Alors que les partis arabes envisagent de s’allier, une élue Hadash y voit l’occasion de bloquer une coalition
Encouragée par le revirement de l'opinion publique contre la guerre et le soutien du monde entier aux Palestiniens, la députée espère que les députés arabes amèneront Israël à voir au-delà du retour des otages et de la succession de Netanyahu
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La députée Aida Touma-Sliman était allée sur le balcon du mythique hôtel de la YMCA de Jérusalem pour s’allumer une cigarette. « Je ne fume pas pendant la journée, seulement la nuit, une fois qu’il fait noir », expliquait-elle le mois dernier, en soufflant sa fumée dans l’air frais du soir.
Numéro deux du parti législatif Hadash à majorité arabe, d’extrême gauche et antisioniste, Touma-Sliman venait de donner une conférence de presse avec des intervenants israéliens et palestiniens autour de la question de la reconnaissance d’un État palestinien par les pays occidentaux.
Ces intervenants, parmi lesquels avaient pris place Mossi Raz, ex-député du défunt parti de gauche Meretz, ainsi que l’acteur et scénariste Menashe Noy, ont appelé à la fin de l’action militaire israélienne à Gaza déclenchée par le pogrom du 7 octobre 2023 mené par le Hamas, critiqué l’extension des implantations en Cisjordanie et plaidé en faveur d’une solution politique garantissant le droit des Palestiniens à l’autodétermination.
Autrefois considérée comme position dominante, la solution à deux États est aujourd’hui envisagée avec scepticisme par nombre de personnes en Israël, qui doutent des perspectives d’un règlement pacifique avec les Palestiniens susceptible de garantir la sécurité d’Israël depuis le 7-Octobre.
Le mois dernier, alors que les pays occidentaux s’apprêtaient à reconnaître l’État palestinien pour persuader Jérusalem d’abandonner la guerre à Gaza, nombre de personnes, en Israël, ont critiqué ces initiatives dans lesquelles ils ont vu une récompense du pire attentat terroriste jamais perpétré contre des Israéliens, oublieux des impératifs de sécurité du pays et susceptible d’aggraver les sentiments anti-Israël et antisémites partout dans le monde.
Au moment-même où Touma-Sliman et les autres intervenants parlaient de la création d’un État au YMCA, à quelques pâtés de maisons de là, le président Isaac Herzog, ex-dirigeant du parti travailliste pacifiste et partisan de longue date de la solution à deux États, s’élevait contre la reconnaissance [de l’Etat palestinien] de la part du Canada, du Royaume-Uni et de l’Australie, qui « ne faisaient qu’encourager les forces du mal ».
Fervente partisane de la création d’un État palestinien, Touma-Sliman a elle aussi critiqué ces actes de reconnaissance, mais en raison de leur caractère « insuffisant et tardif », a-t-elle expliqué au Times of Israel dans le sillage de l’événement du 21 septembre.
Tout en se réjouissant de l’accord de cessez-le-feu négocié par les États-Unis et entré en vigueur la semaine dernière, considéré comme une « étape nécessaire et profondément importante », la députée a déclaré au Times of Israel que le cessez-le-feu et la libération des otages ne suffisaient pas, à moins d’être suivis d’un « engagement à reconstruire Gaza et d’une pleine reconnaissance du droit du peuple palestinien à l’indépendance ».
« Seules la fin de l’occupation et la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël ouvriront la porte à une paix véritable et juste », a-t-elle déclaré dans un communiqué diffusé mercredi.
Pour Touma-Sliman, ce décalage avec le courant dominant juif israélien est tout sauf nouveau.
Féministe notoire, ex-journaliste et antisioniste auto-proclamée, Touma-Sliman est considérée comme l’une des voix les plus extrémistes et les plus provocatrices à la Knesset.
Elle a notamment à son actif sa prestation de serment à la Knesset, amendée pour y inclure l’engagement à « lutter contre l’occupation ». Et en 2023, elle a été sanctionnée pour avoir accusé l’armée de « crime de guerre » en luttant pour déraciner le Hamas de la bande de Gaza.
Touma-Sliman a également qualifié la guerre menée par Israël à Gaza de « guerre d’extermination » et de « génocide ». Israël rejette catégoriquement ces accusations, soulignant faire tout son possible pour ne pas nuire aux civils alors que, de son point de vue, le Hamas est le seul véritable responsable de ces morts du fait de l’action des terroristes dans des zones densément peuplées.
Mais la vigueur du mouvement d’opposition à la guerre, en Israël, lui fait penser que nombre d’Israéliens sont d’accord avec elle.
