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En 1938, une famille nazie autrichienne a pillé une maison juive ; leurs héritières se retrouvent autour d’une table

Après la découvert d'une sombre histoire familiale en nettoyant son grenier, une femme a agi pour rétablir la justice, révélant les problèmes systémiques liés aux politiques autrichiennes de restitution des biens spoliés pendant la Shoah

Helen Emily Davy (à gauche) et Katharina Mayrhofer posant autour de la table volée pendant la Shoah à la famille Wertheimer. (Crédit : Autorisation)
Helen Emily Davy (à gauche) et Katharina Mayrhofer posant autour de la table volée pendant la Shoah à la famille Wertheimer. (Crédit : Autorisation)

Londres — Un objet ordinaire, une histoire extraordinaire.

Une table volée à une famille juive en 1938, puis découverte des dizaines d’années plus tard par la descendante d’un haut dignitaire nazi local dans le grenier de la maison familiale, est la pièce maîtresse d’une nouvelle exposition à Londres.

Intitulée « Looted : Two Families, Nazi Theft and the Search for Restitution » (« Pillé : deux familles, le vol nazi et la quête de restitution ») et présentée à la bibliothèque Wiener Holocaust jusqu’au 10 octobre, cette exposition aborde la question épineuse du passé mouvementé de l’Autriche et de son incapacité, après la guerre, à indemniser les victimes du Troisième Reich.

Mais cette exposition raconte également comment deux femmes, l’une héritière d’une victime de la Shoah et l’autre d’un ardent nazi, ont noué un lien inhabituel pour explorer le passé complexe de leurs familles et réparer une injustice historique.

Comme pour beaucoup de leurs compatriotes juifs, l’Anschluss – lorsque les troupes allemandes ont envahi l’Autriche sans tirer un seul coup de feu – a marqué le début d’une période de peur, de bouleversements et, finalement, de tragédie pour la famille Wertheimer.

Les racines familiales d’Anna, Emilie et Gabriella Wertheimer dans la ville frontalière de Braunau am Inn remontent aux années 1850. Bien que les trois sœurs se soient mariées et aient déménagé au début des années 1930, elles ont continué à passer leurs étés ensemble au château de Ranshofen, un domaine agricole situé à quatre kilomètres du pont que le dictateur nazi Adolf Hitler a traversé en triomphe depuis l’Allemagne le 12 mars 1938.

Emilie Jellinek, née Wertheimer, sur une photo non datée prise avant 1946. (Crédit : Collection de la famille Jellinek)

Quelques semaines après la prise du pouvoir par les nazis, les appartements des sœurs au château de Ranshofen ont été spoliés dans le cadre de la campagne de pillage et de persécution lancée contre les Juifs d’Autriche. Au cours de l’été 1938, Emilie et son époux, Stefan Jellinek, pathologiste, ont tenté de vendre les appartements des sœurs pour 300 000 reichsmarks (soit 2,7 millions de dollars actuels), une somme bien inférieure à l’évaluation récente de la justice.

Le couple a alors été convoqué par l’adjoint au maire de Braunau. Vêtu d’un uniforme SA, celui-ci leur a proposé 120 000 reichsmarks, non sans avoir remarqué au préalable que leur avocat avait « des manières juives ». Finalement, une caisse d’épargne locale a acquis la propriété et les Wertheimer devaient ne jamais recevoir un centime.

Au même moment, Gabriella et son mari, Me Moritz Weisweiller, ont été contraints par la Gestapo de vendre leur maison à Wimsbach. Le couple avait six semaines pour quitter le IIIᵉ Reich, sous peine de voir Moritz envoyé au camp de concentration de Dachau s’ils ne se conformaient pas à cette exigence. Avec leur fils Rudi, qui avait rejoint le Royaume-Uni dans le cadre du programme Kindertransport, la famille s’est installée à Oxford en août 1938.

Pour leur sœur aînée Anna, qui vivait avec son mari, George Schiff, juge à Hambourg, le pire était encore à venir. Après le pogrom de la Nuit de Cristal, elle a été contrainte de remettre plusieurs paniers à linge remplis d’objets de famille, de couverts et de bijoux.

Alors que les Juifs voyaient leurs biens pillés et expropriés, d’autres Autrichiens prospéraient sous le nouveau régime.

Parmi eux se trouvait Josef Kaltenhauser, fils d’un tailleur du village de Ranshofen. Enseignant, Josef était également un membre de longue date du parti nazi, interdit par la dictature autoritaire de droite autrichienne, le Front patriotique, jusqu’à l’Anschluss.

Avec l’arrivée des Allemands et la nomination d’Arthur Seyss-Inquart, un nazi de premier plan, au poste de gouverneur de l’Autriche, Josef n’a plus eu besoin de cacher ses allégeances.

Grâce à son engagement en faveur des nazis, il a obtenu un nouvel emploi, remplaçant l’ancien directeur de l’école primaire de Ranshofen, ainsi qu’un nouveau logement. Le 1ᵉʳ juin 1938, Josef et sa famille ont emménagé dans l’appartement officiel des enseignants situé dans le bâtiment de l’école, juste en face de celui des sœurs Wertheimer dans le domaine.

