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Autrefois censurés, les aveux d’un commandant nazi condamné à mort désormais disponibles en anglais

“Conversations avec un bourreau” relate comment Jürgen Stroop, haut responsable nazi, a dirigé le massacre de plus de 50 000 Juifs et la destruction du ghetto de Varsovie

Le haut responsable nazi Jürgen Stroop observant ses troupes raser le ghetto de Varsovie. (Crédit : CORBIS/Corbis via Getty Images via JTA)
Le haut responsable nazi Jürgen Stroop observant ses troupes raser le ghetto de Varsovie. (Crédit : CORBIS/Corbis via Getty Images via JTA)

JTA — Jürgen Stroop, le commandant nazi qui avait dirigé l’extermination de plus de 50 000 Juifs, était assis dans une cellule à Varsovie, attendant sa propre exécution.

Avant de monter à la potence, Stroop avait décrit, sans aucun remords, son ascension au sein du régime nazi, la destruction du ghetto de Varsovie et sa participation quotidienne à des meurtres de masse. Il avait livré son témoignage à Kazimierz Moczarski, journaliste, chef de la résistance polonaise et vétéran de l’insurrection de Varsovie, qui avait partagé la cellule de Stroop à la prison de Mokotów pendant 255 jours en 1949.

Bien qu’il soit aujourd’hui considéré comme un héros pour avoir combattu l’occupation nazie, Moczarski avait été diabolisé par le régime communiste polonais d’après-guerre qui voyait dans son groupe de résistance une menace pour sa mainmise sur le pouvoir. Son incongru emprisonnement aux côtés d’un ancien officier nazi qu’il avait autrefois tenté d’assassiner avait donné à Moczarski l’occasion de consigner les aveux de Stroop dans un ouvrage influent : Conversations with an Executioner (« Conversations avec un bourreau »).

Bien qu’il ait été censuré pendant des années par le gouvernement polonais, cet ouvrage s’est révélé être une source d’informations cruciales sur Stroop, la montée du nazisme et la psychologie du génocide. Après avoir été traduit dans plus de quinze langues et adapté au théâtre et au cinéma au fil des décennies, Conversations avec un bourreau a été publié mardi pour la première fois en traduction anglaise intégrale par Steerforth, une collection de Pushkin Press.

Les défenseurs de l’ouvrage estiment qu’il était grand temps.

« D’une part, ce livre constitue une source historique essentielle pour cet événement majeur de l’histoire moderne du monde », a déclaré Sean Gasper Bye, le traducteur anglais de l’ouvrage, à la Jewish Telegraphic Agency.

« Conversations avec un bourreau ». (Crédit : Steerforth Press)

« Et d’autre part, c’est un ouvrage qui a sans cesse rencontré des difficultés pour être publié dans son intégralité. »

Après sa sortie de prison en 1956, Moczarski avait multiplié les tentatives infructueuses pour publier Conversations avec un bourreau, mais il n’avait suscité que peu d’intérêt de la part des éditeurs de la Pologne communiste.

Ce livre ne cadrait pas avec les discours idéologiques communistes sur la Shoah, qui minimisaient la tragédie au profit de la victoire totale sur les nazis. La répression menée par le gouvernement contre les membres de la résistance polonaise, qui avait conduit à l’emprisonnement de Moczarski aux côtés de Stroop, restait également un sujet tabou.

Une version en feuilleton de l’ouvrage était parue pour la première fois dans le magazine polonais Odra entre 1972 et 1974, et Moczarski était mort l’année suivante, à l’âge de 68 ans. Il devait ne jamais voir la première édition censurée de 1977, qui supprimait toute référence aux raisons de sa propre incarcération. Il n’avait pas non plus assisté à la publication de Conversations avec un bourreau, sous la forme d’un livre non censuré en 1992, après la chute du communisme, lorsque l’ouvrage était devenu un best-seller.

Aujourd’hui, le livre jouit d’un « statut canonique » en Pologne, a déclaré Bye. Il figure depuis des années sur les listes de lecture obligatoire à l’école, façonnant ainsi la manière dont des générations de Polonais se souviennent de la Shoah.

