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Analyse

Enfouis, mais actifs, les missiles balistiques iraniens demeurent une menace sérieuse

Selon Tsahal, Téhéran conserve des centaines de lanceurs et environ 1 000 missiles, souvent dissimulés en profondeur, tout en s’efforçant de reconstituer son arsenal

Stav Levaton

Stav Levaton est correspondante militaire pour le Times of Israel.

Une femme passe devant des maquettes de missiles iraniens sur la place Valiasr à Téhéran, le 6 avril 2026. (Crédit : Atta Kenare/AFP)
Une femme passe devant des maquettes de missiles iraniens sur la place Valiasr à Téhéran, le 6 avril 2026. (Crédit : Atta Kenare/AFP)

Pendant six semaines, les États-Unis et Israël ont mené des frappes intensives contre les infrastructures militaires iraniennes. Le Commandement central américain (CENTCOM) affirme avoir visé plus de 13 000 cibles, tandis qu’Israël en revendique environ 4 000. Pourtant, jusqu’aux derniers jours précédant l’annonce d’un cessez-le-feu de deux semaines, Téhéran a continué de lancer des missiles balistiques contre Israël et d’autres États de la région.

Si le rythme des tirs a nettement diminué au fil du conflit, passant d’environ 80 missiles tirés le premier jour à 10 à 20 par jour dans les semaines qui ont suivi, la persistance des attaques soulève des interrogations quant à l’ampleur réelle des dommages infligés, tant lors de ce conflit que de la première vague de combats en juin.

Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a récemment déclaré aux journalistes que la campagne de bombardements américano-israélienne avait « mis hors d’état de fonctionner » le programme de missiles iranien et rendu son armée « incapable de mener des opérations de combat pendant des années à venir ».

Les évaluations de Tsahal diffèrent. Selon l’armée israélienne, les quelque six semaines de combats n’auraient permis que de freiner partiellement le projet de missiles iranien, en raison notamment de l’existence d’installations souterraines difficilement accessibles. Si la campagne a ralenti l’accumulation de missiles, elle ne l’a pas interrompue de manière significative la constitution du stock de la République islamique.

Israël, qui redoute que la question des missiles balistiques ne soit pas à l’ordre du jour, craint aussi de voir les parties parvenir à un accord qui permettrait à Téhéran de poursuivre le développement de son programme de missiles, a rapporté lundi la radio de l’armée, citant une source israélienne de haut rang.

Interrogée par Reuters, une source iranienne de haut rang a affirmé que les « capacités défensives » de Téhéran, y compris son programme de missiles, n’étaient pas négociables avec Washington.

Si Israël estime avoir porté un coup significatif aux capacités militaires iraniennes, des évaluations récentes des services de renseignement de Tsahal indiquent que l’Iran dispose encore d’environ 1 000 missiles balistiques, contre quelque 2 500 au début du conflit, et qu’il pourrait rapidement reconstituer son arsenal.

Selon les données communiquées par Tsahal, environ 60 % des quelque 470 lanceurs de missiles balistiques iraniens ont été détruits ou neutralisés. Près de 200 de ces lanceurs ont été anéantis lors de frappes, tandis qu’environ 80 autres ont été rendus inopérants après des frappes de l’armée de l’air israélienne visant les accès aux tunnels menant aux installations souterraines où ils sont stockés.

Hossein Salami (à gauche) chef du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), le bras armé du régime iranien, et Amir Ali Hajizadeh, chef de l’armée de l’air du CGRI, visitant une base de missiles souterraine dans un lieu tenu secret en Iran, le 11 janvier 2025. (Crédit : Site internet du CGRI/ AFP)

Des estimations comparables avaient été avancées à l’issue de la guerre de 12 jours en juin 2025. Des responsables israéliens avaient alors indiqué qu’environ la moitié des 3 000 missiles balistiques de Téhéran et 80 % de ses 500 lanceurs avaient été détruits, selon le Washington Post. Ces chiffres illustrent à la fois l’ampleur des dommages infligés par Israël et la capacité apparente de l’Iran à reconstituer ses moyens, comme en témoignent les tirs soutenus de missiles lors du dernier conflit.

Israël a lancé la guerre contre l’Iran le 28 février, aux côtés des États-Unis, avec pour objectif affiché de neutraliser les capacités balistiques de Téhéran ainsi que ses activités d’enrichissement nucléaire, tout en ouvrant la voie à un possible changement de régime.

Selon Tsahal, le coup le plus significatif porté durant la campagne a visé l’industrie iranienne de production d’armement. L’armée affirme avoir frappé l’ensemble des sites clés utilisés pour développer des armes menaçant Israël. Ces opérations auraient infligé des dommages importants à l’industrie des missiles balistiques, au point de l’empêcher, à ce stade, de produire de nouveaux missiles.

