Bret Stephens suggère de « démanteler » l’ADL et d’en faire plus pour l’identité juive
Le chroniqueur conservateur du New York Times a remis en cause l'efficacité des mesures contre l'antisémitisme, estimant que cette quête de validation externe est "vaine"
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JTA — A l’occasion d’un discours dans lequel il a parlé des antisémites comme appartenant à l’« axe des perfides, des despotiques, des hypocrites, des cyniques, des dérangés et des indécrottablement stupides », Bret Stephens a suggéré que les partisans de l’Anti-Defamation League (ADL) et d’autres organisations de défense juives en finissent avec leur stratégie actuelle de lutte contre l’antisémitisme et réaffectant leurs ressources au renforcement de la vie juive.
Chroniqueur conservateur du New York Times et fondateur de la revue de pensée juive Sapir, Stephens a expliqué que l’antisémitisme était, selon lui, imperméable aux appels à la tolérance, à l’évocation des apports des juifs et des Israéliens ou encore aux actions obligatoires de sensibilisation à la Shoah.
Il en a appelé à d’importants investissements dans les écoles juives, les institutions culturelles, la philanthropie, les médias, l’édition et les autorités religieuses, dont les infrastructures existaient déjà mais qui manquaient d’ampleur et de coordination.
« Ce que nous qualifions de lutte contre l’antisémitisme, qui consomme chaque année des dizaines de millions de dollars de la philanthropie juive et qui est désormais au cœur de l’action de toutes les organisations juives, est pleine de bonnes intentions mais la plupart du temps, totalement vaine », a déclaré Stephens en prononçant l’édition 2026 du discours sur l’« État du judaïsme dans le monde » au 92nd Street Y, à Manhattan, dimanche. « Il nous faut dépenser l’argent et faire porter nos efforts sur autre chose. »
Lors d’une conversation sur scène après la conférence, Stephens a déclaré au rabbin David Ingber, directeur principal de la vie juive du 92nd Street Y, que si cela ne tenait qu’à lui, il « démantèlerait » l’ADL, la plus importante organisation juive de lutte contre l’antisémitisme.
« Ce n’est pas ainsi que l’argent des Juifs devrait être dépensé », a déclaré Stephens à Ingber, bien conscient que le PDG de l’ADL, Jonathan Greenblatt, était dans le public.
« Cela ne contribue pas à faire que les jeunes Juifs prennent conscience de leur judéité, autrement qu’en regardant ‘La Liste de Schindler’ ou en se rendant au Musée de la Shoah. Ce ne sont pas les lieux de l’identité juive. Si l’idée est de survivre, il ne faut pas que la victimisation soit le cœur de notre identité. »
Contacté le lendemain, Greenblatt a déclaré que Stephens était un ami aux idées « fortes et provocantes » sur l’identité juive mais dont les critiques sur la lutte contre l’antisémitisme étaient « inappropriées ».
Greenblatt a rappelé que l’action de l’ADL passait par la collecte de données sur les crimes de haine, des actions de formation à la sécurité dans les synagogues et autres institutions juives et la gestion d’un Centre sur l’extrémisme qui recueille des informations utilisées pour « déjouer les complots susceptibles de coûter la vie à des membres de notre communauté. »
Greenblatt s’est dit d’accord sur l’importance d’investir dans l’éducation juive et l’identité. « Je suis totalement d’accord sur le fait que la meilleure défense contre l’antisémitisme est l’attaque, ce qui ne disqualifie pas pour autant la défense. Il n’y a pas de communauté juive forte sans communauté juive sûre », a-t-il déclaré à la JTA. « On ne peut pas avoir ce que Bret qualifie de peuple juif prospère s’il est constamment menacé. Je ne pense pas du tout que ce soit un choix binaire. »
L’ADL est sous le feu de la critique, de gauche comme de droite. La gauche lui reproche sa position favorable à Israël et de se rapprocher de l’administration Trump, et la droite, d’être favorable à des politiques « woke » et d’avoir tenu un discours inefficace contre l’antisémitisme, aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite.
Interrogé sur ces critiques, Greenblatt a déclaré que l’ADL, organisation de lutte contre la haine parmi les plus anciennes des Etats-Unis, était devenue une cible facile, à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté juive, pour les frustrés du sectarisme et les personnes désireuses de discréditer leurs ennemis idéologiques. « Je pense que ce petit jeu des reproches est mauvais pour l’Amérique, et mortel pour notre communauté juive », a-t-il ajouté.
Se tourner vers soi
Le discours sur l’état des Juifs dans le monde est, depuis 1980, une tradition de l’influent centre culturel de New York. Il a été prononcé, par exemple, par le diplomate israélien Abba Eban, le lauréat du prix Nobel Elie Wiesel ou encore le philosophe français Bernard-Henri Lévy. Pour la troisième année d’affilée, il est prononcé par un commentateur de centre-droit.
Avant Stephens, l’auteur et podcasteur Dan Senor (en 2025) et la journaliste Bari Weiss (en 2024) avaient suggéré que la meilleure réponse pour une communauté ébranlée par l’antisémitisme, suite au massacre du Hamas, le 7 octobre 2023, consiste pour les Juifs à se tourner vers eux-mêmes et investir dans leurs institutions au lieu de chercher l’inclusion ou la protection de coalitions.
Par ailleurs, des écrivains juifs de gauche, à l’instar d’Eric Alterman, du Forward et de The New Republic ou Michelle Goldberg, du New York Times, évoquent le fossé qui, selon eux, se creuse entre un establishment juif conservateur et une majorité juive libérale troublée par l’ampleur de la guerre à Gaza. Tout en condamnant les attaques du Hamas et l’antisémitisme de gauche comme de droite, ils estiment que l’anti-sionisme n’est pas forcément de l’antisémitisme, et que les organisations juives feraient bien de privilégier les valeurs libérales et démocratiques au lieu de prendre la défense d’Israël, quoi qu’il en coûte.