Avec la reconnaissance internationale d’un État palestinien et l’accord de cessez-le-feu négocié par les États-Unis, qui venait tout juste de se mettre en place à l’époque, « un changement de cap » se profilait à l’horizon, a-t-elle dit, pleine d’optimisme.
Les Israéliens, a indiqué la députée, sont nombreux à « se réveiller » face au caractère insupportable du conflit israélo-palestinien au sens large, que ce soit le lourd tribut imposé au cours de cette guerre – la plus longue et la plus terrible de son histoire – ou « les boycotts, partout dans le monde qui se retournent contre [eux], ou encore le lourd tribut payé par les familles des soldats », allusion aux nombreuses manifestations de grande ampleur qui, depuis deux ans, pressent le gouvernement de mettre fin à la guerre et obtenir la libération des otages, à grands renforts de défilés de centaines de milliers d’Israéliens dans les rues.
La députée admet que cette opposition des Israéliens juifs à la guerre est, dans son ensemble, moins l’expression d’un souci altruiste envers les Palestiniens que le désir d’obtenir la libération des otages enlevés par des terroristes dirigés par le Hamas le 7 octobre 2023. Sans s’étendre sur leur cause profonde, elle estime que ces manifestations ne sont pas un véritable mouvement de résistance à la guerre.
« C’est une raison très louable, et en ce qui me concerne, plus on s’oppose à la guerre, mieux c’est », souligne Touma-Sliman. « Mais dire « Ramenez-les et ensuite faites ce que vous voulez », ce n’est pas vraiment de l’opposition à la guerre. »
Cependant, ajoute-t-elle, il existe une opposition de plus en plus importante au conflit israélo-palestinien au sens large, alimentée par la frustration et la fatigue suite à la répétition des violences et des politiques adossées au vœu pieu « que les Palestiniens oublient leurs aspirations nationalistes ».
« L’idée que les Palestiniens accepteront un jour l’occupation est irréaliste », assure-t-elle en parlant d’un contrôle militaire israélien permanent sur la Cisjordanie.
Au-delà de sa satisfaction envers la reconnaissance internationale de l’État palestinien, la députée dit se réjouir des embargos sur les armes, des mesures de boycott économique et culturel comme des mandats d’arrêt émis à l’encontre des dirigeants israéliens, ce que nombre d’Israéliens estiment être des sanctions unilatérales de nature à empêcher Israël de se défendre ou de prospérer au sein de la communauté internationale.
Touma-Sliman estime toutefois que ce sont les politiques israéliennes qui les mettent en danger, et non la réaction du monde à leur égard.
« Plus que toute autre chose, c’est l’occupation qui met en danger la sécurité des Israéliens », assure-t-elle en la qualifiant de « menace existentielle » pour les Palestiniens et les Israéliens.
« Qu’est-ce que la violence permanente des colons et les crimes perpétrés à Gaza apportent [à Israël] ? Est-ce que cela va apporter la paix ? », questionne-t-elle en évoquant les attaques extrémistes israéliennes contre des Palestiniens en Cisjordanie.
Touma-Sliman évoque sa confrontation avec un soldat à la Knesset, la semaine passée, qui lui a crié que ses amis se faisaient tuer à Gaza à cause d’elle.
« Je lui ai dit que ce n’était pas moi qui l’avait envoyé à Gaza. Je ne veux pas que lui ou que d’autres se battent là-bas. Criez plutôt ça à celui qui a envoyé son fils à Miami et qui vous envoie, vous, à Gaza », a-t-elle dit au sujet du Premier ministre Benjamin Netanyahu et de son fils Yair, installé en Floride.
Des horizons alternatifs
Touma-Sliman a beau être en dehors du courant juif israélien dominant, ses opinions ne sont pas éloignées de celles de nombreux citoyens arabes d’Israël, qui représentent près de 20 % de la population.
Originaire de Nazareth, la députée siège à la Knesset depuis 2015 sous les couleurs du parti Hadash, parti judéo-arabe depuis longtemps favorable à l’égalité des droits pour les citoyens juifs et palestiniens et la création d’un État palestinien. Le parti a été fondé en 1977 par la fusion du Parti communiste israélien et de plusieurs petits groupes de gauche.
Hadash est pour l’heure aligné sur Taal, un parti arabe laïc, mais la perspective des élections d’octobre 2026 – au plus tard – a lancé les partis d’opposition dans des négociations en vue de proposer une coalition alternative à celle de Netanyahu.
L’une des clés pour renverser le gouvernement actuel pourrait consister à faire renaître la défunte Liste arabe unie – sous la bannière de laquelle des partis arabes aux idéologies très différentes avaient fait ses preuves en matière de mobilisation des électeurs arabes et d’influence politique de la communauté.
