Après des fusillades dans des synagogues, l’inquiétude grandit chez les Juifs du Canada
Les responsables communautaires redoutent une attaque plus meurtrière après des années d’antisémitisme croissant et réclament des mesures concrètes des autorités
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Lorsque des coups de feu ont été tirés sur deux synagogues de Toronto vendredi soir dernier, seul le moment choisi pour l’attentat, une fois les bâtiments vides, a permis d’éviter des victimes. Ces attaques, survenues à proximité l’une de l’autre, reflètent, selon les dirigeants juifs, une montée alarmante de l’antisémitisme dans la ville.
À la synagogue Beth Avraham Yoseph de Toronto (BAYT), les derniers invités d’un dîner pour célibataires avaient quitté les lieux environ une demi-heure avant que les coups de feu ne retentissent.
« L’attaque sur notre synagogue a eu lieu un peu avant minuit », a indiqué le rabbin Daniel Korobkin de BAYT. « Heureusement, quelqu’un a vu ce qui s’était passé, et la police ainsi que les membres de la synagogue ont réagi presque immédiatement. Personne n’a été blessé. »
Korobkin estime que les coups de feu pourraient avoir été tirés par la même personne qui a tiré sur la congrégation voisine de Shaarei Shomayim à North York une trentaine de minutes plus tard. La police n’a pas confirmé de lien entre ces incidents ni annoncé d’arrestations.
Ces deux attaques surviennent quelques jours seulement après une fusillade qui a visé une troisième synagogue pendant la fête de Pourim, renforçant le sentiment d’insécurité au sein de la communauté juive canadienne.
« Ce que nous devons faire maintenant, c’est veiller à ce que la situation ne s’aggrave pas », a déclaré Korobkin. « Nous devons faire clairement comprendre à nos élus que la situation actuelle est totalement inacceptable. »
Certains estiment toutefois qu’il est déjà trop tard. L’antisémitisme était déjà en hausse au Canada avant le pogrom meurtrier perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023. Les Juifs canadiens ont cependant été confrontés depuis lors à une multiplication d’incidents, notamment des fusillades et des incendies criminels visant des institutions communautaires.
Au cours de la seule année écoulée, trois hommes ont tenté d’enlever des femmes juives ; des graffitis antisémites ont été tagués sur trois synagogues en Nouvelle-Écosse ; et un homme juif à Montréal a été passé à tabac devant ses enfants. En 2024, la communauté a enregistré 6 219 actes antisémites, soit environ 17 cas de harcèlement, de vandalisme ou de violence par jour, selon B’nai Brith Canada.
De l’autre côté de la frontière, un individu armé a foncé avec son camion dans le hall d’une synagogue de la région de Détroit qui abrite une école maternelle. L’agresseur, identifié par les autorités fédérales comme un citoyen américain né au Liban, a été abattu lors d’un affrontement avec le personnel de sécurité.
Les dirigeants de la communauté canadienne redoutent désormais une nouvelle escalade et une multiplication des attaques, potentiellement de plus en plus graves.
Après la fusillade dans la synagogue de Toronto, le président israélien Isaac Herzog a tenu dimanche une visioconférence d’urgence sur Zoom avec des dirigeants juifs canadiens afin de discuter de cette menace croissante. Quelques jours plus tard, B’nai Brith Canada a publié une liste de revendications adressées au gouvernement canadien afin qu’il apporte « une réponse sérieuse et immédiate, à la mesure de la gravité du moment ». Plusieurs responsables ont confié au Times of Israel qu’ils craignaient qu’une attaque terroriste du type de celle de Bondi Beach ne puisse survenir à tout moment.
« Tous les voyants sont au rouge », a déclaré Richard Marceau, vice-président senior des initiatives stratégiques et directeur juridique du Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), une organisation faîtière représentant les fédérations juives du pays. « Il est grand temps que l’on prenne conscience de la dangerosité de la situation. »
Le Premier ministre canadien Mark Carney a condamné ces fusillades, les qualifiant « d’attaques antisémites criminelles » qui constituent « une atteinte aux droits des Canadiens juifs de vivre et de prier en sécurité », et s’est engagé à ce que le gouvernement fédéral apporte son aide pour enquêter et poursuivre les auteurs.
Les dirigeants de la communauté juive réclament des mesures plus fermes des responsables gouvernementaux pour renforcer la sécurité, poursuivre les crimes de haine et consacrer davantage de ressources à la protection de la communauté juive. Ils espèrent que leurs revendications, formulées à maintes reprises, seront enfin prises plus au sérieux.