La famille Kaltenhauser (de gauche à droite) : Berta Jr., Berta Sr., Josef Sr. et Josef Jr., en décembre 1941. (Crédit : Collection de la famille Mayrhofer)

Comme on pouvait s’y attendre, lorsque les appartements des sœurs ont été pillés, certains de leurs biens, notamment des meubles, ont fini chez les Kaltenhauser.

Tout au long de la guerre, Josef a continué à prospérer. Son statut social a été renforcé par son poste de directeur d’école, qu’il a occupé jusqu’en 1945, ainsi que par ses diverses fonctions au sein du parti local.

Revirement de situation

Les sœurs Wertheimer n’ont pas eu cette chance.

Des émigrants juifs faisant la queue devant le bureau du commissaire de police du 5ᵉ arrondissement (Margareten), à Vienne, en 1938. (Crédit : Collection de la Wiener Holocaust Library)

En septembre 1939, Emilie, Gabriella et leurs familles ont trouvé refuge au Royaume-Uni, le pays qui devait accueillir le plus grand nombre de réfugiés juifs d’Autriche, soit quelque 31 000 personnes. Elles avaient toutefois été dépouillées de leurs biens et de la plupart de leurs possessions par les nazis, et contraintes de payer la taxe d’expatriation ainsi que l’impôt sur le capital juif, deux taxes exorbitantes. Cet impôt avait été instauré en 1938 afin que les Juifs « remboursent » le milliard de reichsmarks « dû » au peuple allemand pour leurs crimes présumés.

Le vécu des sœurs reflète l’histoire complexe des relations entre la Grande-Bretagne et les réfugiés fuyant les nazis pour se réfugier sur ses côtes pendant la guerre. En 1940, Stefan et ses fils Kurt et Ernst ont été internés pendant un certain temps en tant « qu’ennemis étrangers ».

À leur libération, les garçons ont servi dans l’armée britannique. Kurt est mort à l’âge de 25 ans, en octobre 1944, de la tuberculose contractée dans un hôpital militaire, et Ernst, âgé de 23 ans, a été gravement blessé et a perdu un œil lors d’une attaque à la grenade, quelques semaines avant la fin de la guerre.

Anna, cependant, ne reverra jamais ses sœurs. Deux de ses filles, Anne Marie, qui s’était mariée et avait émigré en Amérique du Sud en 1936, et Margarete, arrivée au Royaume-Uni en 1939 pour suivre une formation d’infirmière, étaient hors de danger. Mais lorsque la guerre a éclaté, Anna et son fils Hans étaient toujours prisonniers sur le continent européen.

En 1940, ils se sont rendus en Italie, qui n’était pas encore entrée en guerre, pour prendre un bateau à destination de Shanghai. Mais à leur arrivée, Anna a découvert que le prix de la traversée avait augmenté. Elle a alors envoyé Hans à Shanghai, mais lorsque le dictateur italien Benito Mussolini est entré en guerre aux côtés de l’Allemagne, Anna a été contrainte de retourner à Hambourg.

Le temps que la stratégie d’expropriation et d’émigration forcée des nazis évolue vers la déportation et l’extermination, quelque 130 000 des 190 000 Juifs d’Autriche avaient fui leur pays natal.

Anna faisait partie des quelque 60 000 personnes qui, incapables de partir, ont péri. Le 11 juillet 1942, elle a embarqué, sous la force, dans un convoi à destination d’Auschwitz. On ignore si elle est morte pendant le voyage de trois jours vers la Pologne ou plus tard, dans le camp.

Le sort qui a frappé sa famille a profondément affecté Émilie. À la fin de l’année 1945, elle a souffert d’une dépression nerveuse, suivie d’une série d’accidents vasculaires cérébraux. Elle est décédée en janvier 1946.

Anna Schiff, née Wertheimer, sur une photo non datée. (Crédit : Collection de la famille Schiff)

« Comme toujours dans les expositions qui traitent de la Shoah, on ne peut échapper aux pertes », dit Barbara Warnock, conservatrice en chef et responsable pédagogique à la bibliothèque Wiener Holocaust, au Times of Israel.

« Il ne s’agit pas seulement de biens et de statut social, mais aussi de l’histoire tragique d’Anna et de la façon dont elle n’a finalement pas réussi à s’en sortir, ainsi que de l’impact que cela a eu sur sa sœur Émilie. »

Grâce aux compétences juridiques de Moritz, Gabrielle et lui ont pu récupérer leur propriété à Wimsbach, qui avait servi de résidence secondaire à des hauts responsables nazis pendant la guerre et qui avait été saisie par l’armée américaine en 1945. Mais les efforts de la famille pour récupérer leurs appartements à Ranshofen se sont avérés vains.

Les autorités locales ont affirmé que le domaine avait été acheté en 1939 par la Vereinigte Aluminiumwerke Berlin (VAW), qui y avait construit une usine d’aluminium pour soutenir l’effort de guerre nazi, « pour des raisons purement économiques et non raciales ou nationales ». La caisse d’épargne Sparkasse Braunau a déclaré que la vente n’avait rien à voir avec le régime nazi et que les sœurs Wertheimer n’avaient subi aucune contrainte. La VAW Ranshofen, nationalisée en 1945, a affirmé qu’elle n’avait appris que postérieurement à l’achat que les biens immobiliers du domaine appartenaient à des Juifs.

