Flottille: Israël va-t-il perdre l’amitié de l’Italie, furieuse après l’incident avec Ben Gvir ?
La vidéo virale et moqueuse du ministre de l'extrême droite est venue couronner des mois de tensions. Entre la guerre contre l'Iran, l'indignation des catholiques et le sentiment anti-Trump, le gouvernement Meloni doit prendre ses distances avec Jérusalem
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La semaine dernière, les images du ministre de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, en train de narguer des militants de la flottille de Gaza, agenouillés, ont rapidement fait le tour du monde.
En Europe, quelques minutes seulement après la publication de la vidéo par Ben Gvir sur X, l’information s’est hissée en tête de la quasi-totalité des grands médias. Pour les hommes politiques italiens de centre-droit, cet épisode a été le énième incident embarrassant les amenant à prendre leurs distances avec un pays qu’ils qualifiaient pourtant, il y a encore peu, d’allié.
« Il n’est pas acceptable que ces militants, dont beaucoup sont des ressortissants italiens, soient soumis à un traitement contraire à la dignité humaine », a écrit la Première ministre Giorgia Meloni sur X moins de deux heures après le message initial de Ben Gvir. « L’Italie exige des excuses. »
Selon Alissa Pavia, chercheuse italienne au sein du groupe de réflexion américain Atlantic Council, cet épisode pourrait marquer un tournant important dans les relations entre les deux pays.
« Israël est peut-être en train de perdre l’un de ses derniers grands alliés en Europe », a-t-elle écrit le lendemain dans un fil de discussion sur X. « À mesure que de nouveaux détails émergent des témoignages des militants de la flottille Sumud, le fossé entre Rome et Jérusalem semble se diriger vers une rupture totale. »
Meloni et son gouvernement n’ont pourtant jamais été de grands partisans des initiatives des flottilles ni des militants qui les soutiennent. En septembre dernier, alors qu’une précédente flottille internationale (la Global Sumud Flotilla) faisait voile vers le Moyen-Orient, elle l’avait qualifiée de « gratuite, dangereuse et irresponsable ».
Cependant, sept mois plus tard, et avant même le coup d’éclat de Ben Gvir, Meloni avait déjà changé de ton après l’interception par Israël, le 30 avril dernier, de plusieurs bateaux de la flottille près de l’île grecque de Crète, à plus de 1 000 kilomètres des côtes italiennes.
« Le gouvernement condamne l’arraisonnement des navires de la Global Sumud Flotilla dans les eaux internationales au large des côtes grecques et demande au gouvernement israélien de libérer immédiatement tous les Italiens détenus illégalement », avait alors indiqué un communiqué de la Première ministre.
Depuis l’élection de Meloni, en 2022, Rome s’était pourtant montrée l’un des alliés les plus bienveillants à l’égard de Jérusalem au sein de l’Union européenne. Tout en maintenant la position européenne traditionnelle en faveur de la solution à deux États, le gouvernement italien voyait dans le Premier ministre Benjamin Netanyahu un membre de sa propre famille politique.
« L’Italie a une tradition historique de bonnes relations avec Israël, mais aussi avec le monde arabe », explique Giovanni Orsina, directeur du département de sciences politiques de l’université Luiss Guido Carli à Rome. « Sous le gouvernement Meloni, la proximité avec Israël s’est intensifiée. Ils se sont montrés plus favorables envers Israël que [les gouvernements précédents]. »
Cette proximité s’est toutefois effritée ces derniers mois.
« Les actions menées par Israël ont suscité un très vif émoi au sein d’une partie importante de l’opinion publique italienne », observe Orsina. « À mon avis, cette opposition n’est pas aussi massive qu’on le dit, mais elle est très active. De surcroit, l’Italie a toujours valorisé ses partenariats européens et le multilatéralisme. Pour toutes ces raisons, le gouvernement italien s’est visiblement trouvé en difficulté et il a modifié sa politique. »
Ne pas toucher à l’Église catholique
Selon Lorenzo Castellani, analyste pour plusieurs médias italiens et chercheur à la Luiss, les principaux facteurs de ce revirement résident dans les incidents survenus en Israël impliquant la communauté chrétienne — plus précisément catholique — ainsi que dans la récente guerre qui a été menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran.
