D’une génération à l’autre : quand la Shoah et le 7-Octobre se rencontrent, en petit comité
Fort de ses 2 millions de participants, le programme Zikaron BaSalon permet à d'anciens otages et à leurs proches d'apprendre des survivants de la Shoah à parler, pour aller mieux
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Il y a de cela une quinzaine d’années, une étudiante israélienne dans la vingtaine rentrait chez elle après les cérémonies de la Journée du souvenir de la Shoah (Yom HaShoah) auxquelles elle avait assisté à l’insistance de sa mère.
« Enfant, je fuyais tout ce qui était lié à la Shoah », se souvient Adi Altschuler. Mais tout en marchant le long du boulevard Rothschild, à Tel Aviv, en entendant des jeunes s’enthousiasmer pour un match de basket de l’EuroLeague diffusé à la télévision, deux pensées me sont venues simultanément : un, bientôt, il ne resterait plus de survivants pour raconter ce qui leur est arrivé et deux, il devait y avoir d’autres manières de le faire. »
Altschuler a alors commencé à inviter chez elle des amis et voisins pour écouter des survivants de la Shoah. Petit à petit, ces réunions se sont transformées en Zikaron BaSalon, une organisation de bénévoles dont elle est la fondatrice et qui permet à de petits groupes de rencontrer des survivants de la Shoah et de parler avec eux de l’actualité de la question au vu des événements contemporains.
À l’occasion d’un séminaire organisé pour ses bénévoles à Jérusalem en début d’année, Alstschuler a souligné que le nombre de réunions avait nettement augmenté, avec plus de 2 millions de participants dans 66 pays lors des douze derniers mois.
« Mais compte tenu de la diminution du nombre de survivants, nous devons trouver le moyen de transmettre les témoignages des survivants et de maintenir vivante cette tradition de discussions chez les gens », précise Altschuler.
Et depuis les atrocités commises par le Hamas le 7 octobre 2023, il est fréquent que les discussions sur la Shoah se mêlent aux souvenirs de cette journée et de ses conséquences.
Shir Segal, la fille d’Aviva et Keith Segal, deux ex-otages israéliens enlevés puis libérés par le Hamas le 7-Octobre, y a évoqué les conclusions tirées par les proches d’otages et les survivants de la Shoah. L’une des choses les plus importantes, a-t-elle dit, est l’effet de la prise de parole sur leur mieux-être.
« Tant que ceux qui sont revenus de Gaza n’auront pas parlé de tout ce qui s’y est passé, ils n’iront pas mieux », a déclaré Segal. Sa mère, a-t-elle souligné, a écrit un livre à propos de sa captivité, « The Main Thing Is To Wake Up To a New Morning [NDLT : « Le plus important est de passer à autre chose »] », publié le 8 avril en hébreu.
Shai Levi, qui dirige les bénévoles de Zikaron BaSalon en Allemagne, a expliqué avoir invité des survivants des kibboutzim de la frontière de Gaza, attaqués le 7-Octobre, à participer à des salons en Allemagne.
« Un mélange d’une très grande force », a dit Levi. « Certains de nos survivants de la Shoah sont des Ukrainiennes âgées venues en Allemagne ces dernières années pour échapper à la guerre contre la Russie. » Il n’était pas rare, a-t-il ajouté, que ce soit pour elles la première occasion de parler de la Shoah.
Des changements inattendus
Noam Yosefi, directeur des bénévoles de l’organisation, a expliqué que depuis le 7-octobre, certains bénévoles de Zikaron Basalon s’attendaient à ce que les gens parlent moins de la Shoah.
« C’est exactement le contraire, de plus en plus de gens nous rejoignent et créent de nouveaux salons », a-t-elle déclaré. « Depuis le 7-Octobre, les gens veulent se retrouver et puiser de la force dans leur cercle. »
Pendant un temps, Zikaron BaSalon a consacré des sessions aux témoignages des survivants du 7-Octobre.
« Mais à un moment, nous avons compris qu’il fallait séparer les deux sujets », ajoute Yosefi. Ce qui est aujourd’hui mis en œuvre par un autre groupe de soutien, 255 – The Organization for Families and Hostages [NDLT : L’Organisation pour les Otages et leurs Proches].
Malgré tout, le 7-Octobre demeure un sujet fréquemment évoqué lors des discussions de Zikaron BaSalon.
Nitzan Gleizer, qui a organisé des salons chez elle, à Tel Aviv, ces trois dernières années, a déclaré que nombre de ses invités étaient des soldats d’une base militaire voisine, qui ont entendu parler les habitants de la frontière de Gaza qui se sont cachés lors des attaques.
