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Après s’être connues aux soins intensifs, ces mères de soldats morts se retrouvent autour d’une nouvelle initiative

Hazel Brief et Taly Drori se sont revues à une retraite de santé organisée par OneFamily, ONG qui vient en aide aux familles des victimes du terrorisme et des soldats morts au combat

Hazel Brief, à gauche, et Tali Drori posent ensemble lors d'une retraite OneFamily, début 2026. (Avec l'aimable autorisation de Drori via la JTA)
Hazel Brief, à gauche, et Tali Drori posent ensemble lors d'une retraite OneFamily, début 2026. (Avec l'aimable autorisation de Drori via la JTA)

JTA — Le matin de son départ de Jérusalem pour se rendre à une retraite pour mères endeuillées, quelle n’est pas la surprise de Taly Drori de reconnaître une autre femme dans son covoiturage. Il y a deux années de cela, elles se sont en effet souvent croisées dans l’unité de soins intensifs de leur hôpital où leurs fils respectifs étaient hospitalisés dans des chambres voisines.

Cette femme, c’est Hazel Brief, la mère de Yona, un soldat américano-israélien grièvement blessé au kibboutz Kfar Aza aux premières heures du pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023. Le fils de Drori, Chanan, lui aussi soldat et grièvement blessé à Gaza en décembre de la même année.

Les deux femmes passent de longues nuits à regarder leurs fils lutter pour passer des soins intensifs en rééducation, une étape à laquelle ni l’une ni l’autre ne parviendront. Craignant pour leur fils, c’est à peine si elles s’adressent la parole. Quand elles se croisent dans le couloir des soins intensifs de l’hôpital Sheba, elles ne se font souvent qu’ « un signe de tête, parfois un regard, histoire de se dire, je suis là pour vous. Je vous comprends. », confie Brief.

Au bout de deux mois, Chanan décède des suites d’une infection fongique et un an plus tard, c’est au tour de Yona.

La retraite, organisée dans les environs de Gilboa, dans le nord d’Israël, offre des soins très différents, explique Brief, une sorte d’ « espace sacré » où les hochements de tête de couloir laissent place aux mots, universels, du deuil, et que ces mères tentent de se reconstruire.

Cette retraite est l’un des programmes de la toute nouvelle initiative de OneFamily, organisation israélienne à but non lucratif qui vient en aide aux familles de victimes de terrorisme et de soldats morts au combat.

Son effet est tel qu’il vaudra à sa fondatrice d’origine belge, Chantal Belzberg, de recevoir le Prix Israël pour l’ensemble de sa carrière : il s’agit de la plus haute distinction civile décernée par le gouvernement israélien, qu’elle reçoit à l’occasion de la fête de l’Indépendance d’Israël, au moment où de plus en plus d’Israéliens se tournent hélas vers OneFamily.

La fondatrice de OneFamily, Chantal Belzberg, prend la parole à un rassemblement pour Yom Hazikaron, le Jour du Souvenir en Israël, le 24 mai 2020. (Capture d’écran YouTube)

« Je suis émue, pas par mon propre cas, mais celui de toutes celles et ceux pour lesquels OneFamily existe : ces parents qui ont perdu un enfant, les veuves, les orphelins, les frères et sœurs endeuillés, les orphelins qui ont perdu leurs deux parents et qui ont été blessés, physiquement mais aussi psychologiquement, leur reconnaissance. C’est l’amour de ces milliers de familles qui continue de faire tenir ce pays, alors même qu’elles ont le cœur brisé. »

La fille de Belzberg, Michal Belzberg-Slovin, est instructrice de yoga et elle a suivi le conseil de Drori d’organiser un cercle hebdomadaire de santé et de bien-être pour les mères endeuillées, autour du mouvement, de la pleine conscience et de la nutrition.

Depuis le début de la guerre contre l’Iran, ces réunions ont lieu dans un abri, avant quoi Belzberg-Slovin a animé une session. chaque mercredi, pendant dix semaines, avant de mettre le cap sur le nord du pays.

Le programme attire plus d’une dizaine de femmes, âgées d’une petite quarantaine à une grosse soixantaine d’années, dont l’enfant, militaire, est mort au combat, à l’exception de l’une d’entre elles dont le fils a été tué le 7-Octobre lors du festival de musique Nova.

À la base, il était prévu pour les mères endeuillées de l’actuel conflit — 10 soldats de Tsahal ont été tués en luttant contre le groupe terroriste du Hezbollah, dans le sud-Liban, lors de la guerre conjointe américano-israélienne contre le régime iranien, qui a débuté le 28 février dernier — mais sur le tract de OneFamily, rien ne le précisait, ce qui a permis à des mères d’enfants morts il y a de cela des années de s’y joindre.

