Comment Moshe Feiglin, paria de l’extrême droite, a relancé sa carrière politique
Après des années passées en marge de la scène politique, ce fondamentaliste que Netanyahu avait autrefois écarté du Likud s'est assuré la deuxième place sur la liste de Smotrich - plaçant un portefeuille de premier plan à sa portée
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Parmi toutes ces personnalités qui s’efforçent de se frayer un chemin dans une droite israélienne en plein chaos — un paysage fracturé où vétérans et nouveaux venus forment de nouveaux partis avec frénésie, cherchant à forger des alliances susceptibles de leur assurer une survie politique — la seule à avoir remporté une victoire tangible est la plus inattendue : Moshe Feiglin.
Alors qu’une pléiade de candidats — avec parmi eux l’ancien général de l’armée israélienne Ofer Winter, l’ancien ambassadeur auprès de l’ONU Gilad Erdan, le député Avi Maoz, l’ancien ministre des Communications Yoaz Hendel, l’ancienne vice-ministre des Affaires étrangères Sharren Haskel et d’autres — tâtonnent dans l’obscurité, flirtant dangereusement avec le seuil électoral (s’ils ne se trouvent pas bien en dessous), Feiglin, de son côté, a touché le jackpot.
Auparavant enlisé dans le même bourbier désespérant, voilà que Feiglin se trouve désormais confortablement installé en deuxième position sur une liste commune avec le parti Hatzionout HaDatit du ministre des Finances, Bezalel Smotrich.
Leur nouvelle alliance franchit le seuil électoral dans presque tous les sondages. Et si le bloc de droite du Premier ministre Benjamin Netanyahu devait former le prochain gouvernement, ce pacte pourrait bien assurer à Feiglin un portefeuille ministériel important et un siège au sein du cabinet de sécurité de haut-rang.
C’est de ce genre de réussite dont il a rêvé toute sa vie, dans sa quête du poste de Premier ministre — une fonction à laquelle il aspire depuis les années 1990. A cette époque, il avait fondé le mouvement extrémiste Zo Artzenu, bloquant les autoroutes et paralysant les infrastructures nationales dans le cadre d’actes de désobéissance civile de masse contre les accords d’Oslo. Et aujourd’hui, il réclame déjà le portefeuille de la Défense, déclarant : « Si Netanyahu n’a pas le choix, il me le donnera ».
Feiglin, 64 ans, est l’une des figures les plus extrêmes de la droite israélienne – et l’une des plus obstinées. Depuis 30 ans, son parcours a souvent pris la forme de montagnes russes : il a eu des démêlés avec la justice ; il a été reconnu coupable de sédition et il a été condamné à une peine de prison. Il a fondé des mouvements politiques et il a forgé des alliances sans cesse changeantes. Il a rejoint le Likud, il en a été exclu, puis il y est revenu.
Il s’est présenté à trois reprises contre Netanyahu à la tête du Likud et il a rédigé d’innombrables livres et autres manifestes.
Ces dernières années, il est parvenu à masquer son fondamentalisme derrière une façade libertaire, menant une campagne bruyante en faveur de la liberté individuelle et de la légalisation des drogues douces. Ce qui a quelque peu neutralisé son image de fanatique et ce qui lui a permis d’attirer de nouveaux publics avec lesquels il espère forger un lien politique juif.
Dans sa configuration actuelle, Feiglin occupe le poste de président du parti Zehut, un parti qu’il a fondé il y a dix ans (même s’il l’a brièvement quitté). Aujourd’hui, il est le partenaire politique de Smotrich, qui ne le supporte pas mais qui l’a accepté à contrecœur comme numéro deux sur la liste de Hatzinout HaDatit.
Idéologie fondamentaliste
Tout au long de ses rebondissements politiques, Feiglin a conservé une idéologie intransigeante. Il était – et il reste – un fanatique messianique, un fervent défenseur de l’expulsion de toute la population palestinienne, un leader autoproclamé, l’adepte d’une révolution fondée sur la foi et destinée à remplacer le sionisme, qui, selon lui, a accompli sa mission historique et démocratique.
L’objectif suprême de Feiglin, c’est l’établissement « d’un État juif et d’un véritable régime hébraïque » qui serait articulé autour de la reconstruction du Temple biblique à Jérusalem. Sans cela, affirme-t-il, le peuple et la Torah d’Israël resteront incomplets. Comme l’a écrit Moti Karpel, idéologue et mentor de longue date de Feiglin, dans son livre « La révolution de la foi », « nos vies ne sont pas des vies » sans le Temple.
Feiglin avait été condamné en 2000 à une peine de six mois de prison avec sursis après avoir tenté d’entrer sur le Mont du Temple sans autorisation. En 2019, Netanyahu était personnellement intervenu pour l’empêcher d’accéder à ce lieu saint, véritable poudrière.
Aujourd’hui, Feiglin monte sur le Mont du Temple le 19e jour de chaque mois hébraïque – une coutume qu’il s’est engagé à ne jamais enfreindre, même s’il était nommé ministre.
Feiglin et ses partisans n’ont pas dérogé à la vision du monde telle qu’elle est exprimée dans le livre de Karpel : « Au cœur de notre capitale, au centre de Jérusalem, les Arabes tiennent entre leurs mains le point névralgique de l’existence israélienne, le site du Temple. Il va sans dire que cette situation intolérable ne doit pas perdurer. Reprendre possession du Mont est une mission de la plus haute importance ».
