Beyrouth: Les pourparlers entre le Liban et Israël révèlent de profondes divisions internes
Entre rejet du Hezbollah et une ouverture du camp adverse, les Libanais, lassés par la guerre, restent sceptiques quant à l’issue des négociations
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Depuis sa petite boutique à Beyrouth, face à un immeuble détruit par une frappe aérienne israélienne, Qassem Saad confie être épuisé par les guerres répétées entre Israël et le Liban et espérer que les négociations mettront fin à des dizaines d’années de souffrances.
« Nous savons qu’Israël restera notre ennemi, mais nous sommes fatigués », a déclaré cette semaine à l’AFP Saad, 49 ans, légèrement blessé lors de la frappe.
Le Liban et Israël se sont rencontrés mardi pour des discussions directes, une première en 43 ans. Selon le Premier ministre Netanyahu, qui en a fait l’annonce le 9 avril, ces négociations menées par les ambassadeurs des deux pays visent à démanteler l’arsenal du groupe terroriste chiite du Hezbollah et à encadrer des relations pacifiques entre Israël et le Liban. Les autorités libanaises, de leur côté, ont insisté sur le fait que la priorité de Beyrouth restait l’obtention d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah.
Les États-Unis, Israël et le Liban ont émis une déclaration commune à l’issue de la réunion, indiquant avoir tenu des « discussions productives » en vue de lancer des négociations directes entre Beyrouth et Jérusalem.
« Ce qui compte pour nous, c’est de pouvoir élever nos enfants et vivre en paix », a ajouté Saad. « S’il existe une solution globale, nous y sommes favorables, à condition que chacun respecte l’autre. »
« Si Israël se retire de tout le sud, nous rend nos prisonniers, reconnaît nos droits et garantit qu’il n’y aura plus d’attaques, alors je suis évidemment favorable aux négociations. »
Les troupes israéliennes sont actuellement déployées dans le sud du Liban, où elles ont pris position début mars en réponse aux attaques lancées par le Hezbollah contre Israël, menées pour appuyer la République islamique d’Iran, son principal soutien.
Des unes révélatrices des divisions
La veille de l’ouverture des négociations, le chef du Hezbollah, Naim Qassem, a clairement affiché son opposition, appelant les dirigeants libanais à annuler ce qu’il a qualifié de « capitulation » du gouvernement libanais face aux États-Unis.
S’adressant au président Joseph Aoun, il a déclaré : « Ils vous poussent à vous battre contre votre propre peuple ; ils ne seront satisfaits que lorsque tout au Liban aura été détruit au profit des intérêts d’Israël. »
Il a également juré que le Hezbollah poursuivrait le combat, malgré les pourparlers, « jusqu’à son dernier souffle ».
Des partisans du Hezbollah ont manifesté samedi à Beyrouth pour dénoncer les négociations.
Au lendemain de ces discussions historiques, les Unes de la presse libanaise ont reflété les profondes divisions du pays, oscillant entre rejet catégorique et soutien.
Al-Akhbar, journal affilié au Hezbollah, a publié une photo du président libanais Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, avec pour titre Le régime de la honte – fanfaronnant à Washington, reprenant la rhétorique du Hezbollah.
À l’inverse, Nidaa al-Watan, proche des factions opposées au Hezbollah, a publié une image de la rencontre montrant les drapeaux libanais et israélien côte à côte, sous le titre « Un tabou brisé ».
Le quotidien Al-Joumhouria, également considéré comme plus proche du camp opposé au Hezbollah, a qualifié la rencontre « d’historique » en publiant une photo des ambassadeurs.
Une rare réaction politique pendant les pourparlers est venue des opposants au Hezbollah. Nadim Gemayel, député du Parti Kataeb, formation chrétienne opposée au Hezbollah, a posté sur X une photo de la réunion, accompagnée du commentaire : « Après 43 ans de temps perdu et de guerres absurdes », en référence à la dernière série de négociations directes et publiques entre Israël et le Liban.
En 1983, Israël et le Liban avaient mené des pourparlers visant à coordonner le retrait de Tsahal après la première guerre du Liban et à établir des arrangements de sécurité le long de la frontière. L’accord signé le 17 mai de cette année-là avait finalement échoué en raison de l’opposition interne au Liban et des pressions exercées par la Syrie sur Beyrouth.
« Nous voulons souffler »
Mohammad al-Khatib, 57 ans, est propriétaire d’une entreprise d’électronique située à proximité du site d’une frappe aérienne à Corniche al-Mazraa, à Beyrouth, où l’odeur de fumée persiste encore et où les bâtiments restent noircis par la suie. Il dit ne pas croire qu’Israël respectera un quelconque accord.
« On ne négocie pas sous les bombardements, les tirs d’artillerie et l’humiliation. Où est la justice ? », interroge-t-il, s’adressant à l’AFP.
Selon lui, les Israéliens « n’ont jamais respecté la paix. Leur ambition est l’expansion et le contrôle du Liban… Israël n’a jamais été digne de confiance ».
Dans ce quartier, l’un des nombreux secteurs de Beyrouth frappés la semaine dernière lors d’une vague de bombardements à l’échelle nationale ayant fait plus de 350 morts, des habitants comme Saad tentent de récupérer ce qu’ils pouvaient parmi les décombres de leurs maisons et de leurs commerces.
Kamal Ayad, 49 ans, s’est arrêté pour se reposer à l’ombre d’un immeuble où il s’efforce de réparer les dégâts, tandis que d’autres déblayent les gravats.
« Nous sommes favorables aux négociations si elles servent les intérêts du Liban, si elles permettent de résoudre les problèmes, de mettre fin à la guerre et de nous laisser vivre en paix », affirme-t-il.
« Nous voulons la paix… et nous espérons que l’Iran ne s’y opposera pas », ajoute-t-il. « Nous sommes extrêmement fatigués… Nous avons traversé de nombreuses guerres et nous voulons pouvoir souffler. »
Craintes d’un conflit interne
Le Liban a entamé des pourparlers avec Israël quelques jours après l’échec des discussions entre les États-Unis et le régime iranien visant à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Les deux parties ont annoncé un cessez-le-feu de deux semaines qui, selon Téhéran et Islamabad, qui joue un rôle de médiateur, incluait le Liban, une affirmation contestée par Israël et Washington.
« Il doit y avoir une solution entre les États-Unis et l’Iran, sinon ces négociations sont inutiles », estime Joe Ghafari, 61 ans, dans le quartier d’Ashrafiyeh à Beyrouth.
« La décision ne nous appartient pas. Si c’était le cas, je soutiendrais les négociations. »
Ghafari dit craindre une reprise des tensions internes dans un pays marqué par une guerre civile sanglante entre 1975 et 1990.
« Comment faire la paix avec Israël si une partie de la population s’y oppose ? », s’interroge-t-il. « Si ces négociations avancent sans le soutien de l’autre camp, un conflit interne sera inévitable. Et le Liban n’est pas en état de supporter une nouvelle guerre civile. »
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