À son apogée, en 2015 puis 2020, la Liste arabe unie était le troisième parti de la Knesset, avec une influence réelle sur les décisions politiques importantes.
Composée de Hadash et de Taal, sans oublier le parti nationaliste Balad et le parti islamiste Raam, la liste s’est présentée au scrutin en 2021 avant de se dissoudre lorsque le chef de Raam, Mansour Abbas, a fait partie du bref gouvernement de l’ex-Premier ministre Naftali Bennett – une première après des décennies durant lesquelles les partis arabes avaient toujours été dans l’opposition.
Ces derniers mois, des efforts ont été déployés pour relancer la dynamique de cette coalition, stimulés par la guerre à Gaza – une décision de l’actuel gouvernement – et l’envie de l’électorat arabe d’avoir davantage de pouvoir au niveau gouvernemental.
Malgré les rumeurs faisant état de l’enlisement des négociations, ces dernières semaines, en raison de dissensions internes, Touma-Sliman assure qu’elles se poursuivent.
« Il y a des désaccords naturels qui nécessitent une discussion, mais le processus ne s’est pas arrêté, et une nouvelle réunion aura prochainement lieu pour examiner les moyens d’aller de l’avant et finaliser les détails », ajoute-t-elle.
Cependant, une source proche de ces pourparlers a déclaré au Times of Israel qu’il était « très difficile de faire revivre la Liste arabe unie », notamment du fait des dissensions entre Hadash, Balad et Taal et de l’ambition de Raam de se présenter sur une liste technique afin de faire partie de la coalition au pouvoir après les élections, ce à quoi s’opposent catégoriquement Balad et Hadash.
Contrairement à Raam, plus pragmatique, Hadash et d’autres partis arabes ont toujours été fermement opposés à l’idée de faire partie ou même de soutenir un gouvernement israélien, au motif que cela légitimerait l’État sioniste et ferait de ses partisans le complice d’actions militaires contre le peuple palestinien.
De nos jours, Touma-Sliman tient un discours un peu différent. Elle ne rejette pas d’emblée l’idée de soutenir une coalition, mais a des réserves, d’autant plus qu’une telle coalition inclurait probablement le leader d’Yisrael Beyteinu, Avigdor Liberman, un faucon extrémiste sur les questions de sécurité, opposé à la présence de partis arabes à la Knesset.
« Il faut que la coalition alternative, Liberman en tête, comprenne qu’elle ne peut pas agir seule et qu’il lui faut faire des compromis », explique-t-elle en ajoutant qu’elle-même « ne soutiendra pas un gouvernement alternatif ayant les mêmes priorités que celui-ci – avec la guerre à Gaza et le refus de trouvr une solution politique au conflit ».
« Notre combat ne porte pas seulement sur Bibi ou la guerre », poursuit-elle en utilisant le surnom de Netanyahu.
On ignore à ce stade dans quelle mesure les partis d’opposition sionistes accepteraient le soutien d’un bloc dirigé par des Arabes, dont l’antisionisme auto-proclamé l’a rendu politiquement inacceptable pour les partis traditionnels – de gauche comme de droite, qui sont tous sionistes -, et privé de participation à toute coalition gouvernementale.
Dans la précédente version de ce « gouvernement du changement », l’opposition emmenée par Netanyahu avait fait de la participation de l’islamiste Raam un levier pour briser le soutien de la droite, ce qui avait eu pour conséquence de faire tomber la coalition.
Aujourd’hui, il semble que même Raam, autrefois plus acceptable, ne soit plus le bienvenu au sein d’une coalition d’opposition, en raison d’un discours toujours plus extrême allant jusqu’à qualifier l’action militaire israélienne à Gaza de génocide.
En septembre dernier, Liberman a déclaré dans les colonnes du Times of Israel en hébreu qu’il ne ferait jamais partie d’une coalition avec le leader de Raam, Mansour Abbas.
« Il a perdu le contrôle de son parti. Je ne vais certainement pas m’asseoir à ses côtés », explique Liberman en comparant les récents discours des députés de Raam à des « discours du Hamas ».
Même si les partis arabes refusent de faire partie d’un gouvernement, rien ne leur interdit de le soutenir de l’extérieur de la coalition.
Touma-Sliman estime que la « contribution majeure » des partis arabes consisterait à regrouper la participation électorale de leur base, ce qui lui donnerait a minima le pouvoir d’empêcher Netanyahu de réunir une coalition de droite.
« Si nous pouvons amener notre peuple à voter, ce sera déjà très bien. Rien qu’avec ça, nous empêcherons la constitution d’une majorité de l’autre côté », conclut-elle en jetant les cendres de sa cigarette dans la nuit de Jérusalem.
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