Assiégés par la police, les Arabes d’une ville bédouine refusent l’étiquette de criminels
En pleine vague d'assassinats dans le nord du pays, Ben Gvir a envoyé des policiers surarmés dans le sud, à Tarabin, où ils déploient les mêmes tactiques qu'en Cisjordanie, faisant couler le sang - ce qui alimente la colère et la défiance
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En cet après-midi, vêtus de treillis vert olive et de gilets pare-balles, des hommes lourdement armés montent la garde à l’entrée de Tarabin al-Sana.
Les trois imposants blocs de béton placés sur la seule et unique route carrossable qui mème à la ville impose aux automobilistes de marquer l’arrêt, le temps que les hommes vérifient l’identité des personnes qui entrent ou qui sortent de la ville.
À proximité, un hélicoptère survole la mosquée de la ville et passe devant un rond-point jonché de sacs plastiques.
Alors que les habitants se rassemblent dans la cour de la mosquée pour prier, depuis leurs fourgons stationnés devant le bâtiment, des agents de la police des frontières gardent un œil attentif sur les fidèles.
De telles scènes ne sont pas rares en Cisjordanie, où il n’est pas rare non plus que l’armée boucle les villes et les villages à la suite d’affrontements ou d’attaques meurtrières.
Pourtant, Tarabin ne se trouve pas en Cisjordanie, mais bien en Israël. La localité compte plus d’un millier de citoyens israéliens, dont la plupart ont voté pour l’actuel gouvernement.
Pourtant, depuis une semaine, le gouvernement impose à la ville une opération policière de grande envergure, voulue par le ministre de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, suite à plusieurs incendies criminels survenus dans les villes juives voisines, des incendies qui auraient été perpétrés par des habitants de Tarabin.
Selon la police, cette opération, qui fait partie de l’initiative globale dite du Nouvel Ordre, est destiné à endiguer la contrebande d’armes et les crimes violents, mais jusqu’à présent, les résultats en ont été très modestes.
En début de semaine, le Conseil régional d’Al-Qassum a déposé un recours auprès de la Cour Suprême israélienne pour que soit mis fin à cette opération et que soient retirées les obstacles en béton qui bloquent les routes secondaires et l’entrée principale de Tarabin.
« Est-ce que [Ben Gvir ou le Premier ministre Benjamin Netanyahu] boucleraient les villes juives comme ils le font avec Tarabin al-Sana ? » questionne l’ex-député du parti Hadash, Yousef al-Atouneh. « Il ne peut pas y avoir une police pour les Arabes et une autre les Juifs. »
Selon Ben Gvir, les barrages routiers sont faits dans l’intérêt des citoyens qui respectent la loi mais les habitants n’y croient pas. Ils considèrent ces barrières comme des formes de punition collective qui les empêchent de vivre normalement.
La forte présence policière et les fréquentes arrestations sont destinées à rétablir la sécurité publique, assure Ben Gvir, même si nombre de riverains se demandent ce qu’il entend vraiment par sécurité.
La semaine où des violences criminelles ont fait une dizaine de morts dans des villes arabes du nord d’Israël, la seule et unique mort enregistrée à Tarabin a été le fait d’un policier qui a tué par balle Muhammad Hussein Tarabin, 36 ans, sur le pas de sa porte.
Cette fusillade, qui s’est produite lors d’une opération de recherche des suspects d’un incendie criminel par une « unité de police spéciale » qui était accompagnée pour l’occasion de la Garde nationale de la police des frontières très controversée, est devenue le point focal des Bédouins et d’autres Arabes déconcertés par l’attitude de Ben Gvir.
Dans le sillage de cette mort, les politiciens arabes ont demandé l’arrêt immédiat de l’opération policière à Tarabin al-Sana et ils ont exigé que Netanyahu limoge Ben Gvir, faisant d’une question locale un sujet d’intérêt national.
‘Troisième classe’
Le meurtre de Tarabin est le symbole de ce que nombre de membres de la société arabe — de ses politiciens influents aux citoyens lambda – considèrent comme une tentative du gouvernement, en particulier de Ben Gvir, de saper les droits qui sont les leurs en tant qu’Israéliens.
L’homme tué, un père de sept enfants qui était plombier, n’a rien pu dire à la police avant que l’un d’entre eux ne lui tire dans le torse, a déclaré la famille.
La police a indiqué que Tarabin représentait une menace, sans donner plus de détails. Selon des informations transmises par la chaîne i24, le policier aurait dit que Tarabin avait dans sa main un objet susceptible de servir d’arme, ce que la famille a démenti.
Selon son fils aîné, Hussein, après avoir tiré sur son père, la police a fouillé la maison au lieu d’appeler les secours. Les agents ont lavé les traces de sang et emporté son corps à bord de leur véhicule.
