En dépit des avertissements, de plus en plus d’Israéliens entrent en zone A interdite
Le coût de la vie pousse des civils israéliens à ignorer les mises en garde de Tsahal et à se rendre dans les zones de l’AP en Cisjordanie, en violation de la loi israélienne
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Pour un nombre croissant d’Israéliens, la perspective de louer une villa de vacances, de faire réparer leur voiture ou d’acheter des produits du quotidien à des prix bien inférieurs à ceux pratiqués en Israël suffit à leur faire ignorer les avertissements répétés de l’armée contre toute entrée dans les zones de Cisjordanie contrôlées par l’Autorité palestinienne (AP), où la présence de civils israéliens est interdite par la loi.
Les locations de vacances figurent parmi les principales attractions. Sur Airbnb, qui met en relation des voyageurs et des hôtes dans des villes du monde entier, une maison de cinq chambres avec piscine privée en Israël peut coûter plus de 20 000 shekels pour un séjour de cinq jours, tandis que des biens comparables dans la ville palestinienne de Jéricho sont souvent proposés à moins de la moitié de ce prix.
Malgré l’interdiction faite aux Israéliens de pénétrer dans les villes contrôlées par l’AP, un hôte palestinien proposant une location Airbnb dans la zone A a confié au Times of Israel qu’il ne demandait jamais à ses clients quelle était leur nationalité.
« Beaucoup de gens viennent séjourner chez nous, mais je ne leur demande pas d’où ils viennent », a-t-il déclaré. « Tout le monde est le bienvenu et je ne sais pas si j’ai déjà accueilli des Israéliens. »
Si nombre de ces visites se déroulent sans incident, les interventions des forces de sécurité palestiniennes et israéliennes destinées à secourir des Israéliens en difficulté dans la zone A semblent se multiplier. Le 23 mai, par exemple, six Israéliens ont été évacués d’une villa à Jéricho après avoir été repérés par des riverains qui les avaient entendus parler hébreu et avaient alerté les autorités. Les forces de sécurité palestiniennes et israéliennes sont alors intervenues pour les exfiltrer.
Ces situations, qui concernent le plus souvent des Israéliens venus faire réparer leur véhicule, effectuer des achats, passer quelques jours de vacances ou mener d’autres activités sans caractère politique, ne doivent pas être confondues avec les incursions violentes de résidents d’implantations dans la zone A, généralement menées pour intimider les Palestiniens et renforcer la présence israélienne en Cisjordanie.
Depuis la signature en 1995 des accords d’Oslo II entre Israël et l’AP, la Cisjordanie est divisée en zones A, B et C. Alors que la zone C, où se trouvent la quasi-totalité des implantations, est sous contrôle israélien total, la zone B relève du contrôle civil palestinien et du contrôle sécuritaire israélien, tandis que la zone A est entièrement administrée par l’AP.
La plupart des villes de Cisjordanie se situent en zone A. Les civils israéliens ne sont pas autorisés à s’y rendre par leur propre gouvernement sans autorisation préalable de l’armée israélienne, comme c’est le cas, par exemple, des visites organisées sur des lieux de sépulture bibliques.
Cette interdiction est renforcée par des panneaux d’avertissement rouge vif installés à l’entrée des zones contrôlées par l’AP. Rédigés en hébreu, en arabe et en anglais, ils portent la mention : « Cette route mène à la zone ‘A’, placée sous l’autorité de l’Autorité palestinienne. L’accès est interdit aux citoyens israéliens ; il est dangereux pour votre vie et contraire à la loi israélienne. »
Nombreux sont pourtant les Israéliens qui ignorent ces avertissements pourtant très visibles, ainsi que les mises en garde répétées des autorités de sécurité israéliennes, et pénètrent sciemment dans ces zones interdites.
Certains, principalement issus de la communauté arabe, se rendent dans la zone A pour rendre visite à leur famille ou à des amis. D’autres sont attirés par des biens et des services meilleur marché, qui ne se limitent pas aux locations de vacances, mais comprennent aussi les réparations automobiles et même les soins dentaires.
Les mécaniciens palestiniens pratiquent souvent des tarifs inférieurs de plusieurs milliers de shekels à ceux de leurs homologues israéliens. Selon Walla, faire réparer son véhicule dans une ville palestinienne peut coûter moins de la moitié du prix demandé en Israël.
Cet écart de prix est devenu si lucratif que certains Israéliens en ont fait leur activité. Ils récupèrent les véhicules de clients israéliens, les conduisent dans la zone A pour les faire réparer dans des garages palestiniens, puis les leur restituent une fois les travaux terminés.
« Je n’ai pas peur d’entrer dans les territoires. Tout est entre les mains de Dieu. Je m’y rends dans ma tenue de Juif pratiquant, tout de noir et de blanc, et tout le monde m’y connaît désormais. Je leur apporte du travail. Nous leur amenons des voitures à réparer, et tout le monde est gagnant », a confié l’un de ces intermédiaires à Walla au début de l’année.