« Quand je diffuse des enregistrements de mon grand-père, Zvi Solar, qui explique comment il s’y est pris pour survivre en se cachant dans les forêts de Slovaquie, ils font le parallèle avec ce qui s’est passé dans les kibboutzim », explique-t-elle.
Gleizer consacre toujours une partie de la soirée à parler de la vie de son grand-père dans l’après-guerre.
« Je veux que les gens sachent comment il a fait pour reconstruire sa vie, immigrer en Israël, avoir une carrière chez El Al et fonder une famille », souligne-t-elle. « Cela aide les gens à comprendre que nous aussi, nous pouvons nous en remettre. »
Lorsque les voix des témoins s’éteignent, qui prend le relais ?
Alstschuler, la fondatrice de Zikaron Basalon, explique être à l’affût de nouvelles manières de faire vivre l’histoire de ces survivants. Ce qui peut passer par des rassemblements organisés par des descendants de deuxième ou troisième génération de survivants ou par des hôtes formés par Zikaron BaSalon. L’organisation recherche constamment de nouveaux portages.
« Pour nous donner de nouvelles idées, nous avons invité des personnalités israéliennes qui voient dans la commémoration de la Shoah un acte important et socialement pertinent », explique Noam Yosefi, directeur des bénévoles de Zikaron BaSalon.
Parmi elles figurent l’actrice Noa Koler, 44 ans, et sa mère, Hana Koler. Noa Koler a co-écrit et joué dans la fameuse série « Makom Sameach » (« Un endroit heureux »), qui regorge de scènes liées à la mémoire de la Shoah.
« Le travail de Noa Koler témoigne du rôle important de l’art et de la créativité, qui apportent de nouveaux éléments aux salons et permettent de toucher la jeune génération, en rendant le sujet plus actuel », observe Yosefi.
Avant de diffuser un extrait de la série, Hana Koler rappelle qu’un épisode est inspiré d’une histoire racontée par sa mère, une survivante de la Shoah originaire de Lituanie.
« Lorsque ma mère est arrivée dans le camp de concentration, un médecin nazi a ordonné aux femmes de se déshabiller puis a effectué une sélection, envoyant celles jugées assez fortes pour travailler dans des camps de travail et d’autres dans les chambres à gaz », raconte-t-elle.
« Ma mère était alors toute petite, avec son mètre quarante, mais elle avait une forte poitrine » poursuit Koler. « Elle pense que cela l’a fait paraître plus âgée et lui a sauvé la vie. »
Sa mère a été émue à l’idée de raconter cette histoire, ajoute Koler, une de ses nièces ados s’étant plainte que l’on se moque d’elle à cause de sa petite taille.
Dans « Makom Sameach », Noa Koler fait de cette histoire triste une scène satirique, lors d’un voyage à la découverte de ses racines en Lituanie. La fille d’un survivant de la Shoah y tient tête à un guide touristique lituanien qui affirme à tort que « le peuple lituanien a beaucoup aidé les Juifs pendant la Shoah ». Le guide touristique lituanien grimace, manifestement gêné, ce qui déclenche les rires.
« Les souvenirs de la Shoah peuvent être bouleversants pour moi et ma génération », explique Koler. « J’essaie de voir les choses de l’extérieur et de faire de l’humour pour mettre un peu de distance, pour respirer un peu. Cette anecdote autour de la poitrine de ma mère a beau être effroyable, elle est aussi le signe d’une petite victoire dans un monde effrayant. »
Un message de résilience
Ce message de résilience revient dans une histoire racontée par Noa Koler à propos d’une survivante du massacre du 7-Octobre au kibboutz Kfar Aza — Avigail Idan, âgée de cinq ans.
Avigail, explique Koler, est la fille de son cousin Roee Idan, qui, avec sa femme Smadar, ont été assassinés le jour du pogrom. Avigail, alors âgée de 3 ans, a été enlevée à Gaza.
« Au début de la guerre, les membres de Kfar Aza m’ont demandé si je pouvais venir, ainsi que les acteurs de ‘Kupa Rashit’, pour divertir les enfants du kibboutz », rappelle Koler en parlant d’une autre série dans laquelle elle joue.
Au bout de deux mois de captivité, Avigail a été libérée et recueillie par des membres de sa famille, dans son kibboutz.
« Elle va bien », dit Koler.
Signe qu’Avigail reprend une vie normale, ajoute-t-elle, elle s’est plainte il y a peu au sujet de Ramzi, son personnage préféré de Kupa Rashit : « Ce n’est pas juste que Ramzi soit venu quand que je n’étais pas là. »
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