Comment la chanteuse juive Carole King a défié les attentes sociales en devenant célèbre
L'ex-rédactrice en chef du Forward, Jane Eisner, a suivi la trace de Carole King, qui a récemment demandé à ce que ses œuvres ne soient plus distribuées en Israël dans le cadre d'une initiative intitulée "Pas de musique pour le génocide"
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En 1971, lorsque la star juive américaine Carole King sort son album à succès « Tapestry », une lycéenne du nom de Jane Eisner fait partie de ses fans.
« Ce fut une vraie révolution dans la vie de milliers de filles comme moi », confie Eisner, 15 ans à l’époque, est aujourd’hui journaliste et auteure. « Sa musique était totalement originale : on n’avait jamais rien entendu de tel. Je me suis identifiée à bien des paroles et à l’émotion qu’elle mettait dans ses interprétations. »
« Elle était une femme juive du Queens. J’étais une fille juive du Bronx. Elle avait les cheveux bouclés… [et] n’était pas influencée par les canons de beauté de l’époque. Il y avait quelque chose de complètement naturel et d’authentique chez elle. J’ai toujours été fan. »
Eisner a fait de sa passion une biographie intitulée « Carole King : She Made the Earth Move », dernier volet en date de la série Jewish Lives publiée par Yale University Press. Inspiré de l’un des titres de King, ce livre est sorti le 16 septembre dernier.
Eisner a appris à jouer des morceaux de King au piano, qu’elle explique dans son ouvrage, accords à l’appui.
« J’ai commencé par me demander ‘Comment écrire sur Carole King sans être capable de jouer sa musique ?’ » questionne l’auteure. « Je connais bien le sujet des Juifs américains et des femmes. Mais franchement, je ne connaissais pas aussi bien sa musique. »
Parmi les chansons analysées dans le livre, tant au niveau de la musique que des paroles, figure « (You Make Me Feel Like) A Natural Woman » et « So Far Away ».
Comme le souligne Eisner, « Les paroles ne sont qu’une partie d’une chanson. Je voulais faire quelque chose de différent et d’original. Je voulais vraiment explorer sa musique, pas seulement les paroles. »
Il y a de cela quelques années, le mari d’Eisner lui offre des partitions de King. Ses premières tentatives d’interprétation ne vont pas de soi. Lorsque la pandémie de COVID-19 frappe la planète, Eisner s’inscrit à des cours de piano — à distance, bien sûr — et les choses commencent à changer.
Ce n’est pas un hasard si, sur la photo de couverture, King apparaît, tout en boucles de cheveux, avec son piano. Cet instrument de musique est en effet un élément central de sa vie — et, selon Eisner, un personnage à part entière du livre.
« C’est son tout premier instrument de musique », explique Eisner. « [Elle vit] avec depuis ses quatre ans. »
Interrogée sur la chanson de King qu’elle préfère, l’auteure hésite. Alors lycéenne, elle chante « Will You Love Me Tomorrow » tout le long d’un voyage en bus à travers le pays. Des années plus tard, elle s’entiche de « You Light Up My Life ».
Par ailleurs, « So Far Away » l’invite à la réflexion. A l’instar de King, elle est une pionnière pour les femmes : là où King a su concilier mariage et maternité tout en se faisant un nom dans la musique à un jeune âge, à un moment clé de son histoire, Eisner a su mener une brillante carrière de journaliste – elle fut entre 2008 et 2019 la première femme rédactrice en chef du Forward, journal juif publié depuis 111 ans.
« C’est très émouvant », confie Eisner à propos de « So Far Away », « cela nous rappelle ce que c’est que d’être loin de sa famille, de voyager, de se demander ce qui est juste. » À propos des paroles, Eisner ajoute : « Elle avait un bébé dans une main et un stylo dans l’autre : c’est quelque chose qui la caractérise. »
L’âge d’or des artistes juifs
Née Carol Klein, en 1942, au sein d’une famille juive, elle passe les premières années de sa vie à Brooklyn. (Sa famille est originaire d’Europe de l’Est, notamment d’une ville appelée Orsha, dévastée par un pogrom en 1905.) Son frère Richard est sourd et souffre de troubles mentaux. Selon le livre, il est interné à la Willowbrook State School de Staten Island, selon Eisner tristement connue pour ses conditions de vie « cruelles, répugnantes, presque inhumaines ». Lorsque Richard décède, en 2015, sa sœur lui rendra hommage sur les réseaux sociaux.
Lorsque King est enfant, New York est le théâtre d’une étonnante concentration de talents juifs américains émergent. Barbra Streisand, Neil Sedaka et Paul Simon ont tous passé leur enfance en même temps dans la Grosse Pomme.
