Après le 7-Octobre, de nombreux Israéliens se tournent vers la spiritualité
Les données montrent que près de la moitié des Israéliens auraient réexaminé leur lien avec la religion, certains trouvant un nouveau sens aux croyances juives et d'autres s'en détournant
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Le 23 août 2024, Mika Majzner et Elad Dubnov se sont mariés à Beeri. Le premier mariage à être célébré dans la synagogue du kibboutz depuis le pogrom commis par le Hamas, le 7 octobre 2023 et qui avait ravagé la communauté et toute la région frontalière de Gaza.
Une cérémonie qui a eu une singularité : C’était le deuxième mariage du couple. Les deux tourtereaux s’étaient déjà dit « oui » près de deux ans auparavant dans une ferme, à proximité de Beeri – là où Mika était née et où elle avait grandi avant de partir vivre à Tal Shahar, dans le centre d’Israël. L’union avait alors été célébrée par un membre appartenant à l’organisation Harabanut Hahilonit, littéralement « le rabbinat laïc », organisation qui sert le public laïc en mettant en place des cérémonies juives — qui ne sont toutefois pas reconnues par l’État d’Israël.
« Notre mariage initial a eu lieu le 7 octobre 2022 et un an plus tard, nous nous sommes réveillés, le jour même de notre anniversaire, avec le monde qui s’effondrait sur nous », confie Majzner au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique.
Elle ajoute que, même si elle est née dans un foyer laïc, elle a toujours ressenti une proximité avec Dieu et avec la religion – c’était déjà le cas avant le 7-Octobre, précise-t-elle. Mais elle s’opposait au Grand rabbinat – placé sous le contrôle des ultra-orthodoxes – qui, en Israël, est la seule institution officiellement autorisée à célébrer et à enregistrer les mariages juifs.
Après la tragédie, le couple a décidé de se marier à nouveau : « Je ne voulais pas que mon anniversaire de mariage reste à jamais associé au pire jour de ma vie », explique Majzner. Mais cette fois-ci, le couple a pris la décision de passer par le rabbinat, reflétant ainsi un éveil religieux survenu dans le sillage de l’horreur meurtrière et des dévastations du 7 octobre 2023.
Deux ans après le pogrom commis par le Hamas – les hommes armés avaient massacré plus de 1 200 personnes et ils avaient pris en otage 251 personnes au cours d’un assaut sanglant qui avait fait des milliers de blessés – les données laissent penser que le carnage et la guerre qui a suivi ont eu un impact sur la relation que de nombreux Israéliens entretiennent avec le judaïsme, avec Dieu et avec la spiritualité en général. Comme dans l’exemple de Majzner, ces événements ont souvent rapproché les Israéliens de la religion et de la spiritualité.
« Je pense que certains se sont éloignés de la religion suite à cette tragédie tandis que d’autres se sont rapprochés de la religion ou de Dieu », fait remarquer Majzner. « Personnellement, j’ai le sentiment que cela m’a rapprochée de Dieu ».
Selon les données qui ont été rendues publiques, le mois dernier, par le Bureau central des statistiques, environ 43 % des adultes juifs en Israël disent être laïques, tandis que 23 % se reconnaissent comme religieux – un terme qui, en Israël, est généralement synonyme d’orthodoxe. Un peu moins de la moitié des personnes appartenant au camp religieux déclarent être des haredim, ou ultra-orthodoxes.
22 % de la population juive totale se décrit comme traditionnelle mais pas très religieuse, tandis que 12 % des Juifs israéliens disent être traditionnels et religieux dans une certaine mesure.
Au début de l’année, le groupe de défense des droits religieux Hiddush, qui milite pour la séparation de la religion et de l’État, a interrogé un échantillon représentatif de 800 Juifs israéliens âgés de 18 ans et plus. Il a été demandé aux personnes interrogées si « le massacre du 7-Octobre et les combats qui ont suivi sur tous les fronts ont affecté leur croyance en Dieu ».
Un quart d’entre elles ont répondu que l’attaque et ses conséquences avaient renforcé leur foi – contre 7 % qui ont fait savoir que leur croyance avait été affaiblie. Dans le même temps, 55 % des sondés ont indiqué qu’il n’y avait eu aucun changement dans leurs convictions religieuses et 13 % ont reconnu n’avoir aucune opinion déterminée sur la question. La marge d’erreur de l’enquête d’opinion a été estimée à 3,5 %.