Ces différences de prix s’expliquent par le niveau plus faible des salaires, des coûts d’exploitation et du prix des pièces détachées en Cisjordanie, où les mécaniciens palestiniens ont souvent recours à des pièces d’occasion ou issues du marché secondaire, moins coûteuses. Ils peuvent ainsi proposer des tarifs inférieurs à ceux des garages israéliens, qui doivent faire face à des salaires plus élevés, à des impôts, à des primes d’assurance et à des exigences réglementaires plus contraignantes.
Jack Abed, un prêtre né en Israël qui vit à Taybeh, en Cisjordanie, a expliqué que des Israéliens des implantations voisines continuaient de se rendre dans le village pour y faire leurs courses, comme ils le faisaient avant que les accords d’Oslo ne rendent cette pratique illégale.
« J’ai encore des amis [des implantations] de Rimonim et de Kochav HaShachar qui viennent faire leurs courses dans nos magasins », a-t-il déclaré au Times of Israel. « Ils achètent des cigarettes, des boissons, des pitot et des bonbonnes de gaz. Au lieu d’aller au supermarché Rami Levy de Shaar Binyamin et de payer 32 shekels une boîte d’œufs, ils viennent dans notre épicerie et repartent avec deux boîtes pour le même prix. »
Toutefois, tous ceux qui se rendent dans la zone A ne sont pas motivés par des prix plus avantageux. Récemment, un groupe de 23 Israéliens sourds a dû être évacué de Naplouse après avoir, selon certaines informations, accepté l’invitation d’un Palestinien sourd vivant dans la ville.
D’autres Israéliens se sont retrouvés dans la zone A par inadvertance après s’être égarés en traversant la Cisjordanie en voiture, même si ce type d’incident est devenu plus rare ces dernières années grâce à la généralisation des applications de navigation.
Une tendance à la hausse
Israël ne publie pas de statistiques officielles sur le nombre de citoyens israéliens qui pénètrent dans la zone A. Ces derniers temps, toutefois, les médias nationaux ont fait état d’un nombre d’incidents qui semble sans précédent, notamment à Tulkarem, Qalqilya, Naplouse et Jéricho, ce qui laisse penser que le phénomène est en augmentation.
Selon la chaîne N12, 160 cas d’entrée illégale d’Israéliens dans la zone A ont été recensés l’an dernier, contre 60 en 2024. Des sources sécuritaires ont indiqué à la chaîne qu’elles estimaient que de nombreux Israéliens se sentaient davantage en sécurité pour pénétrer dans les zones contrôlées par les Palestiniens depuis le cessez-le-feu conclu avec le Hamas en octobre 2025.
Plus récemment, une soldate de Tsahal qui n’était pas en service ainsi que deux autres Israéliennes ont été évacuées de la ville palestinienne de Jéricho, où elles rendaient visite à des amis. Ces deux incidents, survenus à moins de vingt-quatre heures d’intervalle, illustrent la recrudescence des cas signalés ces derniers mois.
Yossi Kuperwasser, directeur du Jerusalem Institute for Strategy and Security, a souligné « qu’il n’y a pas eu d’intifada après le 7-Octobre », malgré les appels répétés du groupe terroriste palestinien du Hamas à déclencher des violences en Cisjordanie.
« Une partie de la population semble sous-estimer le danger et choisit malgré tout de prendre le risque », a-t-il estimé.
Les forces de sécurité israéliennes, elles, estiment que le danger reste bien réel.
Les évacuations interviennent généralement lorsqu’un Israélien est repéré dans la zone A par des résidents palestiniens, qui en informent les services de sécurité de l’AP. La police de l’AP le place alors en détention pour sa propre sécurité avant de le remettre aux autorités israéliennes, qui l’évacuent de la zone A.
Chaque nouvel incident est l’occasion, pour les responsables de la défense, de réitérer leurs avertissements.
« Tsahal continue de suivre ce phénomène et s’efforce de l’endiguer au moyen de campagnes de sensibilisation, de mesures d’application de la loi et d’une coopération avec l’ensemble des autorités concernées », a déclaré une source militaire au Times of Israel, sans préciser quelles nouvelles mesures les forces de sécurité avaient mises en place pour faire face à ce problème persistant.
« L’entrée de civils israéliens dans la zone A est dangereuse et interdite par la loi », a-t-il ajouté, reprenant les mises en garde de l’armée.
Tsahal a refusé de commenter officiellement ce phénomène.
L’histoire de deux passages frontaliers
Si cette interdiction s’applique officiellement à tous les citoyens israéliens, quelle que soit leur origine ethnique, elle est principalement mise en œuvre à l’encontre des Israéliens juifs. Les Israéliens arabes se rendent régulièrement dans la zone A pour rendre visite à leur famille, faire du commerce, travailler ou accomplir des démarches d’ordre religieux, et les forces de sécurité cherchent rarement à empêcher ou à sanctionner ces déplacements, privilégiant plutôt la prévention des risques sécuritaires auxquels sont exposés les Israéliens juifs.
