Contempler les rochers et les canards lumineux au bout du monde
Réflexions d'un touriste au terme de son premier voyage au Japon, terre de contradictions que l'on pourrait ranger à l'autre bout du premier monde par rapport à Israël. Et tellement plus que ça
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David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

De retour chez moi depuis 10 jours après mon premier voyage au Japon, je suis encore sous le choc culturel. À double titre : le fait que le Japon sollicite tous les sens et le contraste avec le retour en Israël.
Comme certains d’entre vous le savent déjà, le Japon est une terre de contradictions — à la fois rempli d’une énergie folle et de dignité, méfiant mais aussi passionné par ce qui se passe en Occident, profondément religieux mais jamais extrémiste, avec un peuple plutôt solitaire et peu communicatif le jour, mais extraverti, chaleureux et bavard dans les restaurants et (surtout) les bars à saké, la nuit.
Si vous y vivez ou y êtes déjà allé, il se peut, à juste titre, que vous ne soyez pas d’accord avec l’une ou l’autre de ces généralités, voire toutes. Comme je l’ai dit, c’est avant tout un pays de contradictions.
Première impression : Là par où nous sommes arrivés, à Tokyo, il y a tellement de monde — 40 millions d’habitants, la plus grande ville du monde, quatre fois la population totale d’Israël. Pensez à Times Square ou Piccadilly Circus, multipliez par je ne sais pas combien de fois pour avoir une idée du nombre de centres commerciaux rutilants, de restaurants et de personnes cette capitale peut accueillir. À sept étages au-dessus du sol, dans des bâtiments d’une architecture allant du banal à l’extrême modernité, il y a un nombre incroyable de personnes dans les restaurants, les magasins d’électronique, les boutiques de disques vinyles, les cliniques de chirurgie esthétique. À l’intérieur, tout n’est qu’activité et bruit.
Mais même dans les zones les plus bondées et animées, et même dehors, dans les rues, les voitures circulent sans que l’on entende jamais un Klaxon, dans la discipline, et il règne un silence presque parfait – et surnaturel – sur les trottoirs.
D’après notre brève expérience, les gens sont incroyablement polis. Chaque interaction s’accompagne de petites révérences et de remerciements répétés (arigato gozaimasu) et les gens font tout pour vous aider à trouver ce que vous cherchez, même s’ils ne savent pas vraiment où cela se trouve. Nous avons tous entendu des anecdotes sur ces personnes qui faisaient tout pour rendre des téléphones et des sacs oubliés et il y a manifestement très peu de criminalité.
Nous n’avons assisté qu’à un seul acte de violence, dirigé contre un minuscule jouet : un passager d’un train nocturne s’est assis en face de nous, à côté d’un petit canard en plastique lumineux (il y avait une lumière à l’intérieur) abandonné dans un wagon presque vide. Avec une efficacité soudaine et d’un seul coup, il l’a retiré du siège et jeté par les portes du train.
Un spectacle radicalement opposé aux us et coutumes (japonais), surtout à bord des trains, où des panneaux recommandent aux passagers de ne pas parler au téléphone, et où la plupart des gens obéissent consciencieusement, assis et debout, encore une fois, dans un silence presque total. Ils portent presque tous des écouteurs, regardant ou tapant à une vitesse incroyable sur leur téléphone — lorsqu’ils ne dorment pas, bien sûr, après des journées de travail qui comptent souvent 12 heures et font que nombre de banlieusards, tôt le matin, le soir et plus tard, sont profondément endormis, manifestement épuisés.
Le régime alimentaire semble riche en glucides (riz et nouilles), et étonnamment pauvre en légumes et en fruits. Pourtant, les gens ne sont pas en surpoids, et l’espérance de vie est des plus élevées.
Un changement générationnel semble être en cours — entre une génération plus âgée, déférente et discrète, et des jeunes très branchés et parfois turbulents. Le Japon est un pays fier qui protège sa culture, ses traditions et son histoire (même si son musée de la guerre Yushukan déforme grandement l’histoire de son alliance avec les nazis et ses crimes de guerre lors de la Seconde Guerre mondiale). Mais les visages, dans les publicités, sont ceux de jeunes mannequins japonais dont l’apparence s’occidentalise. Les magasins vendent des kits utilisés par certains jeunes Japonais pour se créer un pli au niveau des paupières, pour se donner un côté plus occidental ; cela n’a rien de nouveau, mais c’est désormais répandu.
Certaines de ces choses, à commencer par les remerciements sans fin, sont à des années-lumières d’Israël. Sur ce point, comme tant d’autres durant notre voyage, des interactions à mi-chemin entre la norme japonaise et la norme israélienne nous semblent souhaitables.
Je me suis abstenu de commencer cette chronique par les toilettes, mais nous devons tous, hum, y passer à un moment ou un autre, alors voilà. Si vous avez vu le film Perfect Days, vous savez déjà que les toilettes publiques de Tokyo sont des œuvres d’art — sur le plan architectural, technologique et de l’hygiène. Ma femme, qui se passionne pour ces lieux publics, en a visité quatre en l’espace de quelques centaines de mètres et de quelques heures, en plein centre de Tokyo, un soir. Partout au Japon, les toilettes sont des palais de la high-tech — impeccables, avec des sièges chauffants et des programmes musicaux. Certains disposent même de couvercles qui se soulèvent à votre arrivée.