Belzberg-Slovin en parle comme d’un heureux accident, affirmant que leur présence est « réconfortante et donne de la force » et permet aux nouveaux membres de voir que la vie reprend son cours, au bout d’un moment.

À la mort de Chanan, Drori dit avoir ressenti le deuil physiquement et n’avoir pu le traiter émotionnellement que plus tard. « Mon énergie vitale était en train de me quitter », dit-elle en évoquant spasmes thoraciques, insomnies et difficultés de concentration. Elle a même eu des moments où il lui était difficile de se tenir debout.

« J’avais l’impression d’être en plomb. »

Famille et amis assistent aux funérailles de Yona Betzalel Brief, un soldat israélien, au cimetière militaire du mont Herzl, à Jérusalem, le 27 novembre 2024. (Chaim Goldberg/Flash90)

L’été suivant, elle passe avec Roni, son mari, plusieurs semaines dans une retraite dans un kibboutz du nord d’Israël, juste au moment de la guerre contre l’Iran. Leurs journées étaient alors faites de promenades dans la nature, d’exercices respiratoires, de yoga et de repas simples et sains.

« Cet endroit nous a tout doucement ramenés à la vie », confie-t-elle. Cette expérience l’a convaincue que le deuil requiert des soins physiques et un soutien émotionnel, car « le deuil et le traumatisme restent planqués dans le corps ».

Drori parle de cette expérience à OneFamily, dans l’idée d’en faire un programme d’une demi-journée accessible aux femmes qui entre le travail, la famille et le deuil, ont du mal à se dégager du temps. Belzberg-Slovin adore immédiatement l’idée.

« C’est exactement mon monde », dit-elle en évoquant ses années de pratique de yoga, réflexologie et aromathérapie.

Belzberg-Slovin a grandi dans la mouvance de OneFamily, créée pour elle, par ses parents, en 2001, après l’attentat de la pizzeria Sbarro, à Jérusalem, de façon à recueillir des fonds destinés aux victimes du terrorisme et leurs familles. Une idée qui lui est venue au moment de sa bat mitzvah et à laquelle elle a versé l’argent qu’on lui a offert à cette occasion.

Les cercles du mercredi sont devenus plus familiaux encore lorsque son mari, Nadav, s’est proposé pour venir préparer le repas végane du groupe.

Belzberg-Slovin a beau ne pas être en deuil, elle explique que son difficile passage à l’âge adulte l’a rendue sensible à la douleur d’autrui, que ce soit celle des victimes de terrorisme ou de leurs proches, qui venaient chez elle, ou ses propres combats, comme son trouble alimentaire, son parcours professionnel irrégulier et son célibat prolongé.

OneFamily dispense des cours de yoga pour les personnes souffrant de traumatismes. (Avec l’aimable autorisation de Michal Belzberg-Slovin via la JTA)

« Je n’ai pas vécu la même chose qu’elles mais j’ai, de par mon éducation, suffisamment de sensibilité pour être pleinement avec elles », dit-elle à propos des femmes de son entourage.

Le yoga et OneFamily, assure-t-elle, sont les deux constantes.

« OneFamily est dans mon ADN. J’y reviens toujours, » dit-elle.

Aujourd’hui mariée et mère de trois enfants, dont un nouveau-né, elle dit avoir enfin l’impression de parvenir à ses fins. « Et j’apporte mon nouveau moi à OneFamily, qui compte tant à mes yeux. »

Le cercle intègre le yoga pour les traumatismes, lequel est souvent utilisé avec les survivants d’abus sexuels et d’autres traumatismes. L’idée, explique Belzberg-Slovin, n’est pas de faire une posture particulière mais de calmer et respecter la position naturelle du corps. Un autre professeur de yoga, par ailleurs thérapeute agréé, anime la discussion de groupe à l’issue.

Elle évoque cette participante qui lui a confié avoir eu du mal à retourner dans son supermarché où elle voyait partout des souvenirs de son fils. « On peut se demander comment on peut bien passer des postures de yoga aux courses. Mais c’est pourtant bien ce qui se passe », confie Belzberg-Slovin. « Nous abordons toutes les questions que le corps suggère. »

L’une des mères endeuillées les plus expérimentées de cette retraite n’est autre que Ruhama Davino, dont le fils a été tué il y a près de 12 ans lors du conflit de 2014 à Gaza. Elle explique avoir longtemps préférer garder un peu de distance avec les programmes de OneFamily, heureuse de pouvoir parler par téléphone mais sans aller jusqu’à participer aux programmes.