Les tentatives des Wertheimer pour récupérer leur propriété ont été rejetées, car la valeur de leurs appartements était inférieure aux investissements réalisés dans l’usine et à la valeur économique qu’elle apportait à l’Autriche. On leur a alors proposé une maigre somme à titre de compensation.

À bien des égards, l’expérience des Wertheimer n’a rien eu d’exceptionnel.

« Les familles juives réfugiées d’Autriche qui sont venues en Grande-Bretagne ont généralement reçu peu ou pas de dédommagement », explique Warnock.

Comme le souligne l’exposition, la restitution en Autriche a été un « processus fragmentaire et imparfait ». Par exemple, aucune indemnisation n’a été versée pour les objets manquants, alors que de nombreuses victimes n’ont pas pu localiser précisément les objets qui leur avaient été volés. Si l’Autriche a adopté en 1998 une loi sur la restitution des œuvres d’art obligeant les musées nationaux à rechercher les objets volés par les nazis dans leurs collections, le pays ne dispose toujours pas de cadre juridique régissant la restitution des objets appartenant à des particuliers.

Un rebondissement inattendu

Mais l’histoire des Wertheimer réserve un rebondissement tardif et inattendu.

En 1945, Josef Kaltenhauser a été renvoyé de son poste de directeur de l’école primaire de Ranshofen et interdit d’enseigner en raison de son passé nazi. Outre leur emploi, Josef, son épouse et leurs enfants ont également perdu leur maison et ils ont dû emménager chez la belle-mère de Josef, qui tenait une auberge à Aching. La famille a emporté avec elle ses meubles, y compris les objets volés dans l’appartement des Wertheimer.

En 1953, Josef, qui avait été autorisé à reprendre son métier en raison d’une grave pénurie d’enseignants, est mort de la tuberculose.

Des objets exposés dans le cadre de la nouvelle exposition de la bibliothèque Wiener Holocaust, intitulée « Looted: Two Families, Nazi Theft and the Search for Restitution » (Pillé : deux familles, le vol nazi et la quête de restitution). (Crédit : Wiener Holocaust Library)

Plus de 50 ans plus tard, Katharina Mayrhofer, l’arrière-petite-fille de Josef, a trouvé une table dans le grenier de l’auberge familiale à Aching. En mauvais état, elle avait servi de banc de sciage, mais Mayrhofer, artiste, avait étudié les styles de mobilier et elle s’est rendue compte qu’elle était différente des autres meubles de la famille.

Mayrhofer ignorait tout du passé nazi de sa famille. Sa mère savait que la table avait un lien avec le nazisme, car selon certaines rumeurs au sein de la famille, elle provenait du château de Ranshofen. Avec l’aide de sa mère, Mayrhofer a commencé à enquêter sur les raisons et sur les circonstances qui avaient conduit sa famille à acquérir cette table. Ce faisant, elle a pris conscience de l’ampleur de l’implication de sa famille dans le parti et de ses actions pendant la guerre.

En 2020, Mayrhofer a retrouvé Diana Jellinek, la petite-fille d’Emilie et Stefan, ainsi que sa fille, l’artiste britannique Helen Emily Davy.

Les deux jeunes femmes ont alors commencé à discuter des histoires entremêlées de leurs familles, partageant des documents, des images et des anecdotes. Elles se sont également lancées dans un projet artistique axé sur la restauration de la table.

L’auberge d’Aching, en 1927. (Crédit : Collection de la famille Mayrhofer)

En 2022, elles ont rendu la table au château de Ranshofen, considérant cela comme une forme de « restauration artistique ». Un an plus tard, elle a été amenée au Royaume-Uni et confiée à Diana au nom de la famille Wertheimer.

« Au cours de ma vingtaine d’années de travail à la bibliothèque, je n’ai jamais été confrontée à une telle histoire, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité que la bibliothèque organise cette exposition », explique Warnock.

« J’ai été très frappée par cette histoire inhabituelle. Nous avons plutôt l’habitude d’entendre parler des histoires de familles juives réfugiées, victimes de persécutions, ayant perdu leurs biens et échouant dans leurs tentatives de restitution. »

« Ce que je n’avais jamais vu auparavant, c’est cet aspect : une descendante d’une famille nazie qui affronte l’histoire de sa famille de cette manière, qui fait tout son possible pour retrouver les propriétaires et s’assurer que les biens leur soient restitués, puis cet élément très touchant de ces deux femmes qui travaillent ensemble pour restaurer la table », poursuit-elle.

Un appartement appartenant à une famille juive pillé après le pogrom de la Nuit de Cristal, à Vienne, en novembre 1938. (Crédit : Wiener Holocaust Library)

« Nous voulons que les gens comprennent ces histoires familiales et réalisent à quel point le projet de réconciliation mené par ces deux femmes a été puissant », conclut Warnock.

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