Technologie, défense : De nombreux pays mettent la politique de côté et se tournent vers Israël
La supériorité technologique est la clef des guerres futures, d'où l'intérêt pour les solutions de défense israéliennes nées du 7-Octobre, malgré les boycotts, estiment les experts
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Comme de nombreux Israéliens, Lee Moser a été surprise et consternée par ce que le 7 octobre 2023, le jour le plus sanglant de l’histoire d’Israël, a révélé des défaillances systémiques profondes des milieux de la défense israélienne – à commencer par de graves déficiences en matière de renseignement et d’opérations mais aussi de grandes lacunes technologiques.
Dans les jours qui ont suivi le pogrom mené par le Hamas, Moser s’est dit qu’elle devait faire quelque chose pour que le 7-Octobre ne se reproduise jamais – ni en Israël ni ailleurs.
Elle a donc contacté Lital Leshem, qui s’est fait une connaissance pratique du champ de bataille en qualité de réserviste, lors de la guerre d’Israël contre le groupe terroriste du Hamas, avec une appréhension réelle de l’urgence de l’innovation militaire dans le cadre d’une guerre moderne.
Ensemble, les deux femmes ont fondé Protego Ventures – le premier fonds de capital-risque d’Israël dédié au soutien des futures générations de technologies de défense, intelligentes et ultra-perfectionnées. À ce jour, le fonds a levé près de 100 millions de dollars et investi dans deux start-ups israéliennes du secteur.
« Suite au 7-Octobre, tout le monde a fait quelque chose pour le pays – en ce qui me concerne, c’est ce que j’ai choisi de faire », explique Moser au Times of Israel. « Nous avons décidé d’investir dans des capacités de défense qui nous permettront de protéger ce que nous sommes et ce que nous représentons, et que nous pourrons vendre à des pays amis qui partagent les mêmes valeurs éthiques. »
Deux ans plus tard, alors qu’Israël était enlisé dans la plus longue guerre de son histoire, nombre de pays européens ont annulé des contrats avec de grands noms de la défense israélienne – à commencer par Elbit Systems et Rafael Advanced Defense Systems – tout en prenant des sanctions contre Jérusalem en raison de sa conduite à Gaza.
Gestionnaire de fonds connue, Moser est convaincue qu’en dépit des critiques internationales et pressions des pays européens en faveur du boycott des armes et technologies de défense israéliennes, les startups israéliennes vont continuer à intéresser les investisseurs étrangers et capital-risqueurs spécialistes de la défense.
« La nécessité, finalement, l’emporte sur la politique, surtout en matière de défense », explique Moser. « Certains accords seront annulés à cause de la politique, mais il y aura de nouveaux accords, par nécessité. »
Selon Moser, qui a par ailleurs été cheffe de cabinet de l’ambassadeur israélien à Washington, Michael Oren, les changements géopolitiques et menaces envers la sécurité dans le monde, à commencer par l’invasion russe de l’Ukraine, amplifiés par la guerre d’Israël contre le Hamas à Gaza, ont suscité davantage d’intérêt pour les technologies de défense et attisé l’appétit des investisseurs pour des solutions adaptées aux besoins émergents, aussi bien pour des applications militaires que civiles.
Le Times of Israel s’est entretenu avec Moser et des experts de la défense quelques jours seulement avant la ratification de l’accord de cessez-le-feu négocié par les États-Unis pour mettre un terme à deux années de combats à Gaza et libérer tous les otages capturés le 7-Octobre.
« Les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont fait naître des menaces et des craintes existentielles dans de nombreux pays, qui ne disparaîtront pas lorsque les combats cesseront », affirme Moser. « Il y a aussi un changement de paradigme au niveau de la guerre et de la façon dont les armées se battent, ce qui oblige les gouvernements à dépenser plus d’argent et à acheter davantage d’équipements pour se protéger. »
« Nous nous dirigeons vers une guerre électronique dominée par les drones, les munitions bon marché, les véhicules sans pilote et la robotique, mais nous sommes toujours dans une phase de transition : celle des hommes vers les drones, des hommes vers les machines, et au final des machines seules », ajoute-t-elle.
Un marché de niche en pleine croissance
Cette nouvelle réalité de la guerre moderne a été perçue comme un signal d’alarme pour de nombreux pays, dont l’Allemagne, qui se retrouvent sous-préparés face aux menaces géopolitiques émergentes.
Par conséquent, les pays sont nombreux à relever leur budget à grand renfort de milliards de dollars pour mettre à niveau des systèmes de défense militaire obsolètes, partant du principe que la supériorité technologique sur le champ de bataille moderne est décisive pour l’issue des guerres dans leur ensemble.
