue un camp de réfugiés improvisé.

Quelque deux millions de personnes ont été forcées de fuir les combats entre les forces gouvernementales et les séparatistes ukrainiens pro-russes. Près de 100 000 ont fui de Donetsk et de la grande région de Donbass frontalière avec la Russie vers Zaporozhye, une ville à une heure de route au sud de Dnipropetrovsk. Quelque 300 des personnes déplacées internes de Zaporozhye sont juives, comme Larissa et sa famille.

« Nous sommes des gens simples, » dit-elle. « Nous ne sommes pas de riches hommes d’affaires ou quelque chose dans le genre. Mais nous avions une bonne vie. »

La fille de Larissa, Luda, son mari et leur fille de 15 ans, Nadya, vivaient près de l’aéroport de Donetsk, qui il y a un an est devenu le théâtre de combats intenses.

« Nous entendions des avions de chasse et des hélicoptères au-dessus de nos têtes», se souvient Luda.

« La ville était pleine de tanks. Vous pouviez les voir dans toutes les rues, tout autour », dit-elle, s’exprimant en russe par l’intermédiaire d’un interprète. « C’est une ville remplie de gens munis de fusils. Il y a un bruit constant de tirs. »

Après qu’une roquette a explosé tout près de sa maison, Luda (raccourci de Lyudmila) a emballé quelques affaires dans une valise et fui vers l’ouest à Zaporozhye, où le calme régnait toujours.

« Quand nous avons quitté Donetsk, nous ne pensions pas que cela durerait plus longtemps qu’une ou deux semaines, » se souvient-elle. « Mais la vie a d’autres projets.» Elle s’agrippe à des photos de sa maison, où des milliers de brisures de verre recouvrent l’ensemble du salon et où le miroir du placard est perforé de des balles.

Le mari de Luda, qui avait été gravement malade pendant un certain temps, est récemment décédé d’une aggravation inattendue de son état. Cela était peut-être dû à une tension nerveuse, dit-elle. Luda a dû revenir brièvement dans la zone de guerre pour l’enterrer, avant de se précipiter à Zaporozhye pour sa sécurité.

« Nous sommes bien traités ici, » dit-elle à propos de l’école secondaire Loubavitch, qui offre un abri aux Juifs déplacés depuis le début de la guerre. « Nous sommes bien accueillis par la communauté. Mais ce n’est pas chez nous. »

Outre Chabad, de nombreuses organisations caritatives juives oeuvrent pour aider les Juifs d’Ukraine. The Jewish World Relief (JWR), un groupe d’aide britannique relativement inconnu, a invité l’auteur de ces lignes à Zaporozhye pour fournir un aperçu de la vie des résidents juifs de la région de Donbass, dont beaucoup ont perdu leurs maisons et leurs moyens de subsistance suite à la guerre.

Fondé avant la Seconde Guerre mondiale pour sauver les Juifs allemands à travers le Kindertransport, le JWR consacre plus de la moitié de son budget annuel de 30 millions de shekels à l’Ukraine, où il finance divers projets allant de l’évacuation d’urgence à la réparation des maisons endommagées et à des rencontres sociales pour les Juifs âgés.

Olga, professeur de physique de Donetsk, fait partie des 40 Juifs qui séjournent actuellement à l’école juive de Zaporozhye. Sa fille Polina, 9 ans, souffre de paralysie cérébrale. Ses jambes sont déformées mais les médecins lui ont dit que s’ils l’opèrent, elle a de bonnes chances de pouvoir marcher. Cependant, ils ont averti que le stress de la chirurgie pourrait déclencher la perte de certaines des capacités mentales que Polina a acquises grâce  à un travail acharné.

En octobre, tandis qu’Olga était en proie à ce terrible dilemme, la guerre a éclaté. Son quartier a subi l’attaque de missiles ; des éclats de métal ont explosé dans la maison. Quelqu’un à proximité a failli être tué.

«C’est absolument fou », se souvient-elle, assise sur une chaise dans sa chambre de l’école, qu’elle partage avec sa fille et sa grand-mère.