« La grande majorité des Italiens ont reçu une éducation catholique, même s’ils ne sont pas pratiquants », explique-t-il. « Le Vatican se trouve à Rome et exerce traditionnellement une influence majeure sur la politique italienne. »
Entre avril et mai derniers, plusieurs événements ont choqué, un peu partout dans le monde : la police israélienne a par exemple empêché le patriarche latin, Pierbattista Pizzaballa, de célébrer une messe privée des Rameaux en l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem et des soldats ont détruit une statue de Jésus dans le sud-Liban.
Selon Castellani, l’impact de ces incidents antichrétiens a été d’une importance démesurée en Italie — bien plus que les épisodes liés aux militants de la flottille —, en particulier pour le gouvernement et ses partisans.
Le facteur « Église catholique » a également joué un rôle crucial dans la décision de Meloni de prendre explicitement position contre Donald Trump. « Meloni a de fait rompu avec Trump lorsque celui-ci s’en est pris au pape », note Castellani.
Les relations de plus en plus tendues entre Meloni et Trump ont largement contribué à son éloignement d’Israël.
« Si l’on regarde les déclarations de Giorgia Meloni jusqu’au début de l’année 2026, ses commentaires s’alignaient étroitement sur ceux de la Maison-Blanche », souligne l’analyste. « La relation entre Trump et Netanyahu a toujours été perçue en Italie comme un lien indéfectible, [ce qui poussait le gouvernement] à maintenir une position alignée sur celle des États-Unis. »
Cependant, l’opinion publique italienne, y compris l’électorat de droite, s’est montrée de plus en plus sceptique à l’égard de Trump. Un sondage réalisé par l’institut Demopolis auprès de 2 000 adultes italiens a révélé que la cote de popularité de Trump en Italie était passée de 42 % en janvier 2025 à seulement 12 % en avril 2026. À mesure que le gouvernement italien durcissait sa position face au président américain, il devenait plus facile de faire de même avec Israël.
« Après des années passées à investir dans une image internationaliste — en espérant qu’elle lui apporterait une légitimité à l’étranger, ce qui a largement été le cas —, Trump et Netanyahu ont tous deux sapé à plusieurs reprises les prises de positions politiques [de Meloni] », écrit Pavia.
La « génération Gaza »
En fin de compte, c’est le dernier épisode de la guerre contre l’Iran qui a véritablement marqué un tournant.
Si les Italiens se réclamant de la gauche ou du centre-gauche se montraient déjà massivement critiques envers Israël, les bouleversements géopolitiques provoqués par la confrontation américano-israélienne avec Téhéran ont fini par inquiéter une grande partie de la droite.
« L’électorat italien a tendance à être très sceptique face aux guerres, de manière plus idéologique à gauche et plus opportuniste à droite », décrypte Castellani. « En d’autres termes, si une guerre commence à avoir des effets sur le budget et l’économie de l’Italie, cela refroidit nettement l’attitude politique de l’électorat [de centre-droit] envers ceux qui la mènent. »
Selon un récent sondage réalisé par l’institut YouTrend pour la chaîne de télévision italienne SkyTG24, seuls 11 % des Italiens estiment qu’Israël doit être considéré comme un allié, un chiffre qui ne s’élève qu’à 21 % chez les électeurs de centre-droit.
À titre de comparaison, 42 % des Italiens considèrent que l’Ukraine est un allié, 37 % les États-Unis, 17 % l’Égypte, 11 % la Russie et 4 % l’Iran.
« Il ne fait aucun doute que les critiques envers Israël ont progressé au sein de l’opinion publique italienne », affirme Orsina:
« La pression populaire s’est également fait ressentir chez les électeurs de Meloni, ce qui a une influence sur sa politique. Meloni n’aime pas agir sous le coup des événements, mais à un certain moment, la pression est devenue trop forte, et elle a fini par s’adapter. »
Les 22 et 23 mars derniers, soit trois semaines après le début des hostilités entre les États-Unis, Israël et l’Iran, les Italiens ont voté lors d’un référendum sur une vaste réforme constitutionnelle de la justice. Considérée comme un pilier de l’agenda du gouvernement, la réforme a été rejetée, à la surprise générale, par plus de 53 % des votants.
