Cinéma : « Notre salut », un regard sans fard sur la France de Vichy
Emmanuel Marre dresse le portrait d'une fonction publique dévouée au maréchal Pétain et à sa Révolution nationale, une politique d'extrême droite influencée par l'Action française
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En racontant dans « Notre salut » l’histoire de son arrière-grand-père, fonctionnaire du régime de Vichy, le réalisateur Emmanuel Marre éclaire d’un jour nouveau la collaboration, vue à travers « le parcours de quelqu’un qui est au second plan ».
« Notre salut », en salles mercredi en France, retrace le parcours d’Henri Marre (joué par Swann Arlaud), modeste fonctionnaire en poste au commissariat à la lutte contre le chômage, qui tenta de faire carrière au sein de l’administration vichyste.
Pour alimenter son récit, Emmanuel Marre s’est appuyé sur la correspondance de son aïeul avec sa femme, mêlant intimité et considérations sur sa carrière, mais aussi un ouvrage écrit par Henri Marre, sorte de réflexion sur la conduite des affaires de l’Etat, et intitulé « Notre salut ».
« J’ai longtemps regardé le grand personnage au centre sur les photos historiques, et d’un coup, en lisant ces lettres, […] je me suis dit que ce serait intéressant de raconter le parcours de quelqu’un qui est au second plan », a raconté à l’AFP Emmanuel Marre lors du festival de Cannes, où le film a remporté le prix du meilleur scénario.
Une idée saluée par l’historien Marc-Olivier Baruch, auteur de Servir l’État français: l’administration en France de 1940 à 1944, ouvrage de référence sur l’administration vichyste.
Anonyme
« Un régime, si la machine ne suit pas, il ne se passe rien », insiste l’historien. « Pourquoi est-ce que le statut des Juifs – loi d’octobre 1940 excluant les Juifs de nombreuses professions – est si bien appliqué et l’exclusion des francs-maçons si mal ? Parce que, pour l’application du statut des Juifs, l’administration ne pose aucun problème, et certains accélèrent même les choses », analyse Marc-Olivier Baruch.
« Notre salut » dresse le portrait d’une fonction publique dévouée au maréchal Pétain, figure révérée à la gloire considérable, et à sa Révolution nationale, une politique d’extrême droite influencée par l’Action française.
Henri Marre, sorte de parvenu à l’ambition contrariée, se lance par exemple dans une comptabilité macabre lorsqu’on lui demande de prêter des camions pour une rafle de juifs en 1942 à Toulouse.
Le « ramassage » des Juifs devient un « regroupement » dans le langage administratif. Et si un fonctionnaire dépasse ses fonctions en fournissant des sanitaires et du foin aux déportés malheureux, il est sanctionné pour avoir engagé des frais supplémentaires.
Après le succès du film biographique sur Charles de Gaulle et le portrait du journaliste collabo Jean Luchaire dans « Les Rayons et les Ombres », tous deux sortis cette année, « Notre salut » s’intéresse à un anonyme, ni parfait salop, ni résistant admirable.
Histoire en face
« Ce qui m’embête avec l’héroïsme ou l’anti-héroïsme, c’est que ça passe sous silence le fait que les choses se jouent dans des petits endroits », affirme Emmanuel Marre.
« On est des êtres humains, on n’est pas forcément courageux », insiste le réalisateur. « La résistance, l’héroïsme, ce n’est vraiment pas à la portée de tout le monde », poursuit-il.
Swann Arlaud, également rencontré à Cannes, livre son analyse du film : « Ça nous amène à nous dire : ‘Et moi, j’aurais fait quoi exactement ?’ »
« On ne cherche pas à distribuer les bons et mauvais points, dire voilà les méchants, voilà les gentils, nous disons : ‘regardons notre histoire en face, nos histoires familiales' », ajoute l’acteur.
Henri Marre, c’est « monsieur rien, monsieur qui-aurait-voulu-être-quelque-chose et qui au fond n’est pas grand-chose, il est un peu ramené à sa médiocrité », décrit Marc-Olivier Baruch.
« Il ne faut jamais sous-estimer aussi la bêtise qui régnait à cette époque-là », rappelle-t-il. À la fin de la guerre, on compte 950 000 fonctionnaires en France, contre 600 000 dix ans plus tôt, affirme Baruch.
« Vichy, qui est un régime qui dénonce la bureaucratisation, augmente de 50 % le nombre de fonctionnaires » et a donné une place prépondérante à l’administration avec la disparition du régime parlementaire, explique l’historien.
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