Indiana : des femmes juives défendent le droit à l’avortement au nom de leur foi
La Cour suprême de l'État examine si l'interdiction de l'IVG enfreint la liberté religieuse des Juifs, opposant la tradition juive à la doctrine chrétienne conservatrice
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JTA — La bataille judiciaire proprement historique visant à établir dans quelle mesure les femmes juives disposent d’un droit religieux à l’avortement est entrée dans une nouvelle phase critique dans l’Indiana.
En effet, ce jeudi, la Cour suprême de l’État a entendu les plaidoiries de l’affaire issue d’un recours qui avait été déposé en 2022 par une organisation juive contestant, au nom de la liberté religieuse, l’interdiction quasi totale de l’avortement en Indiana.
L’État fait appel du blocage permanent de cette interdiction qui avait été prononcé par un tribunal inférieur en mars dernier.
Les arguments présentés à Indianapolis ont porté sur le présupposé juridique selon lequel l’interdiction de l’avortement par l’État entrave la liberté religieuse des Juifs, car de nombreuses interprétations de la loi juive accordent la priorité à la vie de la mère sur celle du fœtus.
Cette affaire, qui est l’une des plus importantes contestations récentes, fondées sur la loi juive, des restrictions de l’interruption volontaire de grossesse, pourrait avoir des répercussions majeures sur la manière dont le système judiciaire américain évalue les droits religieux juifs face à la doctrine chrétienne conservatrice, fermement opposée à l’avortement.
L’Indiana a été l’un des tout premiers États à adopter de sévères restrictions suite à la décision de la Cour suprême des États-Unis, en 2022, annulant l’arrêt Roe v. Wade de 1973, lequel garantissait le droit à l’avortement. Des groupes et entreprises chrétiens ont obtenu d’importantes victoires dans des affaires à l’échelon fédéral relatives à la liberté religieuse pour éviter de devoir financer des moyens contraceptifs susceptibles d’être utilisés pour des avortements, arguant que cela violait leurs convictions.
Cependant, Kenneth Falk, directeur juridique de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU) de l’Indiana, a soutenu jeudi devant la Cour que c’était précisément l’interdiction de l’avortement qui restreignait le libre exercice du culte.
« Selon la loi juive, la vie humaine ne commence qu’au premier souffle », a rappelé Falk, lequel plaidait au nom de Hoosier Jews for Choice — une organisation créée pour contester la loi de l’État — et de deux plaignantes dont le nom a été tenu secret. Si les courants libéraux du judaïsme autorisent généralement l’avortement, les érudits orthodoxes proposent des interprétations plus nuancées.
En réponse à une question de la juge en chef Loretta Rush concernant les mesures que l’État devrait prendre « plus tard dans la grossesse », Falk a répondu : « Je ne pense pas que quiconque plaidera en faveur de l’avortement d’un fœtus viable. »
Au cours de sa plaidoirie, Falk a comparé la situation des femmes juives aux exceptions dites « séculières » prévues par la loi en cas de viol ou d’inceste.
« Pourquoi autoriser ces exceptions séculières tout en refusant une exception religieuse ? », a demandé Falk aux juges. Il a également cité d’autres cas dans lesquels des exceptions religieuses sont accordées face aux lois de santé publique, notamment en ce qui concerne les obligations vaccinales.
En mars dernier, un juge du tribunal supérieur du comté de Marion avait statué en faveur de Hoosier Jews for Choice en bloquant définitivement l’interdiction quasi totale de l’avortement dans les cas où elle « entraverait de manière substantielle l’exercice de leur religion ».
Cette décision avait provoqué l’appel de l’État en cours d’examen, ainsi qu’une vive réaction des milieux conservateurs, le sénateur républicain de l’Indiana, Jim Banks, ayant réclamé la destitution du juge.
« La longue tradition de respect de l’exercice religieux dans notre pays n’a pas été conçue pour inclure un droit à détruire intentionnellement une vie humaine, pas plus qu’un droit à maltraiter des enfants », a soutenu l’avocat général de l’Indiana, James Barta, devant la Cour suprême de l’État ce jeudi.
Today, Solicitor General James Barta stood before the Indiana Supreme Court on behalf of our office to, once again, vigorously defend Indiana’s pro-life law. For four years we have fought an unprecedented and radical attempt to weaponize the state’s Religious Freedom Restoration… pic.twitter.com/5MLKomSQsY
— AG Todd Rokita (@AGToddRokita) September 11, 2026
Barta a dans l’ensemble contourné les arguments religieux du groupe juif durant sa présentation. Il a soutenu que les plaignantes n’avaient pas qualité pour agir parce qu’elles ne souhaitaient pas elles-mêmes avorter, bien que l’une d’entre elles souhaite un jour être enceinte mais souhaite être sûre de recevoir les soins appropriés en cas d’avortement nécessaire.
Leur dossier, a insisté Barta, relève de la « pure hypothèse ».
Un argument similaire avait prévalu au Kentucky, en 2024, lorsqu’un juge avait rejeté le procès intenté par trois mères juives contre la loi sur l’avortement de cet État, au nom de la liberté religieuse.
Le juge avait estimé que les plaignantes n’avaient pas qualité pour agir car aucune d’entre elles n’était enceinte à ce moment-là. L’une d’elles, qui envisageait une fécondation in vitro, avait été autorisée à faire appel, obtenant une victoire partielle en mai dernier lorsque le juge avait annulé, pour inconstitutionnalité, une partie de la loi du Kentucky définissant le début de la vie humaine.
Nombre de grandes organisations juives progressistes et évangéliques, dont le National Council of Jewish Women (NCJW), l’Anti-Defamation League (ADL) ou les représentants des mouvements réformé, conservateur et reconstructionniste, soutiennent Hoosier Jews for Choice et elles ont signé des mémoires d’amicus curiae en leur faveur.
Dans une déclaration qui a été transmise à la Jewish Telegraphic Agency (JTA), le NCJW a noté que les questions des juges, jeudi, « semblaient se concentrer davantage sur des questions de procédure » que sur « le fond de l’affaire ». Darcy Hirsh, vice-présidente des relations gouvernementales et du plaidoyer du groupe, s’est néanmoins dite « optimiste » quant à une décision favorable aux organisations juives.
« Personne ne devrait avoir à abandonner ses croyances religieuses pour se conformer à une vision chrétienne étroite qui définit le moment où la vie commence », a déclaré Hirsh.
Un représentant de l’État de l’Indiana n’a pas répondu à la demande de commentaire de la JTA à l’issue des plaidoiries.
La communauté juive demeure malgré tout divisée sur la question.
La Jewish Coalition for Religious Liberty, un groupe de défense juridique, a ainsi déposé des mémoires en soutien à l’État.
« Du point de vue théologique, il est difficile d’affirmer qu’il existe une vision juive unique en matière d’avortement », explique à la JTA Josh Blackman, avocat au sein de la coalition et professeur à la South Texas College of Law, avant d’ajouter que parmi les grandes religions, le judaïsme offre « la base la plus solide pour le droit à l’interruption de grossesse ».
Mais, selon lui, les organisations juives doivent veiller à ne pas défendre un système « dans lequel les Juifs de l’Indiana auraient le droit d’avorter mais pas les Catholiques ».
« À une époque où les tensions ne font que croître entre la droite et les Juifs, je ne suis pas certain que ce soit la meilleure utilisation des ressources juives », estime Blackman. « Cela pourrait se retourner fortement contre nous. »
Aucune précision n’a été donnée sur la date à laquelle la Cour suprême de l’État rendra sa décision.
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