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Géorgie : un jeune homme entretient une ancienne synagogue, dernier vestige de sa communauté

La répression soviétique a poussé au départ la plupart des Juifs géorgiens, présents depuis 2 500 ans, et dont le souvenir commence à s'émousser

  • Beniamin Levishvili, 23 ans, est le gabbai de l'ancienne synagogue d'Akhaltsikhe, en Géorgie. Ses défunts père et grand-père, Simon et Ioseb Levishvili, ont occupé ces fonctions avant lui. (Sofia Poznansky)
    Beniamin Levishvili, 23 ans, est le gabbai de l'ancienne synagogue d'Akhaltsikhe, en Géorgie. Ses défunts père et grand-père, Simon et Ioseb Levishvili, ont occupé ces fonctions avant lui. (Sofia Poznansky)
  • Cette forteresse du IXe siècle, connue sous le nom de château de Rabati, servait de prison et d'hôpital militaire avant la Seconde Guerre mondiale.
    Cette forteresse du IXe siècle, connue sous le nom de château de Rabati, servait de prison et d'hôpital militaire avant la Seconde Guerre mondiale.
  • La synagogue d'Akhaltsikhe, en Géorgie, est l'un des derniers vestiges de la communauté juive de cette ville. Sa date de construction, estimée à 1863, fait l'objet de débats et certains estiment qu'elle a été construite plus d'un siècle avant cette date. (Sofia Poznansky)
    La synagogue d'Akhaltsikhe, en Géorgie, est l'un des derniers vestiges de la communauté juive de cette ville. Sa date de construction, estimée à 1863, fait l'objet de débats et certains estiment qu'elle a été construite plus d'un siècle avant cette date. (Sofia Poznansky)
  • La Géorgie, république montagneuse du Caucase, entretient une amitié de longue date avec les Juifs, et ce depuis le VIe siècle avant notre ère. (Sofia Poznansky)
    La Géorgie, république montagneuse du Caucase, entretient une amitié de longue date avec les Juifs, et ce depuis le VIe siècle avant notre ère. (Sofia Poznansky)

AKHALTSIKHE, Géorgie – L’une des plus anciennes synagogues d’Europe se trouve dans une petite ville située le long de la frontière sud-ouest de la Géorgie, dernier vestige d’une communauté juive autrefois florissante exilée de Babylone au VIe siècle avant notre ère. Aujourd’hui, elle est entretenue par Beniamin Levishvili, 23 ans, à la fois gabbai de la synagogue [homme s’occupant de la synagogue et plus de ce qu’il s’y passe], gardien de son histoire et garant de sa survie.

« Je reste parce que sinon, qui le fera ? », dit-il. Sans gabbai, l’existence de la synagogue serait menacée. Mais même le gardien de la synagogue ne s’en occupe pas à plein temps : Levishvili partage son temps entre Israël et la Géorgie et revient à Akhaltsikhe à la haute saison touristique pour servir de guide aux touristes israéliens.

À son apogée, la communauté juive d’Akhaltsikhe a compté deux synagogues et près de 3 000 membres. Entre les années 1970 et 1990, l’ouverture des frontières a permis à de nombreuses personnes d’échapper à la répression soviétique, mais leur départ a laissé un vide qui n’est pas ressenti comme tel par la jeune génération de la ville.

Levichvili a grandi dans une ville dépourvue d’un véritable quartier juif mais bien conscient de ce que son grand-père avait fait pour préserver la vie culturelle juive lors de la répression religieuse de l’ère stalinienne.

Lorsque les deux synagogues ont été saisies et placées sous le contrôle du gouvernement soviétique, le grand-père, Ioseb Levishvili, a plaidé sans relâche en faveur de leur restitution. La plus ancienne a finalement été restituée à la mort de Staline, mais la communauté n’a pas pu sauver la deuxième, transformée en cinéma et en salle de sport. Aujourd’hui, le bâtiment est en ruines.

Au début des années 2000, la congrégation n’avait plus de minyan, ce quorum de 10 Juifs adultes requis pour les prières. Lorsque Levichvili a perdu son père Simon, il y a de cela quatre ans, alors qu’il avait 19 ans, il a rapidement repris le flambeau de la protection de la synagogue.