Pour le tissu économique et technologique d’Israël, c’est une véritable opportunité. Cette longue guerre contre le Hamas a donné lieu à un grand nombre de missions et à des centaines de jours de déploiement pour un nombre sans précédent de réservistes – pour beaucoup, fondateurs de sociétés ou professionnels du secteur des hautes technologies.
Bon nombre de ces réservistes actifs sur le champ de bataille ont fait face à des difficultés opérationnelles, ce qui leur a permis de prendre conscience des lacunes et besoins technologiques et ainsi de donner des idées de développements innovants.
« En Israël, ces deux dernières années, nous avons fait rimer besoins issus du champ de bataille et mise en œuvre rapide de nouvelles solutions technologiques par l’armée israélienne, ce qui a ouvert un champ pour un nouvel écosystème dans le milieu des startups, celui des technologies de la défense », poursuit Moser.
Selon Start-Up Nation Central, ONG spécialiste de l’industrie technologique israélienne, Israël compte plus de 312 entreprises dans le domaine des technologies de défense, lesquelles apportent des réponses aux problèmes majeurs dans les domaines de la défense aérienne, de la sécurité intérieure, de l’aviation, des applications à double usage, des technologies spatiales, ainsi que des systèmes autonomes, de la cyberdéfense, de l’IA et de la robotique. Plus d’un tiers de ces startups technologiques de défense ont été créées dans le sillage du pogrom du 7-Octobre.
« Pour la première fois, une technologie éprouvée et testée sur le champ de bataille est vendue par Israël au monde entier », souligne Moser.
Toutefois, ces derniers mois, le rejet généralisé d’Israël en raison de sa conduite à Gaza a poussé certains gouvernements, à commencer par l’Espagne, à prendre des embargos sur les armes. D’autres pays, comme la Grande-Bretagne ou le Canada, ont pour leur part revu à la baisse leur commerce de défense avec Israël.
En septembre dernier, le gouvernement espagnol a annulé un contrat d’achat de lance-roquettes avec la société de défense israélienne Elbit Systems. Ces derniers mois, de telles avec l’Espagne se sont multipliées : un contrat avec Rafael Advanced Defense Systems a d’ailleurs été annulé en juin, et un autre le mois dernier.
« A chaque fois qu’un contrat est annulé, un prospect émerge, ce qui fait que nous devons être conscients des menaces mais aussi des opportunités pour les produits de défense israéliens », poursuit Moser. « Il y a des pays, en Europe, qui sont proches de la guerre, plus proches de la Russie et de l’Ukraine, qui interviennent immédiatement et aimeraient pouvoir acheter des technologies israéliennes. »
Dans le même temps, les entreprises de défense israéliennes ont été exclues du salon aéronautique de Dubaï qui aura lieu le mois prochain suite à un « examen technique » – dernier camouflet en date infligé à l’industrie de défense israélienne en raison de la guerre de Gaza.
Cette interdiction prise par les autorités émiraties fait suite aux récentes restrictions européennes imposées aux entreprises de défense israéliennes, à commencer par le veto néerlandais sur la participation israélienne à une grande exposition militaire à Rotterdam. En juin dernier, plusieurs entreprises israéliennes ont été interdites de participation au Salon du Bourget, alors même qu’en janvier le président français Emmanuel Macron avait déclaré que les entreprises israéliennes pourraient y prendre part.
Les réactions politiques ont beau être inquiétantes, il existe, selon Moser, peu d’industries de défense de par le monde, ce qui crée une certaine dépendance vis-à-vis de solutions israéliennes qui jouissent d’une excellente réputation.
« Pour certains produits, d’aucuns pourront dire : ‘Je ne vais pas les acheter parce qu’ils sont israéliens, je vais acheter autre chose’. En matière de défense, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne », ajoute Moser. « Par ailleurs, Israël est expérimenté sur le champ de bataille, ce qui est le cas de très peu de pays : avec la guerre, nos technologies sont testées et approuvées en situation et en temps réel. »
Quand les choses se gâtent…
Selon Itzik Daniel Michaeli, co-fondateur de Commcrete, la start-up israélienne de défense conclut rapidement des contrats pour ses systèmes de communication par satellite portables avec des organisations de défense en Europe et aux États-Unis.
« Même de la part de pays se disant contre Israël à cause de sa gestion de la guerre, nous recevons des demandes de démonstration de nos technologies », confie Michaeli.
