Dissensions sociales en Israël : Regrets et persistance en ce jeûne qui rappelle d’autres discordes
Plus que jamais déchirés sur la question de la guerre à Gaza, laïcs et religieux, de gauche comme de droite, sont en deuil à Tisha BeAv – chacun pour des raisons très différentes
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JTA – Deux jours avant Tisha BeAv, l’universitaire israélien Tomer Persico annonçait que le pays faisait face à une nouvelle destruction de Jérusalem, et plus particulièrement de son « coeur moral et religieux », en raison des agissements d’Israël à Gaza.
Ce verset des Lamentations « Vois, Seigneur, et voici, les enfants meurent de faim dans les rues » à l’appui, il a montré quelques unes des photos d’enfants émaciés qui circulent un peu partout dans le monde.
« Notre pays fait désormais partie de ces minorités cruelles qui commettent des crimes contre l’humanité », a-t-il déclaré lors d’une conférence en direct et en public donnée via Zoom, lors d’une sorte d’examen de conscience national peu avant les 24h de jeûne, qui ont commencé samedi soir.
« Oui, le Hamas aurait dû se rendre il y a longtemps. Oui, ils volent l’aide humanitaire. Oui, ils manipulent les médias. Mais tout cela n’a finalement que peu d’importance. Nous aurions pu faire parvenir à Gaza des tonnes et des tonnes d’aide humanitaire. Mais nous ne l’avons pas fait », a-t-il ajouté.
D’autres que lui se sont saisis de la proximité de Tisha BeAv pour dire exactement le contraire. Pour Yedidya Meir, chroniqueur de la Quatorzième chaîne, notoirement de droite, les accusations de famine orchestrée à Gaza sont une forme nouvelle de diffamation. Il a par ailleurs raillé les réactions israéliennes en rappelant les déclaration du ministère des Affaires étrangères, dimanche, entre négation des faits, accusation du Hamas de distribuer des images d’enfants atteints de maladies en phase terminale à des fins de propagande et annonce de pauses tactiques quotidiennes dans les combats assorties de largages de nourriture par les airs.
« Vous y comprenez quelque chose ? Parce que moi, non », a-t-il écrit en rapprochant les messages contradictoires du gouvernement aux diffamations du Moyen Âge : « Nous n’utilisons le sang d’enfants chrétiens pour faire de la matsa. C’est une calomnie ignoble. Mais pour la réfuter, nous fermerons les boulangeries qui font de la matsa aux heures où les enfants chrétiens sortent de l’école. »
Selon Meir, qui est haredi, l’exemption de service militaire en faveur des haredim est le dernier avatar de cette fracture sociale, ce qui l’a fait douter de la sincérité des événements en faveur de l’unité au moment de Tisha BeAv. « Comment se fait-il alors que cette année, à la veille de Tisha BeAv, on ne voit pas plus d’avis de soirées de dialogue et réconciliation avec les ultra-orthodoxes ? »
Meir a également évoqué un message publié sur Facebook par Leah Zakh Aharoni, religieuse et mère d’un soldat, disant qu’elle ne supportait « plus le débat sur la conscription ». Au sujet des affrontements entre Juifs lors de récentes manifestations, elle a écrit : « J’ai peur pour nous. Pour notre peuple. Pour ce que nous nous faisons les uns aux autres » en ajoutant que le peuple juif avait survécu à tout, dans son histoire, sauf à ses propres dissensions. A la veille de Tisha BeAv, a-t-elle souligné, les Juifs s’affrontent pour « savoir qui dit vrai ».
« On ne peut pas dans le même temps dire ‘La Torah nous protège’ et ne rien faire pour les mères de soldats qui ne dorment plus à force d’avoir peur. Pas plus qu’on ne peut dire ‘Partagez le fardeau’ et cracher en même temps sur des gens qui n’ont jamais manqué un Shacharit depuis leurs cinq ans », a-t-elle écrit, avec une allusion à la prière du matin. « Ahavat Yisrael [l’amour d’Israël] n’est pas qu’un autocollant que l’on met sur son pare-chocs. C’est une bouée de sauvetage. Et chaque marque de haine est une balle que nous mettons nous-mêmes dans les armes de nos ennemis. »
Elazar Symon, rabbin de l’Institut orthodoxe libéral Hadar de Jérusalem, a lui aussi utilisé Facebook pour donner à voir un tract trouvé dans sa boîte aux lettres, annonçant une marche d’extrême droite lors de la nuit de Tisha BeAv, assorti du slogan « Pas de larmes mais des rugissements ».