La synagogue d’Akhaltsikhe, en Géorgie, est l’un des derniers vestiges de la communauté juive de la ville. Sa date de construction, estimée à 1863, fait débat et certains pensent qu’elle a été construite un siècle plus tôt. (Sofia Poznansky)

Jeu de rencontre

La date de construction de la synagogue fait débat. L’année 1863 est gravée sur une pierre angulaire de la façade extérieure. Cependant, certains habitants, dont l’historienne Tsira Meskhishvili, l’estiment plus ancienne et peut-être même l’une des plus anciennes de toute l’Europe.

L’intérêt de Meskhishvili pour les Juifs géorgiens lui vient de sa relation avec l’ancienne communauté d’Akhaltsikhe. La communauté, explique Meskhishvili, est remarquable par sa forte identité géorgienne. Contrairement à la plupart des pays de la diaspora juive, la Géorgie est l’un des rares à ne pas avoir connu d’antisémitisme institutionnalisé à l’époque moderne.

Meskhishvili a étudié la communauté juive géorgienne de la région durant sept ans et publié une thèse dans laquelle elle affirme que la synagogue remonte aux années 1740, en citant à l’appui de ses dires les carnets de voyage de Yehuda Halevi Chorny ou encore la prospérité économique du XVIIIe siècle qui avait profité à la classe marchande et conduit à une augmentation des colonies juives des environs. Si les chiffres exacts de la population juive ne sont connus que depuis le XXe siècle, Meskhishvili ne pense pas que les Juifs géorgiens priaient dans des abris de fortune. Leur succès économique sous l’occupation ottomane, assure Meskhishvili, a fait prospérer la société et l’architecture juives dans l’ancien quartier de Rabati.

L’historienne Tsira Meskhishvili dirige également l’ONG Tolorenti, qui fournit des services aux minorités ethniques de Géorgie. (Sofia Poznansky)

L’architecte Daniel Moshe, de l’Université Ariel de Jérusalem, estime le contraire. S’adressant au Times of Israel par téléphone, Moshe évoque la structure intérieure de la synagogue, et notamment son plafond polygonal et son épaisse planche de bois, à la fois ornement et système de soutènement.

Moshe a visité la synagogue en 1995 dans le cadre des travaux de restauration et préservation du bâtiment, et il explique pour quelles raisons la date de construction est bien 1863. Tout d’abord, les impressionnantes caractéristiques structurelles du plafond impliquent des capacités technologiques apparues au 19e siècle. Moshe pense que la synagogue a été construite après l’arrivée des Juifs russes et que sa construction a été supervisée par les forces russes.

Par ailleurs, comme l’affirme l’ethnographe Nican Bebalikashvili dans son livre « Inscriptions juives en Géorgie », de petites différences au niveau de la prononciation d’Akhaltsikhe – et de l’inscription -, plaident en faveur d’une construction par des Juifs ashkénazes, arrivés suite à l’annexion russe de la Géorgie au XIXe siècle.

Malgré cette incertitude sur la date de construction de la synagogue, le bâtiment attire bon nombre de visiteurs. Plusieurs rouleaux de la Torah remontent à la période soviétique et une Torah du XVIe siècle venue d’Irak est cachée derrière l’Arche Sainte. Lors de son dévoilement, il n’est pas rare que les visiteurs aient les larmes aux yeux, dit Levishvili.

Près de 3 000 Juifs vivaient à Akhaltsike, ce qui a conduit à la construction d’une seconde synagogue pour accueillir la congrégation florissante. Cette dernière est aujourd’hui en ruines. (Photo prise en 1997, tirée de l’Index Bezalel Narkiss de l’art juif)

Juifs rabati, pas géorgiens

Dans les années 1970, la communauté juive de Géorgie, l’un des plus anciens pays chrétiens, longuement occupé, comptait près de 60 000 habitants. En 2014, il n’en restait plus que 1 500.

Issus de traditions séfarades avant de migrer vers des pays tels que la Turquie, l’Iran ou le Maroc, ces Juifs ont développé un ethno-dialecte araméen identifié comme judéo-géorgien. La linguiste Tamara Lomtadze explique que si le dialecte est en voie d’extinction, il servait autrefois à distinguer les Séfarades et les Ashkénazes arrivés plus tardivement.

Ces migrations et échanges culturels se reflètent dans la diversité du patrimoine religieux et architectural de Samtskhe-Javakheti, dans la région sud-ouest de la Géorgie. Le quartier de Rabati, à Akhaltsikhe, en particulier, est un symbole de la diversité de la région, avec ses édifices religieux de différentes traditions construits souvent les uns à côté des autres.