Israel may be losing one of its last major allies in Europe.
As more details emerge from the testimonies of Sumud Flotilla activists, the divide between Rome and Jerusalem appears headed toward a complete rupture.
— Alissa Pavia (@alissa_pavia) May 22, 2026
De nombreux analystes ont suggéré que l’un des facteurs clés de la défaite du gouvernement a été la volonté de l’électorat de protester contre sa politique étrangère. Les jeunes électeurs ont massivement rejeté la réforme (environ 60 % des 18-34 ans), certains commentateurs les qualifiant désormais de « génération Gaza ».
« Chez les jeunes, on accorde certainement une plus grande attention à la politique étrangère », a déclaré Castellani. « Bien que cela n’ait peut-être pas directement influencé le vote du référendum en soi, si l’on considère la manière dont cela affecte la réputation des États-Unis ou d’Israël, on constate qu’elle est plus ternie dans ces tranches d’âge qu’ailleurs. »
Castellani, tout comme Orsina, se montre sceptique quant-à l’idée que la politique étrangère ait eu une influence significative sur le résultat du référendum, affirmant que celui-ci était plus étroitement lié à des questions de politique intérieure.
Selon Castellani, il est peu probable que la mobilisation pour Gaza ait un impact réel sur les élections, bien que les partis d’opposition l’utilisent comme outil pour trouver un terrain d’entente.
« L’opposition d’aujourd’hui trouve certainement dans ces manifestations un point d’unité, l’un des rares qu’elle possède », a-t-il déclaré.
Cependant, au-delà de l’idéologie, une guerre qui touche au porte-monnaie de la population, comme le fait le conflit avec l’Iran, pourrait vraiment avoir des implications internes de grande envergure.
Une rupture réparable ?
Ces trois derniers mois, le gouvernement italien a suspendu son accord de coopération militaire avec Israël, convoqué l’ambassadeur à trois reprises et critiqué Israël à plusieurs reprises sur un ton très ferme. Rome s’est également ouverte à la possibilité d’approuver des sanctions européennes contre les résidents d’implantations violents et, à la suite de la vidéo sur la flottille, s’active pour imposer des sanctions de l’UE contre Ben Gvir lui-même.
Orsina et Castellani soulignent toutefois que l’Italie se garde pour l’instant de soutenir des mesures plus radicales, telles que des sanctions économiques générales de l’UE ou un abaissement du niveau des relations diplomatiques.
Selon Orsina, l’évolution de la situation dépendra en grande partie de la tournure des événements en Israël et de la position adoptée par les autres pays européens.
« Je pense que ce gouvernement essaie d’en faire le moins possible [contre Israël] », avance-t-il. « Bien sûr, si la pression internationale s’accentue, tout va dépendre de l’attitude des partenaires européens, en particulier de l’Allemagne. C’est un argument clé sur la scène intérieure : tant que l’Allemagne s’oppose à certaines mesures, cela légitime la position de l’Italie. »
De son côté, Castellani récuse l’idée que les Italiens nourrissent un préjugé profondément ancré contre Israël et insiste sur le fait que le refroidissement actuel des relations n’est pas irréversible.
« À mon sens, une grande partie de l’animosité actuelle envers Israël est directement liée à la guerre en cours », conclut-il. « Si un cessez-le-feu est conclu [avec l’Iran] et que la reconstruction à Gaza commence à donner des résultats, je pense que la situation peut évoluer. [Les Italiens perçoivent] Israël comme un pays qui abrite une faction radicale et extrémiste au sein de son gouvernement ; le problème vient davantage de ce groupe que d’Israël en soi. La relation n’est pas irrémédiablement compromise ; il s’agit d’une fêlure, pas d’une rupture définitive. »
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