Le récit de Moczarski a également dû mener un combat de longue haleine pour atteindre les lecteurs anglophones. Pendant la guerre froide, la censure, les perturbations des communications et la fermeture des archives en Europe de l’Est avaient rendu difficile la publication d’ouvrages en anglais provenant de Pologne, a expliqué Bye. Cela avait, des années durant, réduit l’attention portée aux sources et aux langues d’Europe de l’Est pendant la Shoah dans les études menées sur le sujet dans les pays anglophones.

La nouvelle traduction anglaise a été soutenue par Clare Bullock, l’éditrice de l’ouvrage au Royaume-Uni, qui est d’origine polonaise. Elle a passé des années à militer pour que ce livre soit publié en anglais auprès de plusieurs maisons d’édition.

Les destins de Moczarski et de Stroop étaient liés bien avant qu’ils ne partagent une cellule. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Moczarski avait rejoint l’Armée de l’Intérieur, la principale force de résistance polonaise, où il avait travaillé pour le Bureau de l’information et de la propagande.

Kazimierz Moczarski. (Crédit : Wikimedia/Domaine public)

Ciblant les fonctionnaires nazis locaux et leurs collaborateurs, Moczarski et ses complices avaient assassiné le prédécesseur de Stroop, Franz Kutschera, surnommé le « Boucher de Varsovie » en raison de ses exécutions massives de civils polonais. Ils avaient également tenté, sans succès, d’assassiner Stroop, comme l’avait raconté Moczarski depuis leur cellule.

Bien qu’il ne fût pas juif, Moczarski avait soutenu l’Organisation juive de combat (ŻOB) et il avait entretenu des liens avec elle. L’Armée de l’Intérieur avait fourni aux dirigeants de la ŻOB des armes et des instructions techniques pour le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943, la plus grande révolte juive contre les nazis.

Un an plus tard, Moczarski avait pris part au soulèvement de Varsovie, mené par l’Armée de l’Intérieur à l’échelle de la ville. Les nazis avaient réprimé également cette révolte avec brutalité, ce qui avait entraîné la mort de plus de 160 000 Polonais, dont quelque 17 000 Juifs polonais qui avaient participé aux combats ou qui avaient été découverts alors qu’ils se cachaient.

Au lieu d’être récompensé après la guerre, Moczarski avait été arrêté en 1945 alors que les communistes consolidaient leur pouvoir au lendemain du régime nazi. Le nouveau régime avait déclaré sans fondement que l’Armée de l’Intérieur était une organisation quasi-fasciste, affirmant qu’elle avait collaboré avec les nazis plutôt que de les combattre. Moczarski avait passé 11 ans en prison, où, devait-il raconter plus tard, il avait subi 49 méthodes de torture.

Son incarcération aux côtés de Stroop avait constitué une autre forme de torture, selon Bye, qui a déclaré que cela était revenu à « l’assimiler symboliquement, lui, un courageux patriote polonais, à un criminel de guerre nazi ». »

Les deux hommes avaient un troisième compagnon de cellule : Gustav Schielke, un ancien policier allemand devenu officier subalterne de la SS. Bien qu’irrité par la subordination de la police aux nazis, il ne leur avait pas résisté. En prison, ces ennemis avaient vécu selon un code exigeant l’égalité et la promiscuité pour survivre. Ils dormaient ensemble à même le sol sur trois paillasses et Moczarski passait ses nuits blotti entre Stroop et Schielke pour se réchauffer.

Moczarski s’était donné pour mission de comprendre les criminels de guerre.

« Si je réussis, j’aurai la chance, ne serait-ce que dans une certaine mesure, de répondre à ma propre question », avait-il écrit.

Le SS-Gruppenführer Jürgen Stroop donnant des instructions à la police auxiliaire ukrainienne (les « hommes de Trawniki »), à Varsovie, en Pologne. 1943. (Crédit : Yad Vashem)

« Quel mécanisme historique, psychologique et sociologique a conduit certains Allemands à se regrouper au sein de cette bande de meurtriers de masse qui a gouverné le Reich et qui a tout mis en œuvre pour imposer son ‘Ordnung’ – son Ordre – en Europe et dans le monde ? »

Il avait découvert en Stroop un Allemand de la classe moyenne de son époque, peu instruit, animé par la volonté de gravir les échelons militaires, vouant un culte à l’ordre et à l’obéissance, et ayant tendance à répéter, comme un perroquet, l’idéologie nazie.

