Argentine : 50 ans après la « guerre sale », les Juifs rendent hommage à leurs « disparus »
Des initiatives éducatives soulignent le nombre disproportionné de Juifs qui avaient été enlevés, torturés et assassinés par la junte militaire - dans un contexte d’antisémitisme de la part des forces gouvernementales
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

BUENOS AIRES (JTA) — Alors que l’Argentine commémore actuellement le 50e anniversaire du coup d’État militaire de 1976, un aspect moins connu de la dictature a retenu l’attention : le nombre disproportionné de Juifs à avoir été enregistré parmi les disparus.
Selon les estimations, jusqu’à 1 900 Juifs avaient été enlevés, torturés et assassinés par la junte militaire au cours des six années de la « guerre sale » – une période pendant laquelle, selon de nombreuses sources, 30 000 personnes avaient disparu. Les Juifs avaient représenté, semble-t-il, entre 5 % et 8 % de ce total alors même qu’ils constituaient moins de 1 % de la population argentine à l’époque.
Cet épisode sombre est aujourd’hui au cœur de multiples initiatives éducatives qui ont été lancées par la communauté juive d’Argentine. Elles sont destinées aux jeunes générations et elles cherchent à faire comprendre au mieux le fonctionnement de la dictature et les souffrances disproportionnées qu’elle avait infligées aux Juifs.
« Les Juifs avaient fait l’objet d’un traitement particulier qui s’était traduit par une brutalité accrue de la part des forces chargées de la répression », indique ainsi un nouveau programme qui a été diffusé par le département de l’éducation de l’AMIA, le centre communautaire juif de Buenos Aires. « L’expérience qui avait été vécue par les Juifs argentins victimes du terrorisme d’État avait été marquée par une forte empreinte antisémite chez de nombreux membres des forces spéciales ».
Le projet de l’AMIA comprend des rencontres entre des jeunes Juifs et des proches des « disparus » qui appartenaient à la communauté, avec aussi des visites de lieux de mémoire. Environ 1 000 élèves devraient y participer ce mois-ci.
Un projet numérique parallèle, Eduiot (« Témoignages »), évoque les histoires des victimes juives de la dictature militaire. Des rencontres entre les proches des disparus et des lycéens sont notamment organisées.
Les ressources utilisées s’appuient sur des témoignages personnels qui permettent d’expliquer l’impact humain de la dictature et de replacer des récits individuels dans un contexte historique plus large.
Eduiot présente notamment l’histoire de Fernando Ruben Brodsky, un étudiant de 22 ans qui avait disparu en 1979, ainsi que les témoignages de ses proches qui sont encore aujourd’hui en quête de réponses. Sa mère, Sarah Brodsky, parle de de son fils, qui était étudiant en psychologie et enseignant en maternelle et qui avait été enlevé alors qu’il était chez lui, le 8 août. Personne ne l’avait jamais revu.
Ces témoignages racontent comment les forces de sécurité avaient infligé des violences aux Juifs lors de leur enlèvement ou de leur détention – notamment en utilisant une rhétorique et des symboles nazis, avec des « interrogatoires spéciaux » qui étaient réservés aux Juifs.
Un anniversaire qui est survenu alors que le débat sur la manière dont l’Argentine analyse le concept de dictature ne cesse de s’intensifier. Le gouvernement du président Javier Milei a appelé à un bilan plus large qui pourrait aussi inclure les victimes des violences commises par les guérillas de gauche – ce que certains considèrent comme un moyen de minimiser les crimes qui avaient été perpétrés par la junte militaire. Milei et d’autres voix proches du gouvernement ont également remis en question le chiffre de 30 000 victimes, avançant un nombre inférieur (souvent 9 000).
Quand la junte était au pouvoir, l’armée et les forces de sécurité de l’État avaient pris pour cible les sympathisants présumés de la gauche de l’échiquier politique, notamment des étudiants, des syndicalistes, des journalistes et des militants.
En 1979, des groupes de défense des Juifs, comme l’Anti-Defamation League (ADL), avaient exprimé leur inquiétude profonde face à ces disparitions en mettant l’accent sur les victimes juives, et des familles juives en Argentine et à l’étranger avaient aidé à dresser des listes des personnes disparues.
Selon un responsable de l’ADL à l’époque, « les Juifs ne sont pas spécifiquement pris pour cible en tant que Juifs. Cependant, les agents de sécurité ont tendance à se méfier des Juifs ».
La cible juive la plus connue de l’État avait été un journaliste, Jacobo Timerman, qui était à l’origine d’un journal de gauche, La Opinión. En 1977, les généraux qui étaient à la tête de l’Argentine avaient fermé le journal et ils avaient emprisonné Timerman. Entre autres choses, Timerman avait été accusé d’avoir ourdi un complot qui visait à établir une patrie juive dans la région reculée de Patagonie, au sud de l’Argentine.
Il avait survécu et, dans ses mémoires publiés en 1981 – des mémoires qui étaient intitulés « Prisonnier sans nom, cellule sans numéro »- il avait raconté les tortures dont il avait été victime pendant ses deux ans et demi de détention.
Selon Eduiot, le plaidoyer de la communauté juive en faveur des disparus « s’était avéré efficace pour attirer rapidement l’attention sur les violations des droits de l’Homme ».
Le Congrès américain avait ouvert des enquêtes et dans un article qui avait été diffusé en 1978 dans Le Monde, le romancier et survivant de la Shoah, Marek Halter, avait comparé la persécution des Juifs argentins aux atrocités commises sous le régime nazi.
Le site Eduiot comprend des photographies et des documents audiovisuels, et présente les témoignages de parents, frères et sœurs, cousins, neveux et nièces de Juifs persécutés et disparus sous la dictature.
« Parce que chaque témoignage compte et revêt une grande valeur », selon son site internet. « Parce que ces épisodes sombres de notre histoire ne doivent jamais se répéter, et parce que nous voulons que chacune des personnes disparues dispose d’un espace de mémoire sur ce site, aidant ainsi les familles à entretenir leur souvenir et à faire entendre leur appel à la justice ».
la Communauté du Times of Israël !