Une autre étude qui a été menée par des chercheurs de l’Université hébraïque de Jérusalem auprès d’environ 1 200 étudiants a révélé que dans les six mois qui ont suivi le 7-Octobre, un peu plus de la moitié des personnes interrogées (50,9 %) ont signalé un changement dans leur religiosité, dans leur spiritualité ou dans les deux.
Si la religiosité et la spiritualité se recoupent souvent, la première fait généralement référence à l’adhésion à des pratiques plus organisées et officielles, tandis que la seconde concerne des croyances plus personnelles et informelles, note Yaakov Greenwald, l’un des auteurs de l’étude.
Un tiers des personnes interrogées ont expliqué que leur religiosité avait été renforcée, contre 9 % qui ont confié avoir perdu en spiritualité. Interrogés séparément sur leur religiosité, environ 25% des sondés ont déclaré qu’ils avaient gagné en religiosité et près de 14 % ont déclaré avoir connu un recul dans leurs pratiques religieuses.
« La moitié des participants ont indiqué avoir changé d’une manière ou d’une autre ; cela représente beaucoup de monde », dit Yaakov Greenwald, l’un des auteurs de l’article. « Un autre résultat notable, c’est que le renforcement a été beaucoup plus fréquent que la diminution ».
L’étude, qui a été publiée le mois dernier dans l’International Journal for the Psychology of Religion, n’a pas utilisé d’échantillon représentatif : la moitié des participants se sont identifiés comme laïcs (50,9 %), suivis par les religieux (25,3 %), les traditionnels (16,9 %) et les ultra-orthodoxes (2,5 %).
Greenwald fait remarquer qu’il a été difficile de tirer des conclusions clairement établies de l’enquête dans la mesure où il n’y a pas d’études comparables, notamment dans d’autres parties du monde, et en l’absence de tout élément ressemblant à un échantillon de contrôle « en temps normal » en Israël.
« Je ne sais pas exactement ce qu’est une période normale dans ce pays, mais j’ai envie de dire que nous ne trouverions probablement pas de taux de changement aussi élevé en dehors du contexte spécifique de la guerre », dit-il.
L’étude a également révélé que plus la guerre avait eu un impact personnel sur les individus, plus ces derniers avaient été susceptibles de signaler un changement dans leurs croyances.
« Nous avons constaté une corrélation entre l’exposition directe des participants à la guerre et le degré d’intensification de leur lien à la religion ou à la spiritualité », précise Greenwald.
Les données qui ont été transmises au Times of Israel par l’organisation orthodoxe Tzohar – qui représente un courant modéré – révèlent également les signes potentiellement annonciateurs d’un renouveau spirituel dans le sillage du pogrom du 7-Octobre.
Selon des données datant de la fin du mois de septembre, Tzohar a organisé ou doit organiser 1 218 bnei-mitsvot cette année – il y en avait eu 999 en 2024 et 747 en 2023. Les rabbins du groupe ont célébré 4 021 mariages, contre 4 050 en 2024 et 3 372 en 2023. Un porte-parole a estimé que le nombre de mariages, pour l’année 2025, pourrait encore augmenter à mesure que de nouveaux couples effectueront des démarches auprès du groupe.
Pour Yom Kippour, le groupe a pris en charge 426 centres de prière cette année, contre 406 en 2024 et 359 en 2023.
« Quelque chose de très profond est en train de se produire au sein de notre société », commente le président de Tzohar, le rabbin David Stav, auprès du Times of Israel à l’occasion d’une discussion téléphonique. « Les gens sont en quête de sens ».
Stav évoque aussi plusieurs exemples anecdotiques, tirés d’une nouvelle série documentaire qui a été récemment diffusée par la chaîne israélienne Kan, « God will keep [us] » (Dieu nous protégera), ainsi que ses échanges avec un ami qui enseigne la Bible dans un lycée laïc, dont les élèves affichent un intérêt accru pour le sujet depuis le 7-Octobre.
Le rabbin souligne que Tzohar s’adresse principalement aux familles laïques en Israël.