Je ne vais pas entrer dans les détails, mais il y a tellement de panneaux de contrôle, avec tellement, disons, d’options post-opératoires, qu’il est parfois difficile de trouver le bouton qui commande tout simplement la chasse d’eau. Dans l’un des innombrables petits cafés à deux ou trois tables gérés par une seule personne – une femme en l’occurrence – dans une des banlieues de Tokyo, je n’ai pas trouvé le bouton de la chasse d’eau, même en utilisant mon téléphone et la fonction traduction de la caméra. J’ai abandonné et appelé ma moitié, normalement ultra-compétente mais qui ne l’a pas trouvée non plus — et j’ai éclaté de rire. Lorsque la propriétaire des lieux a compris de quoi il retournait, elle a tapé à toute vitesse un message sur son téléphone, qui l’a traduit en anglais et nous a permis de lire : « Avez-vous du mal à tirer la chasse d’eau ? » Nous avons hoché la tête. Elle s’est occupée elle-même de l’opération d’évacuation.
En parlant de ces innombrables petits cafés, bars et restaurants que l’on a trouvés dans chacune des villes où nous nous sommes rendus, je ne comprends rien à l’économie japonaise. Je ne comprends pas comment un bar ou un café peut survivre avec à peine une dizaine de clients par soir. En outre, les salaires ne semblent pas très élevés et pourtant les gens semblent plutôt bien vivre. Les plus grandes marques étrangères de luxe sont présentes dans la plupart des centres-villes. On m’a expliqué que la classe moyenne japonaise n’avait pas été comprimée comme elle a pu l’être plus ou moins partout en Occident.
Le déclin démographique du Japon est un phénomène bien connu. Dernièrement, il semble qu’il y ait une hausse du nombre de personnes avec enfants, mais nombre de poussettes pour enfants servent à transporter des chiens, ce n’est pas une blague. Des chiens vêtus de vestes. Des chiens qui, comme nous l’avons vu, lorsqu’on les dépose sur le trottoir pour qu’ils marchent, restent figés sur place, refusant obstinément de bouger, jusqu’à ce que leurs propriétaires les remettent dans leur carrosse.
Le gouvernement semble pousser à maximiser l’emploi. Des sexagénaires et même des octogénaires sont employés pour sécuriser l’entrée des chantiers de construction, avec en main de petites matraques rouges réfléchissantes destinées à prévenir les piétons de la sortie prochaine d’un camion. Dans les musées, un cortège de jeunes hommes et jeunes femmes escortent les visiteurs vers le guichet, là où une personne seul suffirait. Les arbres et la végétation sont soigneusement taillés ; dans tous les jardins couverts de neige, pour protéger les arbres, les branches sont étayées par un savant entrelacs de cordes et de supports en bambou — un travail énorme. Comment tout cela fonctionne-t-il économiquement parlant ?
Le Japon est incroyablement propre — il n’y a tout simplement pas d’ordures dans les rues, avec une noria de personnes chargées de nettoyer et balayer, avec un résultat immaculé. Il n’y a pas non plus beaucoup d’endroits pour jeter ses ordures — sauf dans les supérettes – 7-Eleven et Lawson – que l’on trouve à tous les coins de rue. Un ami venu au Japon quelques semaines avant moi m’a raconté être rentré chez lui avec quelques déchets dans ses bagages, faute d’avoir trouvé d’endroit où les jeter en route vers l’aéroport.
Pourtant, le Japon produit de grandes quantités de ce que d’autres pourraient juger inutiles, mais qu’il apprécie grandement, à savoir les emballages, portés à un niveau extrême. Les fruits sont emballés individuellement. Quand on achète des vêtements, on vous fait deux voire trois paquets. Nous avons vu quelqu’un dans une papeterie acheter une boîte, que le vendeur a emballée… dans une boîte. Puis dans du papier cadeau. Et enfin dans un sac.
Mais le pays est aussi très axé sur le recyclage. Non seulement les habitants sont invités à mettre le papier et le carton au recyclage, mais de surcroît il leur faut démonter et aplatir les cartons, puis coller les cartons aplatis ensemble avec du ruban adhésif (en papier et les déposer dehors dans des boîtes de recyclage certains jours de la semaine. Le Japon pourrait s’épargner une grande partie de ce processus en utilisant moins d’emballages. Ce serait mal comprendre le Japon.
Mon ami israélien mentionné plus haut, celui qui est revenu en Israël avec ses déchets et qui se trouve être un agent de sécurité à bord du train rapide qui relie Jérusalem à Tel Aviv, m’a aussi dit qu’il était « jaloux » du défilé ininterrompu des trains de banlieue dans une station de métro du centre de Tokyo.
