Du fer découvert au large des côtes israéliennes pourrait réécrire l’histoire de la guerre
La première preuve du commerce de produits semi-finis de fer a été découverte au large des côtes nord d'Israël. Il a pu servir à l'armement d'empires rivaux, en des temps troublés
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Il y a de cela près de 2 600 ans, à l’instar d’aujourd’hui, le Moyen-Orient était dans la tourmente. À l’époque, plusieurs superpuissances s’y croisaient — les Assyriens, sur le déclin, les Babyloniens en pleine ascension et les Égyptiens, toujours influents — et se disputaient la terre et l’hégémonie dans le Levant méridional.
Entre la fin du VIIe siècle et le début du VIe siècle avant notre ère, le contrôle du nord de la terre d’Israël — à l’endroit où les Assyriens avaient détruit le royaume d’Israël, un siècle plus tôt — passe des Assyriens aux Égyptiens, puis aux Babyloniens (qui, en 586, conquièrent et détruisent également le royaume de Juda et de Jérusalem).
C’est dans ce contexte troublé qu’un navire a coulé, à quelques mètres de l’ancien port de Dor, sur la côte du Carmel, dans le nord d’Israël (également connu sous le nom de lagune de Tantura).
Deux millénaires et demi plus tard, c’est en tentant de remonter une partie de sa cargaison que des archéologues maritimes font une découverte sans précédent, laquelle remet en question la compréhension que l’on avait jusque-là de la production des métaux, des routes commerciales et, sans doute aussi, des approvisionnements militaires à l’âge du fer (1200-586 avant notre ère), une période cruciale de l’histoire de la région dans laquelle s’enracinent la plupart des récits bibliques.
Comme le révèle un article publié ce mois-ci dans Heritage Science, une revue du prestigieux groupe Nature, les marchandises que transportait ce navire – dont à peu près rien, si ce n’est une ancre en bois et une autre en plomb, n’est arrivé jusqu’à nous – comprenaient des morceaux de fer bruts issus d’une fusion dans un four.
Appelées « fleurs de fer », ces artefacts apportent, pour la première fois, la preuve que le fer s’échangeait sous cette forme semi-finie, ce qui a des conséquences très importantes, explique au Times of Israel Tzilla Eshel de l’Université de Haïfa, l’une des autrices de l’article.
Selon Eshel, remise dans son contexte, cette cargaison de fer fait sens.
« La période était très tendue, marquée par de constantes conquêtes dans le sud du Levant : le fer était une ressource très importante », poursuit-elle. « Si on fabriquait ces fleurs, c’est bien que quelqu’un les attendait, de l’autre côté de la chaîne, lequel possédait la technologie et la capacité d’en faire quelque chose — à commencer par des armes. »
À l’époque, le fer servait à fabriquer des pointes de flèches, des poignards, des épées et tout un tas d’autres choses, ajoute-t-elle.
Les chercheurs ont pu dater la cargaison au carbone 14 avec une grande précision grâce à la présence d’échantillons organiques, dont des graines de raisin dans des pots et une branche de chêne calcinée incrustée dans l’une de ces fleurs. A cause des rapides changements politiques survenus en l’espace de quelques décennies, entre la fin du VIIe et le début du VIe siècle, ils n’ont pas été toutefois capables d’assigner le vaisseau à une entité politique en particulier, pas plus que de dire s’il arrivait ou quittait Dor.
« Quand j’imagine ce qui s’est passé, je me dis que quelqu’un attendait ce navire rempli de métal pour pouvoir faire la guerre, et qu’il a coulé sous ses yeux », explique Eshel. « Malheureusement, nous ne savons pas à quel empire associer ce commerce. »
L’importance du fer
Les artefacts en fer ne sont pas faciles à identifier.
Le lagon de Dor où ils ont été découverts contient les vestiges de trois épaves remontant à l’âge du fer : une du XIe siècle avant notre ère, une du IXe siècle et la dernière, des VIIe/VIe siècles.
Lorsque les étudiants en archéologie maritime, co-dirigés par le professeur Assaf Yasur-Landau de l’Université de Haïfa et le professeur Thomas Levy, de l’université de Californie à San Diego, ont manipulé les rochers et dégagé les obstacles dans le secteur de fouilles, ils se sont aperçus que certains objets étaient particulièrement lourds, bien plus que la normale.
« Cela ressemblait à des rochers », confie Levy au Times of Israel lors d’une interview vidéo. « Mais Assaf a compris que nous avions sans doute affaire à un phénomène archéo-métallurgique. »
Les archéologues ont ramené les objets à terre. Isolément, ils pesaient entre cinq et dix kilos.
Experte en métaux anciens, Eshel a été appelée pour examiner les découvertes. Les identifiant, elle a été très surprise.
En effet, jusque-là, les chercheurs pensaient que lorsque le minerai de fer était traité, il était immédiatement ouvré et transporté ainsi.
Ces fleurs constituent l’étape antérieure des lingots. Le fait même de les trouver à bord d’un navire prouve que le fer pouvait être fondu, transporté sous forme d’un produit semi-fini et ouvragé à un autre endroit.
Selon Eshel, l’importance du fer, à cette époque ancienne, ne saurait être surestimée.