« Par définition, nous ne nous adressons pas aux populations pratiquantes, ultra-orthodoxes ou orthodoxes, ni même aux personnes plus traditionnelles, qui ont généralement leurs propres rabbins et leurs propres communautés », déclare-t-il.
« Notre public est majoritairement laïc, ce qui signifie qu’il n’entretient aucun lien préalable avec la religion », ajoute-t-il.
Il fait remarquer que de nombreuses familles qui se rapprochent désormais de l’organisation pour célébrer la bar-mitsva de leurs fils n’allaient jamais à la synagogue dans le passé.
« Maintenant, elles veulent que leur fils lise la Torah », explique-t-il. « C’est quelque chose qui se produit à un rythme sans précédent ».
Un effet de groupe ?
Les données des études qui ont été menées par Hiddush et par l’Université hébraïque indiquent toutefois que la majorité des personnes qui ressentent un lien plus fort avec la religion ou avec la spiritualité étaient déjà croyantes auparavant.
« Nous constatons que les personnes qui se disent laïques restent laïques, et que celles qui étaient déjà religieuses le restent », indique Yifat Solel, directrice adjointe et conseillère juridique de Hiddush. « Peut-être que les personnes religieuses sont désormais davantage en quête de religion, mais nous n’avons rien constaté qui puisse démontrer que des personnes laïques sont devenues religieuses ».
Dans l’enquête qui a été réalisée par Hiddush, près de la moitié des personnes interrogées appartenant aux camps ultra-orthodoxes, religieux et traditionnels ont fait savoir que leur foi s’était renforcée, tandis que le pourcentage de ceux qui ont déclaré que leurs croyances s’étaient affaiblies a été inférieur à 10 %.
Parmi ceux qui se sont déclarés « traditionnels mais peu proches de la religion », un tiers a expliqué que sa foi avait été renforcée – peu ont par ailleurs estimé qu’elle avait diminué. Du côté des laïques, 11 % des sondés ont dit avoir dorénavant un niveau de religiosité plus élevé et 10 % ont déclaré le contraire.
L’enquête lancée par l’Université hébraïque a également enregistré un phénomène similaire, révélant que 12,4 % des Juifs israéliens laïcs ont dit que leur religiosité avait augmenté, tandis que 16,2 % ont fait état d’une diminution de cette dernière. Cependant, un sondé laïc sur quatre a estimé que sa spiritualité s’était renforcée, soit plus du double du nombre de ceux qui ont par ailleurs fait savoir qu’elle s’était dissipée.
Selon Greenwald, un « effet de groupe » serait probablement responsable du rapprochement d’un plus grand nombre de personnes vers la spiritualité.
« Lorsque les gens sont confrontés à la mort, l’une des choses qu’ils essaient de faire est d’intégrer quelque chose qui les dépasse », dit-il.
Si la spiritualité représente l’un des cadres qui permettent de se mettre en quête de ce type de connexion, une autre option peut être de s’efforcer d’être « un membre apprécié au sein d’une société ou au sein d’une culture », fait remarquer Greenwald.
« Les gens veulent devenir des membres appréciés au sein de leur groupe ; ils s’ancrent donc plus fortement dans ce qu’ils sont déjà », explique-t-il. « S’ils appartiennent à un groupe religieux, ils sont plus susceptibles de devenir plus religieux ; s’ils sont laïcs, ils sont plus enclins à devenir plus laïcs encore, à adopter des valeurs laïcs ou à devenir plus spirituels, ce qui est également important dans ce groupe ».
Stav, de Tzohar, perçoit également davantage, dans ces changements, une quête de spiritualité qu’une adhésion à des commandements religieux formels.
« Les gens ne deviendront pas pratiquants », analyse-t-il. « Ils recherchent une connexion avec Dieu et ils pensent que ce lien passera par la prière, par des comportements, et pas nécessairement par la religion au sens traditionnel du terme. Ils veulent être connectés à Dieu tout en conservant leur mode de vie habituel ».
Où était Dieu le 7-Octobre ?
Pour certains, avoir été témoin des horreurs qui se sont déroulées le 7-Octobre et au cours des deux années suivantes a provoqué une crise de foi.
« Depuis le 7-Octobre, je ne suis plus capable de prononcer des bénédictions », confie Daniela Fubini.