Les forces de sécurité et de secours israéliennes intervenant sur le site où un missile balistique tiré depuis l’Iran a frappé Beit Shemesh, dans le centre d’Israël, le 1ᵉʳ mars 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Or, lors d’un point presse vendredi, de hauts responsables militaires ont estimé que le régime de Téhéran chercherait rapidement à rétablir une partie de ses capacités de production.

Selon les estimations du Directorat des Renseignements militaires, si Israël et les États-Unis n’avaient pas lancé la guerre contre la République islamique, cette dernière aurait pu constituer un stock d’environ 8 000 missiles balistiques en un an et demi. Un tel volume aurait fortement mis à l’épreuve les systèmes de défense aérienne israéliens et aurait été susceptible de provoquer des destructions massives sur le territoire.

Désormais, les estimations indiquent que Téhéran suit un calendrier plus lent, qui ne lui permettrait de produire que plusieurs milliers de missiles au cours des prochaines années, en fonction de ses investissements et de son accès aux matières premières, dont certaines doivent être importées.

Bouchons temporaires

Interrogé par le Times of Israel, l’ancien porte-parole de Tsahal et ex-chef du dispositif de défense aérienne, Ran Kochav, a expliqué que de nombreux lanceurs et dépôts de munitions iraniens sont installés dans des complexes souterrains, ce qui complique leur destruction complète.

Dans ce type de configuration, explique Kochav, l’armée de l’air israélienne recourt à une stratégie dite de « bouchage », consistant à frapper les accès aux installations souterraines afin d’y piéger les systèmes d’armes à l’intérieur.

L’efficacité de ces frappes reste toutefois limitée dans le temps, souligne Jonathan Ruhe, chercheur en stratégie américaine au Jewish Institute for National Security of America.

« Frapper les entrées des installations souterraines est un bon moyen de bloquer complètement, mais seulement de manière temporaire », a-t-il déclaré, ajoutant que l’Iran avait déjà commencé à se remettre des dommages subis.

Une partie d’un missile tiré depuis l’Iran en direction d’Israël, après avoir touché le sol dans les hauteurs du Golan, le 7 avril 2026. (Crédit : Maor Kinsbursky/Flash90)

Une enquête de CNN du 20 mars, consacrée aux bases souterraines du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), dont beaucoup sont enfouies profondément dans le relief montagneux iranien, illustre la résilience du programme. S’appuyant sur des images satellites, le reportage montre que les frappes américaines et israéliennes se sont largement concentrées sur les points d’accès à ces installations.

Sur les 27 ouvertures de tunnels analysées par le média, 77 % auraient été touchées. Dans plusieurs cas, les images satellites ont toutefois révélé que les équipes iraniennes avaient commencé à dégager les sites en moins de 48 heures.

Un article ultérieur du New York Times, citant des sources du renseignement américain, semble confirmer cette analyse. Il indique que les équipes iraniennes ont rapidement déblayé les décombres de bunkers et de silos de missiles souterrains visés par les frappes, permettant leur remise en service en quelques heures seulement.

Des missiles et des lanceurs de satellites de fabrication nationale iranienne exposés dans le cadre d’une exposition permanente dans un espace de loisirs au nord de Téhéran, en Iran, le 24 mars 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP Photo)

Même après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 8 avril, ces opérations de remise en état semblaient se poursuivre.

« J’ai vu plusieurs informations indiquant que les Iraniens avaient réussi à rouvrir les accès aux tunnels relativement rapidement », a déclaré Kochav.

Des images satellites diffusées mercredi par la plateforme de cartographie SoarAtlas montraient des camions-bennes procédant à un « déblaiement actif » à l’entrée de tunnels menant aux bases de missiles de Tabriz et de Khomeyn, qui avaient été touchées par des frappes américano-israéliennes.

Selon le Wall Street Journal, des responsables américains estiment que Téhéran dispose encore de milliers de missiles et redoutent qu’ils ne profitent du cessez-le-feu avec les États-Unis et Israël, pour reconstruire ses capacités balistiques.

Les missiles balistiques ne peuvent être tirés sans plateformes de lancement. L’Iran utilise généralement des lanceurs mobiles de type TEL (Transporter-Erector-Launcher), qui lui permettent de tirer depuis n’importe quel point du territoire. Conçus pour être réutilisables, ces lanceurs sont essentiels : leur destruction peut réduire sensiblement la capacité de Téhéran à lancer des missiles contre Israël ou d’autres cibles, même si le pays dispose encore d’un stock important.