« Pour comprendre pourquoi [ces fleurs de fer] sont si rares, il faut bien saisir la différence entre le fer et d’autres métaux », signale-t-elle. « Le fer est l’un des métaux les plus abondants sur Terre, et pourtant, il a été utilisé bien plus tardivement que d’autres métaux comme l’argent, le cuivre, l’or ou le bronze. »
dans le Heritage Science Journal en mars 2026. (Marko Runjajić́)
L’archéologue explique que le fer requiert des températures bien plus élevées pour parvenir au point de fusion. On le transformait dans des fours, où il était mélangé au charbon de bois, une technique qui, avec le temps, a permis de créer des boules de fer spongieuses, incrustées de scories et de charbon de bois, ce que l’on appelle des fleurs. Pour en éliminer les résidus non métalliques, on les martelait quand elles étaient encore chaudes, ce qui donnait des lingots ne contenant que du métal.
« [Les chercheurs] pensaient que ces fleurs n’étaient pas échangées, que cela aurait été une perte d’énergie de les laisser refroidir [sans terminer le processus] », poursuit Eshel.
Selon elle, ce n’est pas la première fois que l’on découvre de telles fleurs, mais jusque-là elles se limitaient aux lieux de production du fer.
« Nous n’avions avant cela jamais trouvé de fleurs de fer entières comme celle-ci, et de surcroit en mer », ajoute-t-elle.
Il est possible que les commerçants aient préféré transporter des fleurs et non des lingots, car les scories qui affleuraient en surface les protégeaient de la corrosion en cas de contact avec l’eau, un phénomène fréquent lors d’un long voyage en mer.
« Le fer se corrode très facilement, et quand nous trouvons des lingots provenant de la mer, ils sont très corrodés », expliqua Eshel. « Ici, nous avons ouvert une de ces fleurs en deux, et le fer à l’intérieur était frais, comme s’il avait été fondu hier », souligne-t-elle.
Les chercheurs espèrent que cette découverte les amènera à mieux comprendre l’origine géographique du fer.
« Il existe une méthode nouvelle et coûteuse, dont les résultats ne sont forcément simples à interpréter, mais nous allons essayer », explique Eshel.
Dans le Sud du Levant, il y avait un important gisement de minerai de fer, utilisé plus tardivement, du côté jordanien du fleuve Jourdain.
« Il pourrait y avoir d’autres sources que nous ne connaissons pas », admet Eshel. « Mais le fer pourrait tout aussi bien provenir d’autres endroits autour de la Méditerranée. »
Dans la région, d’autres lieux présentent des traces du travail du fer, comme par exemple Megiddo, Tel Dor ou encore Akko.
Un commerce florissant à l’âge du fer
Les nouvelles perspectives qu’ouvre cette étude publiée dans le Heritage Science sont significatives, confirme le professeur Aren Maeir, de l’université Bar-Ilan, directeur de fouilles à Tell es-Safi. Spécialiste de la Gath biblique, Maeir n’a pas participé à cette étude.
« C’est une étude très intéressante, qui révèle tout un tas de choses sur la production et le commerce du fer en général », explique-t-il au Times of Israel par téléphone.
« On a beaucoup débattu sur la possibilité que la fusion du fer se soit faite à un endroit, et la forge ailleurs », ajoute-t-il. « Nous avons soulevé cette question à Safi. Désormais, nous savons qu’il est possible que ces deux étapes de production se soient déroulées séparément. »
Selon Maeir, la conséquence la plus importante de cette étude est qu’elle confirme l’idée de la complexité des réseaux commerciaux à l’âge du fer.
« Ces dix ou vingt dernières années, ce sujet a donné lieu à une abondante littérature », dit-il. « La principale leçon de cette étude, et de bien d’autres, c’est qu’il nous faut revoir en détail la question de la connectivité à cette période. »
« Je ne serais pas surpris qu’à l’avenir, nous trouvions davantage de preuves de relations plus distantes et complexes entre le Levant et l’Occident, l’Est et le Sud, » ajoute-t-il.
Selon lui, il est possible d’associer ce navire aux Assyriens, aux Égyptiens ou aux Babyloniens, mais aussi aux Phéniciens, cette population sémitique qui vivait dans des cités-États ou dans des implantations dans le Sud du Levant, souvent sous le joug de puissances régionales. Ce qui était le cas à Tel Dor, peuplée de Phéniciens à l’âge du fer, mais conquise par les Israélites puis par les trois empires.
« Chacun de ces pouvoirs politiques avait des avantages et des inconvénients différents pour les peuples [sous leurs domination] », souligne l’archéologue.
« Du temps des Assyriens, les Phéniciens ont pu contrôler le commerce mais ils ont été soumis à des taxes. Les Babyloniens ont détruit certaines cités phéniciennes, en pratiquant la politique de la terre brûlée. La brève période égyptienne n’est pas bien connue, mais il semble qu’elle ait permis au commerce de prospérer. »
Interrogé sur la possible destination militaire de ce fer, Maeir estime que c’est tout à fait possible, mais qu’il était utilisé à bien d’autres fins.
« On s’en servait pour fabriquer des charrues, des outils agricoles et autres outils de production », rappelle-t-il.
Selon Levy, d’autres études menées sur des découvertes sous-marines, notamment sur les restes de poteries et les pierres qui servaient à équilibrer les navires, permettront d’y voir plus clair.
« Nous avons plusieurs publications en projet », signale-t-il.
Levy et Yasur-Landau prévoient par ailleurs de reprendre les fouilles dans la lagune, comme ils le font depuis plusieurs années, le plus souvent à la fin du printemps. Toutefois, les tensions géopolitiques actuelles pourraient les en empêcher dans les mois qui viennent.
« Je serai en Israël en mai et début juin. Nous verrons bien à ce moment-là si nous pouvons mener une expédition » conclut-il. « Nous devons composer avec la situation. On improvisera. »
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