Iran : Grâce à la principale plateforme d’échange de cryptomonnaies, le CGRI déplace des millions en dépit des sanctions
Les frères fondateurs de Nobitex, en 2018, ont caché leurs liens avec des familles puissantes très proches des clans Khamenei et Khomeini ; ils se disent dénués de tout appui officiel
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LONDRES (Reuters) — Les fils d’une puissante famille proche du nouveau dirigeant suprême iranien contrôlent la plus grande plateforme d’échange de cryptomonnaies d’Iran, qu’ils ont fait passer du stade de startup à celui de moyen de communication avec l’économie mondiale, utilisé à la fois par des institutions officielles sur liste noire et les citoyens ordinaires.
Nobitex a été créée en 2018 par les frères Ali et Mohammad Kharrazi sous un alias. Leur société compterait, selon leurs dires, 11 millions d’utilisateurs, ce qui représente plus de 10 % de la population iranienne. L’Iran fait l’objet de lourdes sanctions économiques de la part de l’Occident auxquelles échappe cette plateforme, qui n’a pas été mise à l’index par les États-Unis ou leurs alliés.
Exclus du système bancaire international et confrontés à la dévaluation du rial compliquée par une inflation galopante, les Iraniens se servent de cette plateforme d’échange pour acheter des cryptomonnaies.
Mais Nobitex a, selon Reuters, également vu transiter des dizaines sinon des centaines de millions de dollars de transactions liées à des organisations sujettes à des sanctions, à commencer par la banque centrale iranienne et le puissant Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI).
Selon l’analyse des registres blockchain de la société d’analyse crypto Crystal Intelligence et des entretiens avec quatre enquêteurs financiers privés, Nobitex servirait à l’État iranien à faire parvenir des fonds à ses alliés en dehors du système bancaire conventionnel.
Reuters s’est entretenu avec neuf Iraniens qui ont travaillé ou travaillent toujours avec Nobitex. Selon six des anciens employés interrogés, Nobitex aurait été utilisé par le gouvernement iranien et ses agences de sécurité de manière à contourner les sanctions financières occidentales.
Nobitex a déclaré à Reuters qu’il n’y avait jamais eu d’accord avec une agence gouvernementale iranienne, et qu’aucun des employés interrogés par Reuters ne pouvait se prévaloir d’une telle information.
« Nous avons fait face à d’importantes restrictions opérationnelles du fait du gouvernement iranien, que ce soit des descentes dans nos bureaux, des blocages de domaines ou la fermeture de passerelles bancaires », explique Nobitex. « Ces actions sont totalement incompatibles avec l’idée que nous recevions une quelconque forme de soutien de la part du gouvernement. »
Nobitex a officiellement fait savoir que son objectif était de permettre aux Iraniens d’investir dans la crypto malgré « la question des sanctions » et conseillé à ses clients la meilleure façon d’éviter que leurs transactions ne soient surveillées ou interceptées par les autorités occidentales.
Pour ne pas laisser de traces, Nobitex modifie les adresses de portefeuille qu’il utilise pour les transferts de fonds et utilise des outils cryptographiques pour brouiller les pistes des portefeuilles associés, le tout en raison des « restrictions toujours plus lourdes liées aux sanctions internationales », lit-on dans le rapport annuel de 2021.
En outre, Nobitex conseille à ses clients de superposer les transactions utilisant plusieurs adresses de portefeuille afin de les rendre plus difficiles à suivre par les enquêteurs occidentaux.
En 2025, victime de piratage par le groupe Predatory Sparrow, Nobitex a vu 90 millions de dollars de cryptomonnaies partir vers des portefeuilles inaccessibles marqués de noms profanes anti-CGRI. Signe des vastes ressources dot disposent Nobitex – la société et ses actionnaires, à commencer par les frères fondateurs – ont remboursé les clients lésés.
Selon trois sociétés d’analyse blockchain qui suivent les activités impliquant Nobitex et d’autres plateformes d’échange, l’entreprise a continué à traiter des transactions tout au long de la guerre avec les États-Unis et Israël, qui a débuté le 28 février dernier, même lors d’une coupure générale d’Internet imposée par le gouvernement et des pannes de courant généralisées à Téhéran.
Pendant cette période, selon Crystal Intelligence, qui enquête sur les flux de cryptomonnaies iraniennes depuis plus de quatre ans, Nobitex a traité plus de 100 millions de dollars de transactions, soit près de 20 % de son activité habituelle.