Toutefois, comme pour les missiles eux-mêmes, le remplacement des lanceurs détruits est considéré comme relativement rapide et peu coûteux. Les TEL iraniens reposent souvent sur des camions ou des transporteurs commerciaux modifiés, ce qui facilite leur production à bas coût et leur dispersion au sein d’infrastructures civiles.

Des femmes passent devant un lanceur de missiles balistiques, lors d’un rassemblement marquant le 47ᵉ anniversaire de la révolution islamique de 1979, à Téhéran le 11 février 2026. (Crédit : AFP)

Au-delà des réseaux de tunnels abritant une partie du programme balistique, certaines installations, enfouies bien plus profondément, posent un défi encore plus complexe.

D’autres sites souterrains, et notamment ceux liés au programme nucléaire iranien ainsi que les « villes de missiles », qui servent principalement de centres de commandement et de contrôle pour le personnel et les équipements du CGRI, sont creusées dans les massifs du Zagros et de l’Alborz. Plus profondément enfouis que les installations balistiques classiques, ils sont encore plus difficiles à atteindre.

Kochav précise que, durant les combats, Tsahal a concentré ses frappes sur des installations situées à ce qu’il a qualifié de « profondeur raisonnable ».

Les cibles plus profondes nécessitent l’emploi de bombes GBU-57 Massive Ordnance Penetrator, communément appelées « bunker busters », un armement que seuls les États-Unis possèdent, d’où l’intervention des forces américaines pour ces frappes.

Des aviateurs examinant une bombe GBU-57 (Massive Ordnance Penetrator), sur la base aérienne de Whiteman dans le Missouri, publiée le 2 mai 2023. (Crédit : US Air Force via AP)

Certaines installations seraient toutefois enfouies jusqu’à 500 mètres sous du granit massif, bien au-delà des capacités de pénétration de ces « bunker busters », qui peuvent pénétrer à environ 60 mètres dans le sol et nettement moins dans des matériaux denses comme le granit.

Un facteur souvent sous-estimé vient encore compliquer ces opérations : les conditions météorologiques.

La saison des pluies en Iran, qui s’étend généralement de novembre à avril, s’accompagne d’une forte couverture nuageuse, de précipitations – pluie et neige – ainsi que de brouillard, réduisant la visibilité. Ces conditions compliquent l’identification et la frappe des cibles pour les forces américaines et israéliennes, tout en offrant potentiellement à l’Iran une meilleure couverture pour lancer des missiles.

Selon Kochav, opérer pendant la saison des pluies est « moins favorable » que durant les mois d’été, d’autant plus que cette année, où le mois de mars a été marqué par des précipitations particulièrement abondantes à travers l’Iran. Ce facteur avait initialement conduit à envisager une opération en juin, avant que le calendrier ne soit avancé à fin février en raison de manifestations massives contre le régime dans la République islamique.

« L’Iran est un pays de très haute altitude – il y a de la neige en Iran. Ce n’est pas Israël », a-t-il déclaré. « Le moyen le plus efficace de collecter du renseignement repose sur l’utilisation de satellites et de systèmes électro-optiques, sensibles au brouillard, aux nuages et à la pluie. »

Des véhicules circulent sur une autoroute entre Khoy et Marand, avec en toile de fond les montagnes enneigées du nord-ouest de l’Iran, le 4 avril 2026. (Crédit : Francisco Seco/AP)

Ruhe a lui souligné un autre défi majeur : la taille et le relief de l’Iran compliquent les frappes contre les sites de missiles.

« L’Iran est un pays vaste et montagneux, avec de nombreux missiles pouvant être tirés depuis une multitude de sites », a-t-il indiqué, ajoutant que la campagne américano-israélienne s’était largement concentrée sur des cibles situées dans l’ouest et le sud du pays. « De nombreux missiles iraniens peuvent encore atteindre le Golfe depuis l’intérieur du territoire, où Israël et les États-Unis n’ont pas mené d’opérations aussi intensives. »

Affaibli, mais non anéanti, le programme de missiles iranien pourrait nécessiter de nouvelles opérations, qu’Israël, éventuellement avec les États-Unis, serait amené à relancer pour en réduire davantage les capacités.

Rien ne garantit toutefois qu’une future campagne serait plus efficace, compte tenu de la capacité démontrée de l’Iran à s’adapter sous pression, en ajustant ses tactiques en temps réel pour contrer les efforts israéliens et américains.

« L’Iran s’adapte en temps de guerre pour compliquer le ciblage américano-israélien », a expliqué Ruhe. « Il a notamment dispersé ses lanceurs et modifié ses modes de tir pendant la guerre des 12 jours, en réponse aux succès d’Israël dans leur neutralisation. »

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