Après la chute de Maduro, les Juifs du Venezuela n’osent pas encore se réjouir
Après des décennies de répression, de discours antisémite et de violences politiques, les dirigeants juifs hésitent à se réjouir du changement de régime
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Dans son ensemble, la petite communauté juive du Venezuela fait plutôt preuve d’attentisme depuis la capture du dictateur Nicolas Maduro lors d’une opération militaire américaine menée samedi dernier.
Les Juifs de Caracas, la capitale vénézuélienne, font preuve d’un optimisme prudent quant aux perspectives de changement de régime, maintenus dans la crainte de représailles par des décennies de répression et un appareil d’Etat pour l’essentiel inchangé, avec en ligne de mire un avenir encore incertain.
« Tout le monde se réjouit de cette nouvelle, mais il faut être très prudent », déclare Daniel Behar, qui a quitté le Venezuela pour Israël il y a de cela 20 ans, au moment où le régime autoritaire se constituait autour du prédécesseur de Maduro, Hugo Chávez. « On craint que la communauté n’en fasse les frais un peu plus tard. »
Maduro, qui s’était allié à l’Iran et avait fait sien un discours largement antisioniste, a été capturé par des militaires américains à l’occasion d’une opération surprise menée dans Caracas et ses environs aux premières heures du jour, samedi dernier. Le chef déchu et son épouse ont été transférés à New York pour y être tous les deux jugés par une juridiction fédérale pour des faits de trafic de stupéfiants.
Lorsque la nouvelle de la capture de Maduro s’est répandue, les exilés vénézuéliens sont sortis pour agiter des drapeaux et fêter la nouvelle à Madrid ou Santiago. On estime à huit millions le nombre de Vénézuéliens qui ont fui l’extrême pauvreté et la répression politique, à commencer par une grande partie de la communauté juive, forte autrefois de dizaines de milliers de membres.
À Caracas, en revanche, les rues sont restées calmes après cette opération surprise, et l’armée vénézuélienne a annoncé reconnaitre Delcy Rodriguez — la vice-présidente de Maduro — présidente par intérim, invitant la population à reprendre une vie normale.
L’administration Trump affirme se dit prête à travailler avec ce qui reste du gouvernement Maduro pour autant que les objectifs de Washington, à commencer par l’assurance d’un accès des investissements américains dans les énormes réserves de pétrole brut du Venezuela, soient assurés.
Les violences et menaces passées des autorités envers les institutions juives – menaces d’exproprier les écoles ou restaurants appartenant à des Juifs – expliquent que les membres de la communauté hésitent à se réjouir trop vite, estime Behar.
« Le grand rabbin de la communauté a, à plusieurs reprises, recommandé de ne pas s’opposer publiquement au gouvernement », rappelle-t-il. « De crainte que, si quelque chose arrive, le reste de la population s’en prenne à Israël et aux Juifs. »
La communauté juive du Venezuela est sur les dents depuis que Rodríguez a reproché à l’attaque américaine contre Maduro d’avoir « une coloration sioniste ».
Gustavo Aristegui, diplomate et analyste espagnol très prolifique sur la question du régime vénézuélien, voit en elle « l’un des membres les plus dangereux de l’actuel régime ».
« La population juive est dans l’expectative », estime Samy Yecutieli, membre du Forum de sécurité de la Chambre de commerce Israël-Amérique latine. « Tout le monde se montre plutôt discret. Le régime continue de tout contrôler et la répression pourrait encore s’avérer très rude. »
Pour autant, il règne par ailleurs une forme d’optimisme prudent, ajoute Yecuteli. L’ancienne députée, María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, s’est dite favorable à la reprise des relations diplomatiques avec Israël.
« Ce serait très bénéfique pour Israël et pour la communauté juive locale », estime Yecutieli.
Pour Donna Benzaquen, jeune fille de 17 ans originaire de Caracas qui étudie au Midreshet Lindenbaum, membre du réseau Ohr Torah Stone à Jérusalem, les mois à venir vont être déterminants pour son pays natal, dont elle observe les soubresauts à distance.
« J’aime le Venezuela, mais je ne me vois pas y construire mon avenir », confie-t-elle. « J’espère simplement que les choses vont s’améliorer pour ma famille et le reste de la population. »
Des marées changeantes
La présence juive du Venezuela remonte à 200 ans au moins, ce qui correspond peu ou prou au moment où le pays est devenu indépendant de l’Espagne, en 1821. Alors même que les juifs convertis de force au christianisme auraient pu arriver des siècles plus tôt, la première mention de l’existence de communautés juives les situe dans des villes côtières telles que Coro ou Caracas, en la personne de Juifs séfarades très actifs dans le commerce et les affaires.