Les frères ont fait en sorte de cacher leurs réseaux
Ali et Mohammad Kharrazi sont la troisième génération de la famille à flirter avec les plus hautes autorités iraniennes depuis la Révolution islamique de 1979. Avant eux, d’autres membres de la famille Kharrazi ont conseillé les dirigeants suprêmes et occupé des postes politiques, diplomatiques ou religieux de toute première importance.
Le clan est lié par alliance aux trois chefs suprêmes de la République islamique : le fondateur révolutionnaire Ayatollah Ruhollah Khomeini, feu Ali Khamenei, et le fils de Khamenei, Mojtaba.
Les frères fondateurs de Nobitex – en utilisant le nom de famille Aghamir – ont fait de leur société le principal fournisseur de cryptomonnaies d’Iran, lequel gère pas moins de 70 % des transactions crypto en Iran.
Il n’est pas rare que les Iraniens utilisent des alias, mais les frères semblent être les seuls de leur famille proche à prendre régulièrement leurs distances avec leur illustre patronyme.
Selon sept anciens employés et connaissances professionnelles interrogés par Reuters, dont certains les connaissent depuis l’université, à l’intérieur-même de l’entreprise, les frères ont caché le nom de Kharrazi jusqu’à leur cercle proche, hier comme aujourd’hui.
C’est en 2024 que sont sorties les premières rumeurs sur l’identité des frères lorsqu’un blog chinois a rapporté que leur père était l’un des principaux acteurs de la plateforme d’échange crypto via son fils Mohammad, qui utilisait le nom de famille Aghamir.
Parmi les neuf anciens employés et connaissances professionnelles interviewés par Reuters, un seul a appris de la bouche des deux frères qui ils sont vraiment. Un autre a dit qu’il l’avait découvert après avoir fait des recherches.
Le choc fut particulièrement grand pour un ancien collègue qui considérait Mohammad comme un ami proche depuis de nombreuses années.
« Je n’ai pas caché ma critique envers le régime, tout comme mes collègues », confie un autre ex-employé de Nobitex. Le fait de découvrir le véritable nom de famille des frères « m’a fait peur. J’ai tenu beaucoup de propos haineux envers le régime et la religion. »
L’inquiétude des employés à propos de la relation entre leur employeur et le gouvernement a culminé lorsque l’une des entreprises liées à l’un des principaux investisseurs de Nobitex, Mohammad Bagher Nahvi, a été sanctionnée par les États-Unis pour avoir fourni des drones à la Russie, expliquent trois anciens employés.
La société, du nom de Safiran Airport Services, aurait affrété « des vols entre l’Iran et la Russie, notamment pour le transport de drones iraniens, de personnel et d’équipements associés », avait expliqué le Trésor américain en septembre 2022, sept mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Safiran est répertoriée comme une société privée dont le vice-président est Nahvi, ancien président de Nobitex et aussi l’un des premiers et plus importants investisseurs de cette plateforme.
L’entreprise a subi la pression du régime
Le premier conseil d’administration de Nobitex comptait les frères Ali et Mohammad ainsi qu’Amir Hosein Rad, tous trois anciens de l’université de Technologie Sharif, l’équivalent à Téhéran du Massachusetts Institute of Technology.
Rad, qui n’est pas lié aux frères, et Ali étaient les visages publics de l’entreprise, Rad cumulant par ailleurs les fonctions de directeur général. Mohammad était l’expert blockchain.
Malgré leurs puissantes relations, les frères fondateurs n’ont pas échappé aux revendications des pôles de pouvoir, parfois concurrents, de l’État iranien, assurent d’anciens employés interviewés par Reuters.
La banque centrale iranienne interdisait par exemple régulièrement aux plateformes d’échange, dont Nobitex, l’accès au système bancaire national.
Selon trois anciens employés de l’entreprise, peu après l’ouverture de Nobitex en 2018, le CGRI s’est rendu dans les bureaux de Téhéran et a interrogé Rad, qui en était alors le PDG. Quelques années plus tard, ils sont de nouveau intervenus, ont arrêté Rad, confisqué les ordinateurs portables des membres du personnel et posé les scellés sur le bureau, assurent deux personnes. Rien ne permet de savoir s’il a ou non été inculpé.