« Je ne pense pas que nous ayons fait un choix idéologique », explique Ingber à la JTA, qui lui demandait la liste récente des intervenants. « C’est là que se trouve le centre de gravité en ce moment. Des voix comme celles de [Stephens, Bari et Dan] s’engagent face à la complexité de la situation : elles sont, en quelque sorte, le reflet de ce qui se passe en Israël » et ailleurs.
« Je ne pense pas que cela signifie que nous sommes d’accord avec leur manière de voir le monde : cela signifie en revanche que la communauté juive bénéficie de leur popularité », a-t-il ajouté.
Stephens, qui a dit à Ingber qu’il était le « trublion » des éditoriaux normalement plutôt libéraux du New York Times, avait organisé son discours autour de quatre arguments : le fait que la lutte contre l’antisémitisme était grandement inefficace, que l’antisémitisme était une sorte de compliment pervers enraciné dans le ressentiment, que les Juifs feraient mieux d’arrêter de tenter de combattre la haine par leur réussite ou des arguments moraux et enfin que la survie des Juifs dépendait de la construction d’institutions indépendantes et non d’une quête d’acceptation de la société au sens large.
Stephens s’est demandé dans quelle mesure des dizaines d’années d’investissements dans l’éducation, la communication et la surveillance — les stratégies au coeur d’organisations telles que l’ADL ou les organisations de défense sur les campus — avaient donné des résultats mesurables, car les croyances et actes antisémites n’avaient fait que croître.
« Il y a vraiment des gens qui pensent que la lutte contre l’antisémitisme fonctionne ? » demande-t-il.
Stephens en veut pour preuve les sondages, qui montrent qu’« un millenial sur cinq, génération Z comprise, croit que les Juifs sont responsables de la Shoah », mais aussi la persistance du discours antisémite dans les médias, la politique et le monde universitaire au moment où les institutions juives sont, selon lui, plus engagées et financées que jamais.
Stephens a joint sa parole à plusieurs observateurs qui s’interrogent sur le coût et l’efficacité des actions de lutte contre l’antisémitisme, en forte augmentation ces dernières années.
« Voici l’erreur que nous commettons : nous pensons que l’antisémitisme vient du fait que les gens manquent de connaissances ou ont des informations inexactes. Nous pensons que si les gens connaissaient mieux l’histoire des persécutions juives, s’ils comprenaient mieux le conflit israélo-arabe, s’ils connaissaient toutes les manifestations possibles de l’antisémitisme, s’ils étaient plus au fait de la contribution des Juifs au succès de l’Amérique et au bien-être de l’humanité, cette haine qui nous frappe s’estomperait et qu’elle n’aurait peut-être même jamais commencé, » affirme-t-il. « Cette idée est totalement fausse. »
Stephens voit dans l’antisémitisme une réponse à la fois à la spécificité des Juifs, qui agit comme une forme de contre-culture au sein des sociétés autoritaires ou conformistes, et au ressentiment, surtout lorsque les communautés juives sont prospères.
« Ils ne nous détestent pas à cause de nos fautes et de nos échecs », estime Stephens. « Ils nous détestent à cause de nos vertus et de nos succès. »
Stephens est très critique envers ce qu’il qualifie d’envie juive irrépressible de chercher la validation via ses contributions à la société — comme en témoigne, à ses yeux, la participation des Juifs aux mouvements progressistes et aux initiatives israéliennes pour la paix, signes selon lui qui ne parviennent pas à faire taire l’hostilité.
« Le fait de constamment chercher à prouver que nous sommes dignes de l’affection du reste du monde est une bataille perdue d’avance », ajoute-t-il.
Le « Juif du 8 octobre »
C’est précisément cet argument qui amène le quatrième et dernier point de Stephens, à savoir le fait que les Juifs feraient bien d’investir dans la construction et l’expansion de leurs propres institutions au lieu de chercher l’inclusion ou la protection au sein de vastes coalitions.
Citant le compositeur Philip Glass, Stephens rappelle : « S’il n’y a pas de place pour vous à table, fabriquez votre propre table. »
« Nous avons d’excellentes écoles juives mais il nous en faut beaucoup plus », ajoute-t-il. « Nous avons des institutions culturelles surprenantes et incroyablement actives… Nous avons aussi des philanthropies juives extraordinaires, qui doivent se concentrer sur elles-mêmes. »
Tout comme Senor l’a fait lors de son discours en 2025 au 92nd Street Y, Stephens a dit que le moment actuel — marqué par le regain d’antisémitisme et l’aliénation sociale — n’était pas qu’une crise mais aussi une chance de renouveau juif.
En parlant des « Juifs du 8 octobre », terme popularisé après le pogrom du 7-octobre contre Israël, Stephens explique avoir lui-même repensé sa définition des Juifs traumatisés, d’une façon plus positive.
« Ce que j’aurais dû dire, c’est que le ‘Juif du 8 octobre’ est celui qui, au réveil, fait en sorte de se souvenir de celui ou celle qu’il ou elle est, en son for intérieur », conclut-il
La conversation de Stephens avec Ingber a été interrompue à deux reprises par des perturbateurs, aussitôt reconduits hors de la salle par le service de sécurité. Avant la conférence, des manifestants s’étaient massés devant le lieu de la conférence pour agiter des drapeaux palestiniens et scander : « Palestine libre, libre ».
Selon Ingber, ces manifestants l’ont nargué, lui et les autres personnes venues assister ou prendre part à la conférence, à leur sortie du bâtiment.
la Communauté du Times of Israël !