« Jusqu’à présent, la communauté juive d’ici a essayé de rester polie et d’éviter de faire des vagues lorsqu’elle a interpellé ses dirigeants politiques au sujet de l’antisémitisme », a déclaré Korobkin. « C’est l’esprit canadien. Mais la ligne a été franchie, et nous ne pouvons plus accepter cela et continuer à agir de la même manière. »
Évolution de la société
Pour de nombreux Juifs canadiens, ces fusillades contre des synagogues ne constituent pas des incidents isolés, mais s’inscrivent dans une évolution plus large du climat social du pays. Beaucoup se demandent toutefois comment la situation a pu en arriver là.
Quatrième plus grande communauté juive au monde, avec plus de 400 000 membres, la communauté juive canadienne a connu depuis les années 1980 quelques dizaines d’années d’une acceptation sociale sans précédent et d’une relative liberté face à l’oppression. Elle a ainsi traversé ce qui est souvent décrit comme un âge d’or, marqué par la sécurité, la visibilité publique et l’ascension sociale.
Des Premiers ministres comme Stephen Harper et Justin Trudeau se sont longtemps targués de leurs relations privilégiées avec Israël, même si, vers la fin de son mandat, ce dernier s’est montré plus critique à l’égard de certaines politiques israéliennes. Un recueil d’essais publié en 2021 par University of Toronto Press et intitulé No Better Home? allait jusqu’à suggérer que le Canada était le meilleur foyer que les Juifs aient jamais eu.
Les choses ont toutefois commencé à évoluer ces dernières années. Cette tendance s’est accélérée avec la recrudescence mondiale de l’antisémitisme depuis le pogrom du 7-Octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie. Mark Carney a également modifié le ton diplomatique du pays à l’égard d’Israël. En septembre, il reconnaissait un État palestinien et déclarait que le Premier ministre Netanyahu pourrait être arrêté en vertu d’un mandat de la Cour pénale internationale (CPI) s’il se rendait au Canada.
Depuis lors, le pays a été le théâtre d’incendies criminels visant des synagogues, de fusillades dans des écoles, d’agressions, ainsi que de discriminations et d’actes de haine dans les écoles, les universités et sur les lieux de travail. Certains Juifs ont commencé à se demander ouvertement s’ils ne devraient pas envisager de quitter le pays.
Une progression dangereuse de la haine
La recrudescence de l’antisémitisme manifeste et des épisodes de violence rappelle celle observée en Australie, qui a culminé avec l’attaque meurtrière de Bondi Beach pendant Hanoukka, faisant 15 morts et des dizaines de blessés, selon la vice-ministre des Affaires étrangères d’Israël, Sharren Haskel, née au Canada et qui suit de près l’évolution de la situation dans le pays.
« Depuis deux ans, de nombreuses lignes rouges ont été franchies », a-t-elle déclaré. « Cela a commencé le lendemain de l’attaque du 7-Octobre, lorsque des foules ont défilé dans des quartiers canadiens, scandant des slogans et glorifiant la violence, tout en intimidant les Juifs. »
L’absence de dissuasion policière a créé les conditions propices à des actes d’agression de plus en plus audacieux, a-t-elle ajouté. Les manifestations devant les synagogues et sur les campus universitaires ont progressivement laissé place à des attaques contre des commerces et des institutions appartenant à des Juifs. Plus de dix fusillades visant des cibles juives au Canada ont suivi, sans véritable intervention des forces de l’ordre ni conséquences notables, a affirmé Haskel.
Selon elle, le même schéma s’est produit en Australie, où les discours haineux et le harcèlement, laissés sans réponse, ont fini par déboucher sur la violence.
« Les signes avant-coureurs sont là », a-t-elle averti. « La prochaine étape sera un bain de sang si aucune mesure concrète n’est prise. »
Doxxing de soldats et d’institutions
La situation a atteint un point où d’anciens soldats de Tsahal sont désormais pris pour cible et menacés. L’an dernier, Davide Mastracci, rédacteur en chef du site d’information de gauche The Maple, a publié un site répertoriant des citoyens canadiens ayant servi dans Tsahal, avec leurs informations personnelles. Le site affirme qu’il ne s’agit pas d’un appel au doxxing, même si certaines personnes figurant sur la liste disent se sentir « prises pour cible » et comparent cette démarche aux tentatives historiques visant à isoler les Juifs.