« Il y a ce que l’on dit sur le plan politique, ce qu’expriment les autorités, mais in fine les clients ne tiennent pas compte des éléments politiques et choisissent les technologies dont ils ont besoin pour résoudre leurs problèmes. »
Michaeli souligne que son emploi du temps est complet jusqu’à fin décembre et que 50 % de ses rendez-vous de travail se dérouleront dans des pays ayant dit bien haut qu’ils étaient contre Israël.
« Nombre de ces pays feront face à un problème majeur en matière de technologie satellitaire lorsque la guerre éclatera, ce qui leur impose de s’y préparer. A leurs yeux, la qualité de notre offre l’emporte sur la situation politique contre Israël », poursuit Michaeli.
Vétéran de Tsahal avec 25 ans d’expérience et ancien responsable de la communication pour les unités d’opérations spéciales d’élite, il est le co-fondateur de Commcrete, en 2022, avec son directeur technique, Josh Yedidia, récipiendaire du prix du chef d’État-major de Tsahal pour les communications tactiques, et son directeur de l’exploitation, Michael Mor, chef de projet dans les forces spéciales technologiques d’élite d’Israël.
Commcrete propose des systèmes de communication par satellite légers et portables, garants d’une connectivité sans faille par toutes conditions météorologiques et tous types de missions, qu’il s’agisse de parachutisme dans un environnement hostile, de missions de drones, de plongée, de marche dans la jungle ou d’escalade en montagne. Les systèmes sont déjà déployés par des équipes de défense, d’opérations spéciales et d’intervention d’urgence en Israël, en Amérique du Nord, en Europe et en Asie.
L’un de ses produits est capable de convertir n’importe quelle radio – des matériels de qualité militaire aux talkies-walkies prêts à l’emploi – en un système satellitaire offrant une connectivité continue en cas de panne des communications conventionnelles.
« Les autres systèmes que j’ai pu avoir sur le dos pendant 25 ans dans des missions d’opérations spéciales pesaient au moins 10 kilos. Notre produit pèse 150 grammes, de haut en bas, sans grosses antennes, sans infrastructures lourdes ou besoin d’un ciel dégagé », ajoute-t-il.
Début octobre, la start-up dont le siège se trouve à Tel Aviv a levé 29 millions de dollars grâce à Greenfield Partners et à la participation de Redseed Ventures et le fondateur de Mobileye, Amnon Shashua.
« De l’expérience que j’en ai, les clients estiment que la technologie israélienne est de loin la meilleure », ajoute Michaeli. « Face aux investisseurs du monde entier, personne ne nous a dit : ‘Nous n’investirons pas à cause de la situation à Gaza’ ».
Toutefois, « il peut arriver que des clients aient des problèmes avec leur gouvernement, raison pour laquelle ils proposent des solutions alternatives, par exemple en passant des commandes par l’intermédiaire de notre filiale américaine », explique-t-il.
Kela est une autre de ces start-ups israéliennes fondées suite à l’assaut du 7 octobre, qui s’est attirée des investissements de la part de deux des plus grandes sociétés de capital-risque des États-Unis axées sur la défense, Sequoia Capital et Lux Capital, ainsi que de la branche d’investissement de la Central Intelligence Agency.
Apparue sur les radars en mars dernier, la société propose un système d’exploitation militaire adapté au champ de bataille moderne qu’elle va mettre en concurrence pour des contrats de défense aux États-Unis et avec les armées occidentales en Europe.
Ces dernières semaines, des drones russes auraient pénétré et violé l’espace aérien du Danemark, de la Norvège, de la Pologne et d’autres pays, ce qui est considéré comme un acte d’agression ayant eu pour conséquence le détournement ou l’annulation de dizaines de vols et des retards pour des dizaines de milliers de passagers. L’Allemagne et d’autres pays européens ont ouvert l’enquête sur des vols répétés de drones au-dessus d’infrastructures essentielles faisant craindre des tentatives d’espionnage.
« Les menaces ne sont que des menaces », poursuit Moser. « Les drones fabriqués en Iran qui attaquent Israël sont les mêmes qui attaquent l’Europe et pénètrent dans l’espace aérien de la Pologne, du Danemark ou d’autres pays. »
« Lorsqu’un gouvernement a besoin de se protéger, il se protège », ajoute-t-il. « Personne ne dira qu’il ne va pas acheter un système de détection israélien et laisser les drones russes entrer sur son territoire. »
Michaeli ajoute que les revenus de la startup ont plus que doublé en 2025 par rapport à 2024 et qu’ils devraient encore doubler l’an prochain en fonction de la demande actuelle.
« La filière existe depuis des dizaines d’années – il nous faut produire car nous allons avoir l’opportunité de vendre plus », conclut Moser.
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