« J’ai entendu frapper à la porte : c’est mon père qui a ouvert. Il n’a rien dit. Ils lui ont tiré dans la poitrine », a confié le jeune garçon.
La police était passée chez le frère aîné de Tarabin, Ahmad, avant de venir chez Muhammad. Les policiers avaient mis un sac sur la tête d’Ahmad, ils l’avaient menotté et ils l’avaient fait sortir de chez lui. Alors qu’il était allongé au sol, il avait entendu frapper à la porte de son jeune frère et sa femme, crier depuis l’intérieur de la maison, avec ensuite les cris des policiers disant que quelqu’un avait été blessé.
Les forces de l’ordre ont refusé de présenter des excuses suite à ce malheureux incident, rappelant que Tarabin était suspecté d’avoir incendié des voitures le mois dernier dans le cadre d’une attaque nationaliste « de vengeance » en représailles à une opération policière qui avait été lancée menée pour retrouver un cheval volé.
Un millier de personnes ont suivi le cortège funèbre de la victime, lundi midi. Après avoir prié dans la mosquée, les membres du cortège ont accompagné le défunt jusqu’au cimetière situé au sommet d’une colline, en chantant « Dieu est grand » et en récitant la shahada, la déclaration de foi islamique.
La foule s’est tue une fois arrivée devant la tombe ouverte de Tarabin dans laquelle les porteurs ont descendu et mis en terre le cercueil, drapé d’un tissu rouge et or.
Après l’enterrement, Habis al-Atouneh, le maire de la ville voisine de Hura, a pris la parole devant les personnes en deuil agenouillées devant lui, parlant d’un « jour sombre pour le Neguev et pour l’histoire de la police d’Israël ».
Longtemps après que la plupart des participants sont redescendus de la colline, les fils de Tarabin et d’autres hommes de la famille sont restés à côté de la tombe fraîchement creusée.
« Nous ne sommes même plus en deuxième classe, nous sommes en troisième classe », a expliqué un endeuillé après les funérailles de Tarabin, en marchant sur le chemin de terre qui relie le cimetière et le village.
Bien plus qu’un problème local
Cette fusillade n’a pas seulement affecté la société bédouine : elle a suscité l’indignation des politiciens arabes liés aux communautés arabes de la classe moyenne plus urbanisées du centre et du nord d’Israël. Et notamment celle du député arabe Ahmad Tibi, qui dirige le parti Taal.
Tibi a tenu des propos très durs, accusant la police d’utiliser des méthodes de « mafieux », dans le droit fil des propos de la famille qui ont laissé entendre que les policiers avaient falsifié les preuves sur place.
« Qu’ont-ils fait après ? Ils ont fait venir une équipe, ils ont nettoyé la scène de crime, nettoyé le sang, ils ont fait disparaitre les preuves,” a-t-il affirmé lors d’une conférence au centre de Givat Haviva, mardi. « Ce sont des méthodes de mafieux, pas de policiers. »
La police n’a pas répondu à une demande de commentaire mais son principal porte-parole, Aryeh Doron, a nié ces accusations.
Le Service des enquêtes internes de la police ne s’est pas prononcée sur l’existence de soupçons d’obstruction de la part de la police, soulignant qu’il y avait plusieurs suspects dans cette affaire. La police a refusé de commenter les propos de la famille.
Tibi a également condamné le déploiement de force dans le Neguev depuis la mi-novembre, dans le cadre de l’opération Nouvel ordre, initiative répressive controversée conçue pour éradiquer la contrebande d’armes, les crimes violents et les infractions routières au sein de la société bédouine.
Tarabin al-Sana est devenue le symbole de cette opération en raison de la longueur du déploiement policier mais d’autres opérations de type militaire ont eu lieu ailleurs, à commencer par Lakiya, Tel Sheva, Segev Shalom ou encore Hura. Des barrages routiers ont été déployés à l’entrée des deux premières villes en décembre dernier. Ils ont depuis été supprimés à Tel Sheva.
Selon Tibi, en dépit de la réputation des villes bédouines comme des zones de forte criminalité, le sud d’Israël a connu un assez faible nombre d’homicides en 2025.
« Ce n’est pas dans le Neguev que l’on déplore le plus grand nombre de meurtres dans la société arabe, mais dans le centre, dans le nord. Mais c’est plus sexy de parler de « gouvernance » dans le Neguev, a-t-il ajouté, en utilisant le mot devenu incontournable, en ce moment, dans la bouche des nationalistes de droite comme Ben Gvir, pour parler d’application de la loi.