Organisé par des militants du mont du Temple et soutenu par plusieurs parlementaires d’extrême droite, il s’agissait selon le tract d’une « marche des drapeaux » autour des murs de la Vieille Ville de Jérusalem. Selon Symon, substituer au deuil le « mot laïc de souveraineté » ou le nationalisme est une profanation de Tisha BeAv et du Temple lui-même.
« Faire prévaloir la souveraineté sur le deuil du Temple et les prières en faveur de sa reconstruction, c’est choisir la mort », a-t-il écrit en citant le théologien allemand Franz Rosenzweig, pour lequel un pays « qui aime sa terre plus que sa vie » finira dans les oubliettes de l’histoire.
Symon a déclaré à la Jewish Telegraphic Agency : « J’ai peut-être l’air militant mais je ne m’en prends à personne, et certainement pas un groupe en particulier », tout en se disant choqué que moins de deux ans après le pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023, dont des otages israéliens enlevés ce jour continuent de croupir dans les tunnels de Gaza, qu’il puisse se dire que même à Tisha BeAv, pleurer n’est pas la chose à faire. Il a par ailleurs relevé que cette marche se traduirait sans doute par une nouvelle nuit de confinement pour les Arabes de la Vieille Ville.
« La prochaine fois que l’une de ces personnes parlera de mensonge progressiste pour qualifier l’inquiétude que suscite les populations affamées de Gaza, ou dira que le fait de faire prévaloir la question des otages est synonyme de défaitisme, vous vous rappelleerez qu’ils pensent aussi que le fait de pleurer à Tisha BeAv n’est pas une chose à faire », a-t-il écrit sur Facebook.
Il s’est consolé en se disant que ce mouvement messianiste ne durera pas et qu’il deviendra « un souvenir embarrassant de notre histoire, parce que ceux qui voient pas pour quelle raison on pleure à Tisha BeAv renoncent à la vie éternelle ».
À deux pas de cette marche autour des murs de la Vieille Ville, une autre manifestation aura lieu place Sion pour rendre hommage à Shira Banki, poignardée à mort lors de la Gay Pride de Jérusalem en 2015 – un symbole de la haine gratuite dans la capitale. Elle sera émaillée d’une lecture publique des Lamentations, d’interludes musicaux et de tables rondes sur des sujets allant de la refonte judiciaire à l’État de droit. On y verra Shir Siegel, fille de l’ex-otage Keith Siegel, Américano-Israélien libéré à la faveur d’un cessez-le-feu en février dernier.
Du haut de ses 29 ans, Siegel a elle aussi pris la parole via Zoom jeudi soir pour dire que jamais elle n’aurait cru s’impliquer autant dans des conversations religieuses. Issue d’une famille laïque, elle a admis avoir peu de connaissances au sujet de Tisha BeAv avant d’ajouter qu’aux moments les plus durs de la captivité de son père, c’était le sentiment d’unité nationale qui lui avait donné de la force, à elle et ses proches.
Elle a confié qu’avant le 7 octobre, elle ne se sentait pas très attachée au pays, et que sa génération ressentait dans l’ensemble la même chose. Mais aujourd’hui, elle invite à se mobiliser, en particulier dans la sphère politique. « Quand les gens me demandent quand je vais me lancer en politique, je leur retourne la question.Et vous ? Ce que je voudrais, c’est que nous nous sentions tous davantage attachés à ce pays. Nous sommes tous égaux. La politique n’est pas une insulte. »
Elle a terminé en disant son espoir qu’Israël sorte des ténèbres et aille vers la lumière, un peu à la manière de son propre mariage. Elle s’était fiancée avant le 7 octobre mais l’enlèvement de ses proches et les 18 mois qui s’en sont suivis avaient tout mis en suspens.
Avant son mariage, prévu jeudi, elle a déclaré : « J’espère que mon mariage redonnera l’espoir qu’il y a du bon. »
Sur la Place des Otages de Tel Aviv, une manifestation était prévue pour Tisha BeAv, samedi soir, après le rassemblement hebdomadaire, avec une lecture publique des Lamentations suivie de cercles de dialogue avec les familles des otages. Son organisatrice, Anat Sharbat, a invité les Israéliens de tous bords,rappelant à la JTA que le Second Temple était tombé non pas à cause de la haine, comme on le pense souvent, mais du fait des pressions pour une pensée unique.
« La haine gratuite n’est pas que de la haine », a-t-elle déclaré. « C’est le signe d’une incapacité à tolérer une autre opinion que la sienne. L’amour inconditionnel prône exactement le contraire : il nous permet de comprendre que nous sommes différents, et que cela ne se fait pas au détriment de l’unité. Bien au contraire, c’est justement cette diversité qui fait qu’une société est saine et pleine de vie. Si nous le comprenons, alors peut-être pourrons-nous commencer à reconstruire. »
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