En décembre dernier, un représentant de Tsahal a déclaré devant la sous-commission de la Knesset chargée des questions relatives à la Cisjordanie que l’armée avait reçu pour instruction des autorités politiques d’autoriser les Arabes israéliens à pénétrer dans les secteurs classés en « zone A » afin de soutenir l’économie locale, ajoutant que Tsahal prévoyait d’encourager davantage ces déplacements.
« [L’ordre] s’applique à tous les Israéliens, qu’ils soient juifs ou arabes. La politique d’application définie par le ministère de la Justice établit une distinction entre Juifs et Arabes en fonction du risque qu’ils encourent et des dangers auxquels ils sont exposés. Il est nécessaire et indispensable d’appliquer cette mesure aux Juifs, car ils s’exposent à un danger. Les Arabes, eux, ne sont pas confrontés au même risque », a déclaré le lieutenant-colonel Shmulik Cohen, du Commandement du centre de Tsahal, devant la sous-commission.
« Il y a des périodes où le gouvernement israélien encourage les Arabes israéliens à se rendre dans la zone A, sur instruction du Premier ministre et du ministre de la Défense », a-t-il ajouté.
Des responsables palestiniens disent avoir effectivement constaté un assouplissement notable des conditions d’accès.
« Je vois des Palestiniens d’Israël venir à Naplouse », a déclaré Yassin Dweikat, membre de la Chambre de commerce de Naplouse, utilisant le terme communément employé par les Palestiniens pour désigner les citoyens arabes d’Israël.
« Lorsque les contrôles aux points de passage à l’entrée de la ville étaient plus stricts, cela avait un impact sur le nombre de visiteurs. Mais ces derniers mois, c’est devenu beaucoup plus facile, ce qui a encouragé les gens à venir en ville. »
« Un danger évident »
Quelle que soit leur motivation, Kuperwasser a qualifié « d’imprudence » le fait, pour des Israéliens juifs, de pénétrer dans la zone A.
« Ceux qui s’y rendent finissent souvent par être passés à tabac ou à voir leur vie menace », a-t-il affirmé, ajoutant que certains de ces incidents avaient même été mortels.
En 2019, un Israélien juif et son fils ont été poignardés alors qu’ils se rendaient dans un cabinet dentaire d’un village de Cisjordanie, après avoir été abordés par un adolescent palestinien armé d’un couteau qui leur avait d’abord demandé s’ils étaient juifs.
Le dentiste, qui pratiquait des tarifs nettement inférieurs à ceux en vigueur en Israël, a expliqué qu’avant cette agression, les Israéliens représentaient environ un cinquième de sa clientèle, mais qu’après l’attaque, la plupart avaient cessé de venir par crainte d’être agressés.
En 2024, un homme de Petah Tikva qui s’était rendu à Qalqilya pour faire des achats a été abattu par le chef d’une cellule terroriste locale affiliée au groupe terroriste du Jihad islamique palestinien.
L’intervention des forces de sécurité s’est révélée nécessaire plus tôt ce mois-ci lorsqu’un groupe d’Israéliens, qui a expliqué s’être rendu à Qalqilya pour récupérer une moto volée, s’est retrouvé encerclé par des dizaines de Palestiniens dans ce que la police a qualifié de tentative de « lynchage ».
« Les dangers auxquels s’exposent ceux qui s’y aventurent sont évidents », a déclaré Kuperwasser.
La plupart des cas de violences recensés contre des Israéliens dans la zone A ont toutefois été le fait de résidents d’implantations extrémistes, accusés de pénétrer dans les zones palestiniennes pour attaquer ou intimider les habitants et étendre leur emprise sur la Cisjordanie.
La semaine dernière, deux Israéliens et quatre Palestiniens ont été tués lors d’un échange de tirs à la périphérie du village de Tell, à la suite de l’entrée, sans coordination préalable avec l’armée, d’un groupe de résidents d’implantations dans les zones A et B. Les membres du groupe ont affirmé s’être rendus sur place pour une randonnée. Les responsables palestiniens contestent toutefois cette version, affirmant que les résidents d’implantations avaient auparavant attaqué la partie est du village et tenté de pénétrer dans deux habitations avant l’affrontement.
Malgré cette interdiction, les Israéliens surpris dans la zone A font rarement, voire jamais, l’objet de poursuites pénales, les contrevenants étant le plus souvent relâchés après un simple avertissement.
« Il devrait y avoir une forme de sanction contre ceux qui [pénètrent illégalement dans la zone A], car, dans la plupart des cas, nous sommes tellement soulagés d’avoir réussi à les faire sortir que nous ne les traduisons même pas en justice. Nous ne les sanctionnons pas », a déclaré Kuperwasser. « Je pense qu’il devrait y avoir une sanction ; c’est ainsi que la leçon sera retenue. »
Nurit Yohanan a contribué à cet article.
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