Au sein du bureau, des explications ont circulé sur la raison des descentes de l’IRGC. Selon l’une d’elles, il se serait agi d’une vengeance suite au refus de Nobitex de traiter les fonds du CGRI liés aux ventes de pétrole sous sanctions ; selon d’autres, un concurrent jaloux aurait diffamé Nobitex en disant que la société arnaquait ses clients.
Dans une interview accordée en décembre 2025 à un podcasteur iranien, Rad a déclaré que son arrestation en 2021 était un malentendu lié à la relation entre Nobitex et une autre entreprise aux pratiques commerciales douteuses. Sans jamais donner le nom de cette entreprise, Rad a dit que cette arrestation était « l’un des effets secondaires du fait de travailler en Iran. Bien peu d’entrepreneurs en Iran y ont échappé. »
Selon un ancien haut responsable du Trésor américain qui a contribué à concevoir la politique américaine de sanctions contre l’Iran, le CGRI est impliqué dans tous les pans ou presque de l’économie iranienne et il serait tout sauf surprenant qu’il se soit intéressé de près à une entreprise aussi cruciale pour l’économie que l’est Nobitex.
« Dès qu’une entreprise devient réellement rentable, le gouvernement rentre et prend sa part », explique Miad Maleki, qui a travaillé au Trésor américain entre 2017 et 2025 et a été directeur adjoint de l’Office of Foreign Assets Control. Il est aujourd’hui chercheur principal à la Foundation for Defense of Democracies.
« En Iran, les entreprises prospères sont forcément contrôlées par le régime », souligne Maleki.
Malgré les pressions du régime, Nobitex a prospéré – et avec elle, la fortune des frères Kharrazi.
En 2021, l’entreprise s’est installée dans de nouveaux bureaux rutilants dotés d’espaces de détente dans lesquels les membres du personnel pouvaient jouer aux jeux vidéo, regarder des films ou admirer la vue panoramique sur les montagnes de l’Alborz, témoignent cinq anciens employés. Leurs propos sont corroborés par les photos publiées par la société elle-même sur LinkedIn. Les femmes n’étaient pas tenues de porter le foulard, et les bureaux étaient même ouverts les jours de fêtes religieuses.
Le numéro national d’identification de Mohammad renvoie à une adresse personnelle située dans l’un des quartiers les plus riches de Téhéran.
Fin 2022, la plateforme comptait 4,3 millions d’utilisateurs et 268 employés. Les sanctions qui avaient exclu les Iraniens du système financier mondial ont renforcé l’attrait de Nobitex auprès de sa clientèle iranienne. Les Iraniens ne pouvaient en effet pas se créer de comptes sur des plateformes comme Binance, alors qu’ils le pouvaient sur Nobitex, ce qui leur donnait accès aux marchés crypto mondiaux soumis à une réglementation internationale fragmentaire.
En 2022, l’atmosphère a changé suite aux manifestations nationales déclenchées par la mort, en garde à vue, de Mahsa Amini, jeune femme interpelée pour une infraction présumée aux lois concernant le port du hijab.
« La sécurité du bâtiment et la police de la morale ont commencé à contrôler le port du hijab des employées et menacé de faire poser les sceller sur les bureaux », témoigne une ex-employée.
Selon deux anciens employés, par la suite, les codes vestimentaires professionnels ont été appliqués plus strictement.
« La direction est devenue plus stricte sur la question du port du voile et des protocoles de sécurité », explique une personne qui se rendait fréquemment dans les bureaux de Nobitex et connait bien ses fondateurs. « Jusque-là, l’entreprise ressemblait à une start-up du secteur de la tech. »
Des adresses masquées
La preuve de l’implication de Nobitex dans le contournement des sanctions iraniennes est venue d’une source improbable, en la personne de Babak Zanjani, un milliardaire iranien condamné pour fraude.
Zanjani est depuis longtemps une figure clé des réseaux iraniens de contournement des sanctions. Condamné à mort par les autorités iraniennes en 2016 pour détournement de fonds, il a vu sa peine commuée en 2024. Mais Zanjani reste en conflit avec la Banque centrale iranienne, qui lui reproche de ne pas avoir remboursé les milliards qu’il aurait volés.