La guerre était dure pour Polina, étendue silencieusement sur son lit pour la durée de notre visite, jouant à des jeux sur sa tablette. Lorsque les combats ont éclaté près de la maison de sa famille à Donetsk, elle a paniqué et a dû être transportée à l’hôpital, où elle a reçu des médicaments anti-anxiété, se souvient Olga. « Il lui a fallu beaucoup de temps pour récupérer. Elle n’a pas dormi pendant plusieurs nuits. »

Olga est récemment rentrée d’une courte visite à Donetsk, pour vérifier l’appartement qu’ils ont laissé derrière eux. S’il n’est pas totalement détruit, il est gravement endommagé et toutes les vitres ont été brisées.

Un étrange silence enveloppe sa ville natale ces jours-ci, dit-elle.

« Les rues sont vides. Il n’y a pas de voitures, pas de gens », explique Olga. Mais le calme est une pure illusion de normalité, note-t-elle, et le bruit des roquettes et des armements lourds habitent les nuits. « Puis des craintes surgissent et vous comprenez que vous ne pouvez pas vivre ici. »

Olga accuse le président russe Vladimir Poutine du déclenchement de la guerre qui a déraciné sa famille. « Veuillez ne pas mentionner mon nom dans votre article, » ajoute-t-elle rapidement. Mais elle ne soutient pas les forces ukrainiennes non plus.

« Ces gens se font appeler des rebelles, mais ils ne sont ni rebelles ni patriotes. Ils ont des visages typiques de mercenaires », dit Olga.

« J’aime Donetsk ; c’est ma patrie », ajoute-t-elle. « Mais quand vous entendez des bombes qui explosent tout autour, vous oubliez que vous êtes un être humain capable de sentiments nostalgiques. Vous devenez comme des animaux apeurés en fuite. »

A ce moment de la conversation, ses yeux bruns se remplissent de larmes. En Israël, dit-elle, un conflit militaire fait rage tout le temps, mais les gens se sentent en sécurité, car ils savent où aller quand les roquettes tombent. « En Ukraine, il n’y a rien de tel. Aucun abri, aucun système d’alerte ».

Olga a reçu l’aide des institutions juives de Donetsk, et a donc tout de suite su où se tourner une fois arrivée à Zaporozhye, les diverses communautés juives de la région étant étroitement liées. A Zaporozhye également, le centre communautaire juif (CCJ) Chabad et la branche locale travaillent en étroite collaboration, essayant d’aider autant de Juifs dans le besoin que possible.

La synagogue rénovée de Zaporozhye (Anna Moskalkova/WJR)

La synagogue rénovée de Zaporozhye (Anna Moskalkova/WJR)

Installé dans un grand bâtiment de plusieurs étages, le CCJ dirige des dizaines de programmes sociaux, éducatifs et de formation professionnelle pour les habitants et les personnes déplacées nouvellement arrivées. Mais d’autres personnes déplacées de force, en particulier celles d’origine juive, mais qui n’étaient jamais impliquées dans la vie communale, ont passé des mois à essayer de joindre les deux bouts avant d’avoir recours au CCJ de la ville.

Bien que peu d’Occidentaux ont entendu parler de Zaporozhye (ou Zaporijia en ukrainien), forte de plus de 770 000 habitants, c’est la sixième plus grande ville d’Ukraine. Officiellement, quelque 4 000 Juifs vivent ici, mais le rabbin de la ville, Rabbi Nochum Ehrentreu, natif de Jérusalem, maintient qu’il y en a plus de 10 000. Plus de deux décennies après la chute de l’Union soviétique, « beaucoup de Juifs ne veulent toujours pas à s’identifier comme tels, » explique-t-il.

D’autre part, la vie religieuse juive – ou « Yiddishkeit, » comme il l’appelle – fleurit lentement à Zaporozhye. Il y a quelques années, il a construit une nouvelle magnifique synagogue, financée par un industriel juif local qui a grandi près du judaïsme.

« Au début, nous nous sommes demandés si nous avions besoin d’une si grande synagogue », se souvient-il. « Mais ensuite nous avons pensé que, si nous construisons une grande bâtisse, beaucoup de gens viendront. »

Aujourd’hui, sa vision est devenue réalité, selon lui : pendant les Fêtes, des centaines de personnes assistent aux services. Au sous-sol, il dirige un petit magasin offrant des produits casher. Il y a des services de prières quotidiennes, en présence de deux douzaines de fidèles, un mikve (bain rituel) et même un Kollel quotidien, où quelques 30 hommes étudient le Talmud.