« Je me fige au nom de Dieu », dit-elle au Times of Israel, faisant référence au mot qui désigne Dieu en hébreu. Je le dis avec le cœur lourd parce que je ne crois plus au véritable effet de la bénédiction ».
Née en Italie où elle a aussi grandi, Daniela Fubini, 53 ans, s’est installée en Israël en 2007. Après avoir passé dix ans à Tel Aviv, elle est partie vivre dans la ville natale de son mari, à Kochav Michael, dans le sud d’Israël, où la famille réside actuellement. Elle a un fils qui est âgé de 4 ans.
« Je n’ai jamais été très religieuse, mais j’ai toujours été traditionaliste », dit-elle. « J’ai toujours considéré le côté religieux du judaïsme comme un système de règles à respecter, à partager avec la famille et les amis, et à transmettre à la nouvelle génération, comme un véritable cadeau ».
Fubini raconte que le 7-Octobre, « quelque chose s’est brisé » et elle a cessé de ressentir le lien direct entre les Juifs et Dieu, ce lien dont elle tirait auparavant une si grande fierté.
« Nous avons des amis qui ont été tués par les terroristes du Hamas, et il a fallu plusieurs jours pour récupérer leurs corps et pour les enterrer », se souvient-elle. « Et puis les horreurs du pogrom, les enfants brutalisés, les dépouilles brûlées… Je n’étais pas en vie pendant la Shoah, mais je ne suis pas parvenue à trouver une réponse à cette question : Où était donc Dieu, le 7-Octobre ? »
Elle ajoute qu’elle tente toujours de réciter des bénédictions ou de respecter d’autres commandements dans l’intérêt de son fils, pour ne pas le priver de cette expérience – mais que la coquille semble dorénavant « vide ».
Pendant des décennies après la Shoah, les Juifs et d’autres s’étaient débattus avec cette interrogation : « Où était Dieu » pendant le génocide ?… Une question qui, pour un grand nombre, conserve toute sa force en lien avec les horreurs du 7-Octobre. Beaucoup répondent par ailleurs : « Où était l’Homme ? »
En 1974, lors d’un sommet à New York qui était consacré à la problématique de l’idée même de Dieu après Auschwitz, un professeur avait rappelé qu’un jour, une synagogue avait organisé le procès de Dieu et qu’elle l’avait déclaré coupable.
Pourtant, lors du même sommet, l’écrivain Alfred Kazin avait interpellé le public en s’interrogeant : Comment les Juifs pouvaient-ils donc vivre sans foi ?
« D’une certaine manière, notre longue constance, cette constance étrange à travers les âges prouve que notre existence en tant que Juifs a un sens plus profond que ce que nous pourrions penser », avait-il déclaré, selon un article contemporain du New York Times. « Dieu est vivant ».
En fin de compte, Greenwald et Stav soulignent tous les deux qu’il faut attendre de voir l’évolution au fil du temps des changements que les Israéliens ont connus depuis le 7-Octobre.
« En général, les gens ont tendance à rester relativement stables tout au long de leur vie dans leur rapport à la religion », explique Greenwald. « Tout le monde grandit et tout le monde évolue, mais les études sur ce sujet montrent que la religiosité est une construction qui reste relativement stable ».
« Ces changements pourraient se consolider avec le temps, mais il est également possible que les gens reviennent à ce qu’ils étaient auparavant », ajoute-t-il.
Stav, qui considère les changements actuels comme une évolution positive, exprime sa crainte que les gens finissent par être déçus par leur nouvelle spiritualité.
« Quand quelqu’un prie Dieu pour la première fois, le suppliant d’exaucer sa demande, et que cela ne se produit pas, cela peut créer de la frustration », note le rabbin.
Fubini confie qu’elle a encore le faible espoir qu’après la fin de la guerre, elle pourra commencer à ressentir quelque chose de différent.
« Jusqu’à présent, je me suis sentie dans un état de suspension, comme si nous étions bloqués au 7-Octobre », dit-elle. « La fin de la guerre va enfin marquer un jour nouveau et peut-être que lentement, quelque chose en moi se réveillera. Mais en ce qui me concerne, il faudra tout reconstruire à partir de zéro ».
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