En décembre dernier, dans une diatribe contre la Banque Centrale, Zanjani a publié sur les réseaux sociaux des adresses de portefeuille qui ont permis à des analystes crypto étrangers de découvrir le complexe stratagème de contournement des sanctions, avec Nobitex au cœur d’un dispositif ayant consisté. selon Smart de Crystal Intelligence et un autre analyste crypto, à transférer pas moins de 20 millions de dollars de fonds de la Banque Centrale sous sanction vers des adresses de portefeuille contrôlées par Nobitex.
Zanjani n’a pas répondu aux demandes de commentaire.
Ces transactions ne représentent qu’une infime partie du réseau de portefeuilles contrôlé par la Banque Centrale iranienne, laquelle a acheté pour plus de 500 millions de dollars de cryptomonnaies entre novembre 2024 et juin 2025, selon la société d’analyse blockchain Elliptic. Près de 347 millions de dollars ont été envoyés à Nobitex par la Banque Centrale, sous sanction de la part des États-Unis, au cours des six premiers mois de 2025, signale Elliptic.
Le fait d’avoir fait transité les fonds via Nobitex après plusieurs transactions a pour effet de brouiller la piste de la source de ces fonds.
Selon Nobitex, la présence de fonds illicites sur la plateforme ne représenterait qu’« une infime partie du volume total des transactions » et se serait produite à l’insu de ses instances de direction.
« Lorsque des comportements suspects ou inappropriés sont identifiés », explique Nobitex, « l’approche est ferme, jusqu’à la suppression définitive du compte. » La déclaration ne donne pas le définition précise de ce qu’est un « comportement inapproprié ».
L’estimation du volume de transactions illicites de Nobitex est très variable. Il s’agit essentiellement d’adresses portefeuilles identifiées et mises sous sanctions par divers pays, à commencer par Israël et les États-Unis. Elliptic avance le chiffre de 366 millions de dollars, Chainalysis de 68 millions de dollars et Crystal Intelligence, de 22 millions de dollars de transferts directs depuis des portefeuilles sanctionnés. L’estimation la plus élevée ne représente que 3 % des 11 milliards de dollars de cryptomonnaies traités par Nobitex.
Tous les spécialistes estiment que le chiffre réel est probablement nettement plus élevé.
A propos des alliés de l’Iran, deux transactions hébergées par Nobitex impliquent des comptes liés aux rebelles houthis soutenus par l’Iran au Yémen, eux aussi en butte à des sanctions occidentales.
Le rôle clé de Nobitex dans le système financier iranien a été mis en évidence cette année lors de la guerre menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël.
Depuis le 28 février dernier, la plupart des Iraniens du peuple se sont vus priver d’accès à Internet du fait de la coupure généralisée imposée par les autorités iraniennes de façon à réprimer la dissidence. Mai Nobitex a continué à fonctionner. Nobitex n’a pas répondu aux questions sur la manière dont il avait conservé l’accès à Internet lors de cette coupe généralisée.
Selon la société de surveillance Internet Netblocks, seules les personnes figurant sur la « liste blanche approuvée par les autorités officielles » – ce qui représente de 1 % à 2 % de la population totale – ont eu accès à Internet durant cette période, lorsque les autorités avait coupé les liaisons satellites et les VPN.
Crystal Intelligence a constaté qu’une partie de cette petite élite a retiré pas moins de 54 millions de dollars de la plateforme pendant la guerre, dont une grande partie a disparu à l’étranger au profit de courtiers qui transforment la crypto en liquidité, sans trop de questions.
Le 1er avril dernier, Nobitex a publié un message pour rassurer ses clients, disant que « malgré l’instabilité des infrastructures et des systèmes de service », leur argent était en sûreté et toujours accessible.
La déclaration ne faisait pas directement référence à la guerre alors même que les hostilités avaient touché de près les frères Kharrazi, ce jour-là. En effet, une frappe aérienne a visé l’appartement de leur grand-oncle, Kamal, ministre des Affaires étrangères et conseiller d’Ali et de Mojtaba Khamenei. L’épouse de Kamal a été tuée sur le coup et Kamal a succombé à ses blessures quelques jours plus tard, selon les médias officiels.
Mojtaba Khamenei, le nouveau guide suprême qui a lui-même perdu son épouse et son père dans une frappe aérienne le tout premier jour de la guerre, a présenté ses condoléances dans les médias officiels et a demandé la clémence divine pour « la distinguée famille Kharrazi ».
la Communauté du Times of Israël !