« C’était vraiment une période très spéciale », dit Eisner. « L’antisémitisme en Amérique a augmenté après la Seconde Guerre mondiale. Ça s’est calmé dans les années 50… Les Juifs étaient acceptés par la société américaine. Il y a eu des pressions juridiques pour mettre fin à la discrimination. Les portes se sont ouvertes pour quelqu’un comme elle. »
Alors que King fréquente le CUNY Queens College, c’est Rhymin’ Simon qui l’aide à percer dans le milieu musical, puis Gerry Goffin, qui sera le premier mari de King.
King et Goffin forment un duo d’auteurs-compositeurs remarquable, associés au légendaire Brill Building, au 1619 Broadway — plus précisément, dans un autre bâtiment situé à proximité, au 1650 Broadway.
Mais ce n’est là qu’une infime partie de sa vie, qui passe aussi le virage de l’industrie musicale vers des auteurs-compositeurs-interprètes polyvalents, et son départ pour Laurel Canyon, en Californie.
C’est en Californie que King, alors résolument chanteuse-compositrice, enregistre ce qui est sans doute son album le plus célèbre, « Tapestry », qui lui vaudra quatre Grammy Awards. À ce moment-là, son mariage avec Goffin bat de l’aile. Mère de deux enfants, elle se remarie avec un autre Juif de l’industrie musicale, Charlie Larkey, avec lequel elle a deux autres enfants.
Dans les années 1980, elle sort plusieurs albums à succès et se retrouve mystérieusement dans l’Idaho, où elle se marie à nouveau, à deux reprises.
Eisner écrit que son troisième mari, Rick Evers, était violent envers elle et que son quatrième mari, Rick Sorenson, était un survivaliste chasseur d’élans. En 1989, King est de nouveau célibataire.
« Je pense que Gerry Goffin est au final l’amour de sa vie : leur mariage et leur partenariat artistique – notamment dans l’écriture des chansons – est en tout point extraordinaire », estime Eisner.
Intimidée par les médias ou habile envers les médias ?
La liste des personnes interviewées pour les besoins de ce livre occupe un paragraphe entier dans les remerciements mais Eisner n’a pas pu interviewer King elle-même.
« Malheureusement, elle ne donne plus d’interviews aux médias », regrette l’auteure. « Elle disait peu de choses d’elle-même quand elle le faisait. Je l’ai sollicitée à plusieurs reprises, en vain. »
« Je crois que cela tient en partie à sa réticence à être placée sous les projecteurs, sans contrôle sur les choses », suggère Eisner. « Je pense que c’est une réaction on ne peu plus humaine pour quiconque choisit délibérément de vivre ni sur l’une ni sur l’autre côte, ni à New York, ni en Californie, mais dans l’Idaho. »
Ce qui ne veut pas dire que King ait radicalement pris ses distances avec la vie publique.
Elle donne en effet son accord à « Beautiful : The Carole King Musical », une comédie musicale de Broadway sur ses premières années, et se lie d’amitié avec James Taylor, qui l’encourage à donner davantage de concerts. Elle prend par ailleurs des positions publiques en faveur de la gauche.
En septembre dernier, elle a ajouté sa voix aux quelque 400 musiciens qui ont demandé que leurs œuvres ne soient plus distribuées en Israël dans le cadre d’une initiative intitulée « Pas de musique pour le génocide ».
Parallèlement, le livre met en lumière le rôle du judaïsme dans la vie de King, à commencer par sa relation avec le rabbin Stanley Levy, qu’Eisner a interviewé.
« À des moments clefs de sa vie, [King] s’est tournée vers la religion, ou à tout le moins vers un chef religieux pour une cérémonie », souligne Eisner en ajoutant que le rabbin — par ailleurs actif dans le domaine du droit et de la musique — officie notamment pour la bar-mitsva de son fils Levi.
Les œuvres de King ne cessent d’inspirer des artistes, qui les reprennent.
« Nombreux sont les interprètes qui ont mis leur patte sur cette musique, qui l’ont faite leur », ajoute Eisner, qui y voit une « musique très versatile. Prenez par exemple Taylor Swift quand elle interprète « Will You Love Me Tomorrow ? » Bien sûr, Aretha Franklin est l’icône de « (You Make Me Feel Like) A Natural Woman ». La chanson a été écrite pour elle. » Et, ajoute l’auteure, « Il y a tant de personnes qui y ont mis leur patte. »
Carole King : Elle a fait bouger la terre par Jane Eisner
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