La plupart des 252 morts violentes enregistrées au sein de la communauté arabe, l’an dernier, se sont produites dans le nord d’Israël, contre 35 morts dans le sud et aucune à Tarabin.
Le taux de crimes violents au sein de la société bédouine reste plus élevé qu’au sein de la société juive. Même avant l’arrivée de Ben Gvir au pouvoir, la police avait toutes les peines du monde à juguler des conduites qualifiées d’endémiquement dangereuses, entre vols, trafics d’armes et rivalités claniques promptes à dégénérer dans des accès de violences meurtrières au sein des communautés bédouines du sud.
Malgré les centaines de policiers mobilisés dans le cadre de cette opération, les résultats, jusqu’à présent, ne sont pas à la hauteur des espérances. Mercredi soir, les forces de l’ordre avaient confisqué deux armes de poing et deux fusils, infligé 808 amendes et émis 53 ordres de démolition pour des constructions illégales à Tarabin al-Sana, a annoncé la police.
Peu de personnes estiment que les opérations de police soient la bonne réponse aux problèmes, nombre d’entre eux voyant dans cette forte présence policière une démonstration de force politique destinée à impressionner les Juifs des villes voisines.
« Nous sommes témoins des provocations et des démonstrations de force faites dans les rues des villes arabes. Elles ne servent à rien, a déclaré Taleb al-Sana, un ancien député de la Knesset originaire de la ville bédouine de Lakiya, venu à Tarabin pour les obsèques.
Ben Gvir s’est rendu dans le village à plusieurs reprises depuis le lancement de l’opération, la semaine dernière. Al-Sana qualifie d’ailleurs Ben Gvir « d’antithèse de l’état de droit », affirmant qu’il n’est venu que pour « mettre le feu aux poudres… C’est sa spécialité, son boulot, c’est ce qu’il a toujours fait. »
“Des démonstrations de puissance »
Deux jours après le début de l’opération policière lancée le 29 décembre dernier, les habitants de la ville juive voisine de Lehavim ont découvert à leur réveil cinq nouvelles voitures incendiées pendant la nuit dans une station-service.
Selon la police, ces incendies ont été des actes de vengeance qui ont été perpétrés par le même gang de Tarabin, mais les habitants de Lehavim, ville plutôt chic, doutent d’avoir eu affaire à un acte aux motivations nationalistes, cet établissement ayant déjà été pris pour cible, et ce à plusieurs reprises.
Ce qui n’a pas empêché Ben Gvir d’accourir à Tarabin al-Sana quelques heures plus tard. Flanqué d’une impressionnante escorte, il a dit que les criminels n’avaient qu’une seule solution : « Hisser le drapeau blanc. »
« S’il le faut, je reviendrai là 20 fois de plus. La police sera là, et la Garde nationale sera là. Quand nous sommes là, on voit bien que ces criminels sont des lâches,” a-t-il dit à la presse. « Je dis à tous ceux qui respectent la loi qu’ils n’ont absolument rien à craindre, et à tous ceux qui ne le font pas, que nous allons leur donner une bonne correction. »
Le ministre a ensuite parcouru le village, entouré de ses gardes du corps et de dizaines de membres de la Garde nationale, qui non seulement lui ont ouvert la voie mais qui se sont déployés en amont des maisons devant lesquelles il souhaitait passer.
Rapidement, ce groupe, suivi par un troupeau de journalistes, s’est aventuré dans une sorte de jardin. Le propriétaire de la maison, un berger nommé Nasser Tarabin, est sorti de chez lui pour tomber nez à nez avec une dizaine de policiers armés, debout près de ses moutons en train de bêler et de son chien hirsute, enchaîné à une clôture.
Un des agents l’a brièvement interrogé, lui demandant où il faisait brouter son troupeau et si son chien était vacciné avant de prendre congé et de rejoindre Ben Gvir et le reste des hommes sur la route.
« Ils cherchaient la petite bête, mais ils n’ont rien trouvé », a ensuite déclaré Nasser au Times of Israel. C’est autour d’un thé servi dans une petite tasse en papier que Nasser et son voisin, Ahmad Tarabin, accompagné de ses jeunes enfants, ont parlé de ce qui s’était passé. (Ahmad n’a rien à voir avec Ahmad Tarabin, dont la maison a été perquisitionnée samedi. La plupart des membres du village sont originaires de la tribu Tarabin et portent donc ce nom de famille.)
Père de cinq enfants, Ahmad vit des allocations chômage : il explique au Times of Israel que la police a saccagé sa maison, 48 heures plus tôt, lors d’une perquisition de nuit. Le lendemain, il a dû conduire sa fille malade chez le médecin — puisque la clinique locale a fermé ses portes depuis le début de l’opération — et il se plaint des contrôles auxquels il a fait face à l’entrée et à la sortie du village.