Plus récemment, une pétition fédérale lancée par un membre du Nouveau Parti démocratique a appelé le gouvernement à enquêter sur des citoyens canadiens ayant servi dans Tsahal pour « violations graves du droit international ». Cette pétition a déjà recueilli près de 10 000 signatures.
Les anciens soldats de Tsahal au Canada ont peu de chances d’être arrêtés un jour, a déclaré Richard Marceau de la CIJA. Mais ce type de campagne s’inscrit, selon lui, dans un effort à long terme visant à stigmatiser ces personnes et à « diviser et affaiblir Israël et la communauté juive ici ».
En décembre, Mastracci a lancé une nouvelle liste identifiant des institutions juives de la région du Grand Toronto, notamment des écoles, des synagogues et des camps d’été.
« Cela revient en réalité à mettre une cible dans le dos de ces personnes et de ces institutions, ainsi que des personnes qui les fréquentent », a déclaré Marceau. « C’est inadmissible. »
Le site web affirme qu’il se contente de rassembler des informations à des fins d’information du public et qu’il n’encourage pas le harcèlement. Mais les deux synagogues visées ce week-end, la BAYT et Shaarei Shomayim, figuraient sur cette liste, a indiqué Marceau.
Les dirigeants politiques du pays tiennent un discours ferme sur la lutte contre l’antisémitisme au niveau national, mais celui-ci ne s’est pas encore traduit par des mesures concrètes, affirme Richard Marceau.
« Nous avons constaté un échec systémique au Canada, à tous les niveaux, pour lutter contre la montée de la haine », indique Marceau. « Il y a un manque de ressources allouées, un manque de compréhension de l’antisémitisme et un refus de faire face à la réalité actuelle. »
La CIJA et B’nai Brith ont dressé une longue liste de réformes à mettre en œuvre à tous les niveaux de gouvernement. Au niveau local, les quartiers et les institutions juives ont besoin d’une sécurité renforcée, notamment d’un financement accru pour les infrastructures de protection, et les autorités doivent adopter une politique de tolérance zéro face à l’intimidation et à la haine dans les espaces publics. Les personnes arrêtées doivent être sanctionnées avec toute la rigueur de la loi afin de dissuader d’autres actes similaires, affirment les organisations.
La législation canadienne prévoit un mécanisme permettant de détourner certains délits mineurs du système judiciaire formel, laissant à la police la possibilité d’imposer des sanctions plus clémentes. Selon Marceau, les crimes de haine devraient être exclus de ce dispositif et faire systématiquement l’objet de poursuites.
À une échelle plus large, les crimes de haine devraient être traités par la police fédérale et non uniquement par les forces municipales. Une meilleure coordination du renseignement entre la police et les agences nationales serait également nécessaire afin de surveiller et d’anticiper les menaces potentielles. Un projet de loi fédéral sur les crimes de haine, actuellement bloqué dans les procédures parlementaires, devrait être adopté dans le cadre d’une stratégie plus large de lutte contre la haine, a ajouté Marceau.
Plus fondamentalement, les dirigeants juifs appellent les gouvernements et les institutions publiques à appliquer les réglementations existantes dans les écoles, les universités, les syndicats et les lieux de travail afin de lutter contre le harcèlement et l’incitation à la haine. Ils souhaitent également que les responsables fédéraux, provinciaux et municipaux diffusent un message public clair et cohérent, affirmant que l’antisémitisme est inacceptable et incompatible avec les valeurs canadiennes.
Marceau estime toutefois qu’il existe aujourd’hui des raisons d’espérer que ces demandes seront davantage prises en compte. Les dirigeants juifs de Toronto doivent rencontrer le gouvernement provincial dans les prochains jours, et la Colombie-Britannique a annoncé récemment qu’elle présenterait un projet de loi visant à garantir un accès sécurisé aux lieux de culte et aux écoles. Mercredi, le gouvernement fédéral a également annoncé un investissement de 10 millions de dollars destiné à renforcer la sécurité de la communauté juive, en complément des subventions accordées ces dernières années.
« Les décideurs politiques prennent de plus en plus conscience que les choses ne peuvent pas rester telles qu’elles sont », a déclaré Marceau.
Une fusillade survenue cette semaine au consulat américain de Toronto montre également que la violence au Canada ne concerne pas seulement la communauté juive, a-t-il ajouté.
« Il s’agit d’une attaque contre les valeurs canadiennes et le mode de vie canadien », a déclaré Marceau. « La promesse du Canada a été rompue. Il est temps d’y remédier. »
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