« La plus grande vague d’alyah est derrière nous», dit Ehrentreu qui, après avoir grandi en Israël, a étudié au siège de Chabad à Brooklyn avant son arrivée à Zaporozhye, il y a près de deux décennies. Il affirme que certains Juifs ukrainiens veulent la citoyenneté israélienne, « comme filet de sécurité », mais se rendent compte que commencer une nouvelle vie au Moyen-Orient ne serait pas facile et choisissent donc de rester. « Ils entendent de leurs parents [en Israël] que l’économie est difficile et qu’il est presque impossible d’acheter un appartement. » (Et pourtant, les chiffres de l’alyah d’Ukraine ont en réalité augmenté de 85 % jusqu’ici cette année).

Vêtu de la tenue typique d’un rabbin orthodoxe, Ehrentreu est facilement reconnaissable en tant que Juif, mais souffre rarement d’antisémitisme à Zaporozhye, dit-il. « Vous vous sentez un peu étrange, » concède-t-il, surtout sous les regards curieux de la population locale. Des ivrognes le traitent parfois de sale Juif. « D’autre part, la plupart des gens passent, et certains disent bonjour ou shalom».

L’antisémitisme existera toujours, tout simplement parce que les gens ont besoin de boucs émissaires, dit-il, mentionnant, en passant, que sa synagogue flambant neuve a été incendiée l’année dernière, peu de temps après les protestations de l’Euromaïdan à Kiev. « La police n’a toujours pas trouvé les auteurs, » fait-il remarquer, imperturbable.

La synagogue d’Ehrentreu est beaucoup plus fréquentée depuis l’arrivée des déplacés à Zaporozhye, et en avril, il a dirigé un Seder de Pessah spécial en leur honneur.

« Nous sommes heureux de vous aider, parce que nous savons que cela peut arriver à n’importe qui d’entre nous », dit Shlomit, 27 ans, qui se rend à la synagogue trois fois par semaine pour apprendre la Torah. Ses parents ne l’ont pas élevée en Juive pratiquante, et pourtant elle est de plus en plus religieuse. « J’essaie de manger casher, » dit-elle avec un sourire timide.

Shlomit craint que les combats n’atteignent bientôt Zaporozhye. Et pourtant, elle insiste sur le fait qu’il n’est pas dangereux d’être juif en Ukraine. « Tous mes amis savent que je suis juive. Ils trouvent cela cool parce que je peux aller en Israël et que j’ai tellement de fêtes. »

Mais pas tout le monde n’est si ouvert sur ses racines juives. Tatiyana, une grand-mère de Zaporozhye qui bénéficie de l’aide financière du CCJ, est juive, mais elle pense que ses voisins ignorent sa judéité parce qu’elle utilise le nom de son mari goy. Elle confie que les gens font parfois des déclarations antisémites en sa présence, mais qu’elle les ignore généralement. « Parfois, il vaut mieux réfléchir à deux fois avant de réagir », dit-elle. « Non seulement cela peut être inutile, mais cela peut aussi être dangereux. Donc, vous gardez un profil bas. »

L’Ukraine renferme l’une des plus grandes populations juives du monde, qui est surtout concentrée dans la région de Donbass. (Bien que le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier ait clairement exagéré, ayant dit après une visite récente à Dnipropetrovsk que l’Ukraine orientale est le foyer de la plus grande communauté juive en dehors d’Israël.)

Mais ce que signifie être juif reste précisément un concept fluide pour de nombreux membres de la communauté élargie. Dans la maison de Galina et Alexander, qui a accueilli une réunion récente de Juifs âgés, il fallait bien chercher pour trouver une allusion à l’identité juive du couple. Il n’y avait pas mezuza sur les portes et seulement une Menorah solitaire cachée sur une étagère, à perte de vue.

Dans ces rencontres coordonnées par le World Jewish Relief, une douzaine de femmes retraitées, qui, autrement, auraient été seules, se réunissent pour papoter et échanger des spécialités maison.