« Jaloux de leur propreté ? » lui ai-je demandé. « De leur fiabilité ? »
« De la discipline des passagers », m’a-t-il répondu. Personne ne pousse, personne ne double, personne ne court.
Et c’est complètement vrai, et tout sauf israélien. Mais d’un autre côté, les petites empreintes faites au pochoir pour indiquer l’endroit où se placer avant l’arrivée du train, ou les panneaux « Ne parlez pas au téléphone », sont un peu trop autoritaires à mon goût. Encore une fois, comme souvent, une sorte de solution médiane entre les extrêmes japonais et israélien parait souhaitable.
Contradictoire comme toujours, Tokyo, avec son rythme effréné, offre par ailleurs un grand nombre de parcs, de temples, de sanctuaires et de jardins zen, même au cœur de la ville, où les gens prennent le temps de s’éloigner un peu de l’agitation.
Je ne suis normalement pas du genre à méditer et contempler en silence. Je ne vous aurais pas cru si vous m’aviez dit que j’allais passer du temps à regarder la pluie tomber sur une jolie mare aux eaux peu profondes, sous des arbres qui se balancent au vent (au musée Suzuki de Kanazawa) ou 15 rochers posés il y a des centaines d’années sur du sable blanc dans un jardin de temple (au sanctuaire Ryoanji de Kyoto) ou encore à marcher lentement autour d’un lac parcouru de petits ponts et de hérons gris (dans les jardins Kiyosumi de Tokyo) avant de m’allonger sur un banc pour contempler le bleu du ciel.
Mais j’ai fait tout cela, et d’autres choses du même type, tout au long de ce voyage, ce qui m’a fait le plus grand bien à l’âme.
Rien de plus émouvant toutefois que les deux jours passés au pied du mont Fuji — tellement grand, symétrique, solitaire et imposant, le sommet parfois caché dans les nuages, parfois visible dans chacun de ses détails, sous la neige. C’est une montagne, bien sûr, en aucun cas une personne. Mais c’est sans nul doute une présence — une merveille naturelle qui inspire l’admiration et l’humilité.
De retour à Tokyo depuis les environs du Fuji, j’ai joué au football, un soir, sur un petit terrain situé sur le toit d’un centre commercial. J’avais sans doute bien 25 ans de plus que les autres joueurs les plus âgés, mais heureusement ces joueurs, pour l’essentiel des étrangers qui travaillent au Japon, n’étaient pas très axés compétition. (« J’aurais dû emmener mon père jouer quand il est venu », m’a fait remarquer l’un d’entre eux avant de changer d’avis. « Ça l’aurait tué. ») Au loin se détachait, improbable, la silhouette du mont Fuji. J’étais tellement captivé que j’en ai oublié de prendre une photo. Un peu comme si j’avais croisé par hasard un vieil ami.
Enfin, je précise que nous n’avons ressenti aucune hostilité là-bas, en tant qu’Israéliens. Nous avons dit à ceux qui nous le demandaient d’où nous venions. Une personne a voulu savoir quelles étaient les différences entre Tokyo et Jérusalem. Une autre, dans un bar à saké de Tokyo, nous a offert une tournée, même si je pense que c’était de la générosité et non du sionisme. La serveuse d’un café de Fujiyoshida, près du mont Fuji, que nous avions complimentée pour un plat avec du houmous et d’autres saveurs du Moyen-Orient, nous a demandé comment nous savions tout cela et d’où nous venions. Quand nous lui avons parlé d’Israël, elle s’est dite très heureuse que nous aimions le plat parce qu’elle l’avait préparé elle-même, et qu’elle avait toujours voulu aller en Israël.
Nous n’avons pas croisé beaucoup d’Israéliens, même si je sais que le tourisme israélien au Japon est en plein essor ; c’est assez bon marché en ce moment, avec un shekel fort. Nous avons rencontré quelques Chabad qui proposaient des tefillin et des bougies de Shabbat.
Au magnifique musée d’art de l’île relativement isolée de Teshima, nous nous sommes dit, en hébreu, que nous étions probablement les seuls Juifs sur cette île. À ce moment-là, un homme d’âge moyen, debout à nos côtés, a commencé à compter à voix haute « ehad, shtaim, shalosh » — un attachant entrepreneur juif brésilien venu rendre visite à des amis.
Dix jours après la fin de ce voyage, je ne souffre plus du décalage horaire mais je suis encore sous le choc de mon voyage.
On pourrait dire, à bien des égards, que le Japon et Israël se situent chacun à une extrémité du premier monde — nous, les Israéliens, pleins d’émotions, à la fois durs et tendres et les Japonais, constamment dans la retenue, plus contraints.
Mais c’est superficiel, trompeur et insuffisant pour nous décrire l’un comme l’autre.
La plupart d’entre nous, ici et là, menons notre existence dans des environnements très différents, du mieux que nous pouvons et savons le faire. Personnellement, je crois que cette brève interaction avec leur monde m’a changé, même si ce n’est que de façon minime, et pour le mieux.
Bon, où puis-je me procurer leurs toilettes ?
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