À mesure que ses défenses s’étaient effritées, Stroop avait livré à Moczarski, jour après jour, le récit des ordres qu’il avait reçus pour réprimer le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943. Pendant près d’un mois, ses hommes avaient combattu des guérilleros juifs et ils avaient fini par incendier le ghetto, bloc par bloc. Il qualifiait ces opérations de « neutralisation » des Juifs ou de « nettoyage » du ghetto de Varsovie des « sous-hommes ».

Lorsque Moczarski avait demandé à Stroop s’il avait eu pitié des combattantes qu’il avait capturées et tuées, il avait rapporté que le commandant lui avait répondu, après un long silence « agité », par des stéréotypes nazis.

Soulèvement du ghetto de Varsovie, en mai 1943. (Crédit : Rapport de Jürgen Stroop à Heinrich Himmler, Wikimedia Commons)

« Finalement, le général se redresse, lisse ses cheveux au niveau des tempes et répond, d’un ton chantant », avait écrit Moczarski.

« Quiconque souhaitait être un vrai homme à cette époque, c’est-à-dire un homme fort, devait agir comme je l’ai fait. Gelobt sei was hart macht ! » Cette phrase allemande de Nietzsche, qui signifie « Loué soit ce qui endurcit », était tirée de la propagande nazie.

Dans ce portrait de Stroop, Bye le décrit comme un homme dont la principale motivation était de gravir les échelons de la hiérarchie du parti nazi. Si Stroop reprenait les discours nazis et adaptait ses convictions en conséquence – dès qu’il est devenu officier SS, il avait rompu avec l’Église catholique romaine et il s’était déclaré « Gottgläubig », un terme religieux nazi – une grande partie de son témoignage se résumait à un récit vantard de ses victoires personnelles.

« C’était un certain type de nazi », a déclaré Bye.

Le haut responsable nazi Jürgen Stroop. (Crédit : Archives nationales des États-Unis, issu du Tribunal militaire international de Dachau présidé par la 3ᵉ armée américaine)

« Tout le monde n’était pas un idéologue engagé à 100 %. Il y avait beaucoup de gens simplement ambitieux et sans scrupules, et cela faisait partie du moteur qui faisait tourner la machine nazie. »

L’idée selon laquelle la Shoah avait été commise de plein gré par des gens ordinaires, soucieux de leur carrière, et non pas uniquement par des idéologues nazis et des sadiques, avait trouvé un écho dans d’autres ouvrages marquants de la recherche et de la culture, depuis Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt, publié en 1963, jusqu’au film « The Zone of Interest » sorti en 2023.

L’authenticité de Conversations avec un bourreau a été remise en cause, car Moczarski ne disposait d’aucun moyen de prendre des notes dans sa cellule, mais il a pourtant relaté des années de dialogues avec une précision saisissante. Moczarski affirmait avoir développé une mémoire exceptionnelle en prison et avoir pu rédiger le livre de mémoire. Après sa libération, il a vérifié les faits en se procurant les rapports de Stroop auprès de la Commission polonaise d’enquête sur les crimes de guerre nazis, ainsi que des informations issues des archives du Pentagone.

Les limites de cet ouvrage en tant que témoignage de première main en font également une source précieuse, a déclaré Bye.

La destruction du ghetto de Varsovie par Stroop avait été si efficace que Conversations avec un bourreau offre un aperçu rare de ce qui s’est passé.

Selon Bye, des récits comme celui de Moczarski revêtent une importance croissante à mesure que la dernière génération de survivants de la Shoah s’éteint et que la Shoah s’efface de la mémoire collective. Il espère que cette nouvelle traduction en anglais offrira aux lecteurs un contrepoids aux discours actuels sur la Shoah, qui émergent en politique et ailleurs, et qui modèlent le passé pour l’adapter à des messages idéologiques.

« Il y a tant de personnes qui ont tout intérêt à ce que nous considérions la Shoah d’une manière particulière, qui veulent instrumentaliser la Shoah en tant qu’événement au poids émotionnel énorme à leurs propres fins », a-t-il déclaré.

« L’une des façons dont nous pouvons rester en contact avec la réalité de la Shoah est de revenir à des sources primaires comme celle-ci – de revenir vers les personnes qui l’ont vue de leurs propres yeux et qui l’ont elles-mêmes décrite par écrit. »

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