Alors que Galina est occupée à servir des mets marinés et à exhiber ses compétences en broderie, Alexander, ancien chauffeur de taxi né en Crimée, parle politique. Il se plaint que l’armée ukrainienne prenne son fils au combat, et défend l’annexion de la Crimée par la Russie.

« C’était autrefois un seul pays », dit-il. Ce serait formidable si l’ère soviétique revenait, se souvient-il. « Mais cela n’arrivera pas. »

Se sent-il russe, ukrainien, juif ? « Je suis un internationaliste », répond-il.

Tous les bénéficiaires du World Jewish Relief et d’autres organismes de bienfaisance juifs ne sont pas Juifs selon la Halakha. En effet, certains sont « à peu près juifs » au mieux, mais ils hésitent à parler de questions comme l’ascendance et l’identité, craignant peut-être de perdre leur admissibilité, l’aide étant exclusivement réservée aux Juifs.

La communauté juive donne beaucoup plus que d’autres, selon Inessa Nosenko, la directrice du JCC de Zaporozhye.

Femmes faisant de la broderie dans le JCC de Zaporozhye, 20 mai 2015. (Anna Moskalkova/WJR)

Femmes faisant de la broderie dans le JCC de Zaporozhye, 20 mai 2015. (Anna Moskalkova/WJR)

Valentina, 49 ans, a fui Donetsk et vit maintenant dans un camp de déplacés géré par l’ONU. Elle affirme qu’elle a des « racines juives », mais ne pratique pas. Anna, native de Zaporozhye, 27 ans, dit ignorer si elle est juive. Participant au Programme de développement du WJR, qui aide les habitants et les personnes déplacées à trouver un emploi, Anna dit que, si ses grands-parents étaient juifs « par le sang, » son père était adopté et son fils Dima fut baptisé. « Enfant, je perdais toujours la croix sur mon collier. Mais l’étoile de David, que j’ai reçue d’un voisin juif, je l’ai encore jusqu’à aujourd’hui. »

D’autres personnes fréquentant le JCC sont fièrement juives et veulent en savoir plus sur leur culture. Lors d’une récente visite, les membres du « Golden Age Club » ont appris sur la fête de Shavouot.

Arkady Gentler, un chanteur de 95 ans, divertit une douzaine de Juifs âgés avec des chansons yiddish de sa jeunesse. Les hommes et les femmes du public ne chantent pas avec lui car ils ne parlent pas la langue, mais expliqueront plus tard que le son du yiddish les remplit d’une chaude nostalgie.

Roman, 62 ans, était un psychiatre de renom à Donetsk et un membre actif de la communauté juive. Lorsque la guerre a commencé, sa famille est restée sur place, même si les tirs incessants ont eu un effet néfaste sur la santé mentale de ses enfants. «Je vois certainement des changements dans leur comportement, et ce ne sont pas des changements positifs. »

En juillet, un missile a frappé le bâtiment de l’appartement de la famille. Ce fut le moment où Roman a décidé de saisir femme et enfants et de prendre le prochain train pour Zaporozhye. « Nous avons quitté littéralement sous le feu », dit-il amèrement. « Mes enfants avaient une vie pleine de possibilités. Je faisais tout pour leur donner une belle vie : je les emmenais au sport et à toutes sortes d’activités parascolaires. Et en une nuit, tout s’est effondré. »

Mais Roman n’est pas défaitiste. Spécialiste dans le traitement des alcooliques et des toxicomanes, il croit en la capacité des gens à faire face, même dans des situations très difficiles.

« Oui, c’est une crise, mais nous pouvons essayer de développer une attitude positive. Nous pouvons l’utiliser pour des changements positifs », dit-il de la guerre civile qui continue de ravager son pays. « Une crise est parfois un point de départ pour une évolution. Sinon, vous tombez dans une dépression majeure ».

Aujourd’hui, dans la deuxième année de la guerre, le sort de la population de la région a lentement disparu des manchettes. Mais sans perspective de fin des combats, ceux fournissant une aide aux personnes déplacées et à d’autres touchées par le conflit savent qu’il y a beaucoup de travail à faire.

« Je ne pense pas qu’il y aura de la stabilité dans les prochaines années », prédit Denis Denisenko, directeur du bureau du WJR en Ukraine. « Comme en Abkhazie ou en Yougoslavie, ces conflits ont tendance à s’éterniser. »