Au XXe siècle, selon plusieurs estimations, les vagues d’immigration postérieures sont venues gonfler les rangs de la communauté, qui a fini par compter entre 25 000 et 45 000 Juifs avant l’arrivée au pouvoir de Chávez, en 1999.
Dans les années qui ont suivi, les Vénézuéliens ont été nombreux à quitter le pays lorsque le gouvernement a commencé à s’en prendre ouvertement à ses opposants et à nationaliser l’économie, en confisquant les richesses et réduisant la population à la pauvreté – une tendance qui n’a fait que se durcir une fois que Maduro a succédé à Chávez, en 2013.
On estime à 25 % le pourcentage de la population vénézuélienne qui a fait défection ces vingt dernières années, avec une communauté juive qui ne compte plus que 4 000 à 6 000 personnes, selon les dernières estimations.
Du temps de ces deux dirigeants, le pays s’est ouvertement rapproché de l’Iran et est devenu un refuge pour le groupe terroriste libanais du Hezbollah : tous deux utilisent d’ailleurs ses vastes réseaux de trafic de drogue et de blanchiment d’argent au profit de leurs activités terroristes. Le Venezuela a par ailleurs adopté une position farouchement anti-Israël et pro-palestinienne.
« C’était autrefois le pays le plus riche d’Amérique du Sud, et l’un des plus riches du monde », rappelle Arie Kacowicz, titulaire de la chaire de relations internationales Chaim Weizmann et professeur de relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem. « La communauté juive était plutôt riche et le plus souvent pro-Israël, mais dix ans après l’arrivée au pouvoir de Chávez, le pays a rompu ses relations diplomatiques avec Israël. Depuis, l’antisémitisme a été sporadique. »
De nos jours, l’antisémitisme au Venezuela est essentiellement le fait du pouvoir politique et lié au conflit israélo-palestinien et les médias officiels diffusent un discours antisioniste adossé aux clichés antisémites classiques.
« Le gouvernement révolutionnaire de gauche nourrit une méfiance et une haine intrinsèques envers la communauté juive, laquelle n’est, pour autant, pas persécutée en raison de sa judéité », affirme Aristegui qui ajoute « Ils sont surtout persécutés parce qu’ils s’opposent au régime et à ses relations avec l’Iran et le Hezbollah. »
Behar est totalement d’accord avec cette façon de voir les choses.
« L’antisémitisme au Venezuela n’a rien à voir avec celui qui prévaut en Europe », explique-t-il. « il est avant tout lié à la question palestinienne, ce qu’encourage la dictature. La population a des problèmes bien plus importants à gérer. »
Une violente répression
Du fait de la répression politique endémique, partout dans le pays, les Juifs ne peuvent pas s’exprimer comme ils le veulent contre les positions ou politiques anti-israéliennes qui privent la communauté de ses ressources.
« Il faut garder à l’esprit que nous parlons de l’un des pays les plus violents au monde », souligne Aristegui. « Le régime ne cesse d’agiter la menace de la violence pour réprimer le peuple. »
S’il est vrai que les crimes violents ont fortement diminué depuis leur pic historique, au milieu de la dernière décennie, le taux d’homicides demeure l’un des plus élevés au monde. Selon Aristegui, le gouvernement en profite pour réduire ses opposants au silence.
« Souvent, ce qui ressemble à une agression dans la rue, ou à un vol à main armée qui coûte la vie à une famille entière, est en réalité un assassinat politique », estime-t-il. « La communauté juive est particulièrement vulnérable à ces attaques, ce qui explique qu’ils ne prennent position contre le régime qu’une fois qu’ils ont quitté le pays. »
Selon Aristegui, le Venezuela héberge des camps d’entraînement terroristes du Hezbollah et dirige un vaste réseau de trafic de Captagon, un stimulant illégal.
« Le Venezuela est l’allié le plus important de Téhéran en Amérique latine », résume Aristegui. « Depuis 27 ans, sa relation avec le Hezbollah et l’Iran s’est avérée très lucrative. »
« Espérons que tout cela prenne fin avec la chute du régime », conclut-il.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