Naturellement, Feiglin et son camp considèrent la Cisjordanie et Gaza comme des parties indissociables d’Israël, des territoires destinés à vivre sous souveraineté juive. Dans le sillage du pogrom perpétré par le Hamas, le 7 octobre 2023, Feiglin avait durci sa doctrine de déplacement de la population palestinienne, prônant sans vergogne l’expulsion massive des habitants de Gaza par tous les moyens possibles. Il avait ainsi déclaré devant les caméras de la chaîne d’information N12, en 2024, que « nous ne pouvons pas vivre sur cette terre si un seul nazislamiste reste à Gaza ».
« Sur tout territoire de notre Terre promise, cette Terre d’où nous sommes attaqués et qui tombera entre nos mains, l’ennemi sera expulsé et la pleine souveraineté israélienne y sera appliquée », stipule le programme de Zehut, sa faction politique.
La feuille de route diplomatique promue par Feiglin et ses alliés prévoit également la conquête de la Cisjordanie — des parties de l’actuelle Jordanie qu’ils considèrent comme territoire israélien souverain.
Un statut de résident serait offert aux Arabes qui ne seraient pas expulsés ou qui n’émigreraient pas volontairement, selon la doctrine de Feiglin, mais uniquement à condition qu’ils prêtent allégeance à l’État juif – ils seraient ensuite incorporés dans l’armée ou affectés au service national.
« L’une des premières tâches des chefs religieux, en matière de paix, consiste tout simplement à effacer ce terme de notre lexique diplomatique », avait écrit Karpel. Une thèse fréquemment revendiquée par Feiglin, qui ajoute qu’Israël se doit de refuser la généreuse aide militaire américaine. Selon lui, ce financement équivaut à « de l’argent sous forme de de pot-de-vin – et c’est l’un des principaux outils utilisés par les États-Unis pour perpétuer notre dépendance à leur égard ».
Fervent adepte des théories du complot
Feiglin est également un fervent adepte de diverses théories du complot. Il reste convaincu que l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 avait été orchestré par le Shin Bet, avec pour objectif de ternir l’image de la droite sioniste religieuse.
Comme beaucoup d’autres à la frange de la droite, Feiglin estime également que le Shin Bet avait eu préalablement connaissance de la prise d’assaut par le Hamas du sud d’Israël, 7 octobre 2023, mais qu’il n’avait délibérément rien fait pour empêcher le pogrom dans le but d’accélérer la chute de Netanyahu – avant que les événements ne finissent par complètement échapper au contrôle de l’agence de sécurité.
Ces positionnements, ces ambitions radicales ont rebuté de nombreux membres de la droite dans l’Histoire – y compris Netanyahu lui-même. Il y a plusieurs années, Feiglin avait recruté des milliers de personnes qui avaient rejoint le Likud ; il avait créé la faction « Jewish Leadership » au sein du parti et il avait tenté un coup de force depuis l’intérieur. Si Netanyahu avait d’abord salué cette campagne de recrutement massive, il avait rapidement réalisé qui il avait en face de lui, l’écartant systématiquement de son chemin ensuite.
Pour le purger du Likud, Netanyahu avait eu recours à toutes les manœuvres politiques possibles en coulisses – il avait notamment relégué Feiglin dans les profondeurs de la liste du parti alors même qu’il avait été dûment élu à la 17e place lors des primaires. Feiglin avait refusé de baisser les bras et il était resté actif sur la scène politique.
Soit dit en passant, Feiglin occupe actuellement la 54e place sur la liste du Likud pour la Knesset. Le chemin est encore long entre cette place insignifiante et le statut potentiel de ministre de premier plan auquel il pourrait accéder grâce à la fusion avec le parti Hatzionout HaDatit.
Hatzionout HaDatit, de son côté, ne voulait au départ rien avoir à faire avec Feiglin. Au cours des douze derniers mois, ce dernier avait tenté d’entrer en contact avec Smotrich à des dizaines de reprises, mais le ministre des Finances avait tout simplement refusé de répondre à ses appels. L’alliance aura finalement été négociée par Shay Malka, le bras droit de Feiglin, par l’intermédiaire de militants de Hatzionout HaDatit, dans les implantations de Cisjordanie.
Smotrich ployait alors sous la pression de sondages catastrophiques qui montraient son parti dans l’incapacité de franchir le fameux seuil électoral de 3,25 %. Cette incapacité signifiait mettre au rancart des milliers de bulletins déposés par des électeurs de droite – un scénario cauchemardesque pour Netanyahu. Le Premier ministre avait désespérément tenté de contraindre Smotrich à former une alliance avec Winter, mais l’ancien général de l’armée israélienne et nouveau-venu en politique avait refusé de seulement envisager cette idée.
Finalement, l’initiative qui a été prise par Malka d’unir Smotrich et Feiglin a porté ses fruits. Les sondages se sont redressés, et Netanyahu a enfin pu se détendre. Dans des interviews récentes, le Premier ministre a fait l’éloge de Feiglin et il l’a félicité pour cette fusion.
Il y a des années, Netanyahu avait multiplié les manœuvres pour empêcher Feiglin de n’être qu’un simple député d’arrière-ban du Likud. Si Netanyahu remporte les élections, au mois d’octobre, il pourrait bien finir par accueillir Feiglin au sein du gouvernement.
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