Selon un autre riverain, Hamed Tarabin, 24 ans, les membres de la Garde nationale patrouillent en pleine nuit, parfois en diffusant de la musique via des haut-parleurs pour réveiller tout le monde.
Comme beaucoup d’autres habitants du village, Nasser et Ahmad ont voté pour le Likud aux dernières élections, mais aujourd’hui, ils disent qu’ils ne voteront plus pour aucun parti. « Il [Netanyahu] n’obtiendra rien de moi, bon débarras », assure Nasser.
Hamed, lui, n’a pas voté.
Abu Yair
Ben Gvir est, certes, à l’origine de l’opération de Tarabin al-Sana, mais les dirigeants bédouins qui se sont rendus dans la localité, la semaine dernière, pour condamner cette démonstration de force estiment que c’est également la faute de Netanyahu, qu’ils somment d’intervenir pour mettre fin aux répressions.
En 2021, Netanyahu s’était rendu à Tarabin pour demander aux habitants de le soutenir. Pour sortir de l’impasse dans laquelle il se trouvait acculé, les sionistes refusant de s’allier à lui en raison des accusations de corruption, Netanyahu avait décidé d’aller chercher des voix au sein de la population arabe.
Passant de villes en villages affublé du surnom « Abu Yair », Netanyahu, qui avait un temps alerté contre le risque du « vote massif des Arabes », avait courtisé la communauté en se présentant comme un ami qui les aiderait à revitaliser leurs communautés, et non comme un raciste.
Après son passage à Tarabin et dans d’autres villes arabes du Neguev, en mars, il avait publié une photo de lui en train de boire le café avec cinq cheikhs bédouins accompagnée de la légende : « Un café avec des amis. »
Le jour des élections, cette année-là, la majorité des habitants de la ville (65%) avait voté pour le Likud, au lieu de la Liste arabe commune, comme lors des précédents scrutins. La tendance s’était poursuivie lors des élections de 2022, quoiqu’en légère baisse, avec 59 % des voix. Compte tenu de la petite taille de Tarabin al-Sana, cela n’avait eu que peu d’incidence sur le succès de Netanyahu, mais son éphémère campagne à la recherche des voix arabes n’avait pas été oubliée par la société bédouine.
Depuis la tente utilisée pour les affaires de la ville de Tarabin al-Sana, le maire de Rahat, Talal Alkernawi, qui se trouve à la tête de la plus importante ville bédouine d’Israël, montre une photo de Netanyahu le jour de sa venue, il y a de cela près de cinq ans, ajoutant que le Premier ministre se doit de faire quelque chose.
« Ce pays a un Premier ministre : je comprends qu’il soit occupé, mais il est venu ici ! » dit-il en montrant l’image du doigt.
« Il s’est assis là, exactement, et il a dit avoir pris « un café avec des amis. » Sommes-nous vraiment amis, Abu Yair ? », interroge-t-il avec amertume.
Mercredi, Netanyahu est venu dans le Neguev, mais cette fois, il n’y a pas pris de café avec des cheikhs amicaux. Au contraire, le Premier ministre a retrouvé Ben Gvir pour témoigner de son soutien à cette opération, brisant en éclats les espoirs des habitants d’une possible maîtrise du ministre de la Sécurité intérieure.
« Le Neguev est hors de contrôle. Nous allons le maîtriser avec cette importante opération de la police israélienne, menée en collaboration avec d’autres services », a-t-il dit en s’engageant à « rendre le Neguev à Israël » en renforçant les implantations dans cette région désertique.
Alkernawi n’était pas là pour saluer Netanyahu : il se trouvait en effet à Jérusalem avec le président Isaac Herzog, pour les besoins d’une réunion organisée en toute hâte avec des dirigeants juifs et bédouins, mercredi, pour apaiser les tensions et trouver les moyens de lutter contre la criminalité violente.
Alkernawi a réitéré sa demande devant le président, se disant favorable à un déploiement policier afin de lutter plus efficacement contre le crime mais contre les barrages routiers, vécus comme des « signes d’occupation » – allusion difficile à la Cisjordanie.
A la tête du conseil municipal de Tarabin al-Sana, Abdelbassat Tarabin a dit à Herzog que « Bien sûr, il y a quelques criminels » dans le village, « mais on ne peut pas venir et fermer une ville pendant une semaine, comme cela se fait en Cisjordanie ».
Membre du Comité central du Likud, Tarabin est revenu sur la visite de Netanyahu. « Je suis déçu, notamment par Netanyahu, qui était venu nous voir », a-t-il dit.
« Nous avons grandi en Israël. J’ai 55 ans et je n’ai jamais vu une chose pareille. »
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