Le château de Rabati est une forteresse du IXe siècle qui surplombe toute la ville. Autrefois utilisé par les forces impériales ottomanes et russes, il comprend de nombreux édifices religieux allant de l’église apostolique arménienne à la mosquée turque.

Les Juifs vivant dans le quartier de Rabati à Akhaltsikhe produisaient une quantité importante de matsa pour Pessah. Beniamin Levishvili espère que la restauration de la machinerie pourra aboutir à la création d’un musée du patrimoine. (Photo prise en 1997, tirée de l’Index Bezalel Narkiss de l’art juif)

David Boterashvili, 64 ans, a passé son enfance à Rabati. Aujourd’hui installé à Tbilissi, il n’en garde pas moins un fort sens de son identité régionale.

« Pour moi, ma communauté n’est pas celle des Juifs d’Akhaltsikhe, des Juifs géorgiens ou des Juifs, mais des Juifs de Rabati », dit Boterashvili. « Très différents des autres, en Géorgie. Il y a toujours eu une différence, à l’extérieur comme à l’intérieur. »

Boterashvili explique que la plupart des Juifs des environs vivaient dans des maisons souterraines, connues sous le nom d’erdo en géorgien, terme dérivé de mots signifiant tanière ou grotte. Aujourd’hui, la plupart ont été reconstruites et servent encore de logements.

Il ajoute que la montée du bolchevisme, en Géorgie, a amené un afflux de déportés à Akhaltsikhe. Ses proches se sont opposés, sans succès, pour tenter de sauvegarder l’indépendance de la Géorgie au début du XXe siècle. Connue sous le nom de Sibérie de la Géorgie, la ville d’Akhaltsikhe est devenue un lieu d’exil ; son climat rigoureux et son terrain accidenté lui ont valu une réputation à la fois isolée et difficile.

Bien que David Boterishvili soit né à Gori, il a passé une partie de son enfance avec sa grand-mère à Akhaltsikhe. Il dit de lui qu’il est un Juif rabati. (Sofia Poznansky)

La révolution bolchevique a été synonyme de nouvelle donne économique pour le Caucase. Un document d’archives de la Bibliothèque nationale de Jérusalem met en avant les succès des fermes collectives juives d’Akhaltsikhe.

Écrit en 1931 en russe, le document intitulé « Des fermes collectives réussies des Juifs d’Akhaltsikhe », parle des succès d’une population juive assez peu nombreuse et donne des détails sur la construction de barrages, pour assurer une bonne irrigation, et les rendements des cultures.

Aujourd’hui, la périphérie de la Géorgie reste sous-développée, avec des taux de chômage élevés et des infrastructures médiocres.

Selon l’historienne d’Oxford Thea Gomelauri, plusieurs facteurs ont influencé l’identité juive et renforcé la parenté entre les deux groupes. Les Juifs avaient des suffixes géorgiens dans leur nom de famille, qui les faisaient souvent se terminer en « shvili » ou « adze », ils fréquentaient les écoles géorgiennes et défendaient leur pays. Cette proximité, estime Gomelauri, a des accents qui empruntent au concept de nationalité bien avant qu’il n’émerge. À l’époque soviétique, l’esprit de communauté était une nécessité pour survivre face à la machine d’État, ajoute-t-elle.

En raison de la pénurie de bâtiments pendant l’Union soviétique, Staline s’est arrogé la seconde synagogue en 1953. Elle a été transformée en salle de sport et en cinéma. Elle est aujourd’hui en ruines. (Photo prise en 1997, tirée de l’Index Bezalel Narkiss de l’art juif)

Les Juifs de Géorgie ont beau avoir fait inextricablement partie du tissu social des régions dans lesquelles ils vivaient, leur départ a estompé leur trace culturelle.

Les Juifs poursuivent leurs pratiques géorgiennes en Israël et parlent le judéo-géorgien ça et là dans le pays, comme par exemple à Ashdod, dans le sud, ou Haïfa, dans le nord. Mais la génération d’après, née en Israël, a peu voire pas d’attachement au lieu de naissance de leurs parents, ce qui ne fait que creuser ce fossé culturel. L’évolution du paysage démographique est le signe d’une nouvelle réalité pour les Géorgiens et les Juifs.

« C’est une perte. C’est le seul mot qui convienne », explique l’historien Gomelauri. « [Les émigrés] se sont littéralement séparés de leur chair et de leur sang. »

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