« À chaque fois qu’ils m’appelaient, je disais non », confie-t-elle. « Je voulais rester loin du deuil et vivre ma vie. »

Elle ne sait pas ce qui l’a poussée à finalement venir au cercle de santé du mercredi, après tant d’années, mais elle savait qu’elle y reviendrait. « C’est fort d’être là, de faire partie de ce groupe, d’y puiser des forces. »

C’est le fait de se retrouver dans une pièce avec des mères récemment endeuillées et d’autres qui vivent avec cela depuis des années qui l’a fait changer d’avis. « Au final, chacun de nous a besoin de cela, que ce soit pour le corps ou l’âme », dit-elle.

Avant la guerre, Chanan Drori étudiait la biotechnologie à l’Université Hadassah : il était sur le point de commencer son travail de recherche dans un laboratoire médical. A sa mort, le laboratoire a lancé une filière de recherche qui porte son nom et se consacre à l’étude des mycoses infectieuses, la complication qui a eu raison de sa vie.

« Chanan rêvait d’aider des gens pour lesquels il n’existait pas encore de remède », rappelle Drori. « Il rêvait de développer des médicaments, raison pour laquelle nous avons estimé que la meilleure façon de lui rendre hommage était de réaliser son rêve. »

Michal Belzberg-Slovin, à gauche, dirige un groupe de mères endeuillées en Israël, en février 2026. (Avec l’aimable autorisation de la JTA)

Chanan a été soigné à l’hôpital Sheba par Dafna Yahav, chef de son unité des maladies infectieuses, qui a également soigné Yona.

Brief est reconnaissante à Yahav d’avoir fait venir des médicaments expérimentaux de l’étranger et de ne jamais avoir considéré son fils comme un simple cas pathologique. « Au-delà de toutes ses distinctions et responsabilités et de son expertise, qui lui valent une renommée mondiale, c’est une personne incroyable et un médecin incroyable », commente Brief. « Elle répondait avant tout toujours comme une maman qui parle à une autre maman. »

Bien que les chronologies aient été différentes — Yona a été hospitalisé pendant 417 jours et Chanan, deux mois — Brief explique que les deux mères ont en commun une expérience difficile à comprendre, même par les familles d’autres soldats qui reçoivent la nouvelle brusquement, pour ainsi dire à leur porte.

Les similitudes ne s’arrêtent pas là.

Les jeunes hommes s’étaient tous deux portés volontaires.

Chanan ne remplissait pas les critères pour un rôle de combat et Yona avait été exempté après avoir été blessé par une bombe artisanale explosive quelques mois avant le 7-Octobre. Et les deux hommes aimaient la musique.

OneFamily a d’ailleurs fait venir à l’hôpital un piano pour Yona, qui en jouait, ainsi que de la guitare.

Les deux hommes et leurs familles pensaient qu’ils survivraient. En dépit des 13 blessures par balle de son fils et des complications répétées, pendant son hospitalisation, Brief s’attendait à ce que Yona « s’en sorte ».

Trois semaines avant la mort de Chanan, les médecins l’ont réveillé d’un coma médicamenteux pour qu’il puisse profiter de la présence des musiciens que sa famille avait fait venir à son chevet, à commencer par Yagel Harush, un chanteur qu’il appréciait beaucoup. La famille avait même prévu d’inviter Harush à chanter pour fêter la guérison de Chanan et, plus tard, pour son mariage avec sa fiancée, Rivka.

« Il était censé vivre », dit Drori.

Mais cet hiver, deux semaines après le retour de Drori du nord, c’est pour le deuxième anniversaire de la mort de Chanan que Harush a chanté lors d’un événement commémoratif.

Lorsque Drori a retrouvé Brief lors de cette retraite, elle a posé à ses côtés pour une photo destinée à Yahav.

Brief ne dirait pas que cette retraite fut « agréable » ou « réconfortante », car rien ne la console vraiment — « il n’y a pas de nechama », dit-elle, en utilisant le mot hébreu qui signifie réconfort.

Mais OneFamily lui apporte une chose qu’elle ne trouve nulle part ailleurs.

« On se sent si souvent en décalage avec le reste de la société, alors qu’ici, tout à coup, on se sent quelqu’un de normal », dit-elle. « Il y a là une autre maman qui sait ce que c’est que de voir son fils en soins intensifs pendant longtemps. Il y a peu de personnes avec lesquelles je puisse en parler. »

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