Italie : Avec Gaza en cri de ralliement, l’hostilité envers les Juifs tend à se normaliser
Malgré le cessez-le-feu, syndicats ouvriers et partis politiques exploitent la cause palestinienne pour gagner en popularité. Quitte à ce que, parfois, cela se retourne contre eux
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Le 22 septembre 2025, de modestes syndicats d’extrême gauche organisaient une manifestation assortie d’une grève générale contre la guerre menée par Israël à Gaza.
À Rome, à la grande surprise de nombre d’Italiens, ce ne sont pas quelques milliers de personnes qui ont manifesté – ce à quoi s’attendait la police – mais près de 50 000, d’après les estimations officielles de fin de journée.
Les organisateurs ont, de leur côté, parlé de 300 000 participants dans la capitale, et des centaines de milliers dans plus de 80 villes partout dans le pays.
Le même jour, les dockers de Gênes ont bloqué l’accès au principal port de la ville pour exiger que l’Italie n’exporte plus de marchandises à destination d’Israël, et des célébrités italiennes ont participé à la manifestation ou témoigné de leur solidarité.
En direct sur la Rai1, la chaîne italienne la plus regardée, lors d’une émission culinaire du matin particulièrement suivie, la célèbre animatrice Antonella Clerici a pressé les téléspectateurs de ne pas rester indifférents face au « massacre » à Gaza.
La semaine suivante, c’est le plus grand syndicat d’Italie, la Confederazione Generale Italiana del Lavoro, forte de 5 millions de membres, absente de la manifestation du 22 septembre, qui annonçait sa propre grève générale et une manifestation en soutien à Gaza.
Laquelle a effectivement eu lieu le 3 octobre dernier, avec le soutien des deux principaux partis d’opposition italiens, le Partito Democratico, de centre-gauche et le populiste Movimento 5 Stelle, ainsi que d’une coalition plus restreinte de partis d’extrême gauche, AVS-Verdi.
Selon les organisateurs, plus de 2 millions de personnes auraient manifesté partout dans le pays, ce qui en ferait le mouvement contestataire le plus suivi de ces dernières années.
« La manifestation d’aujourd’hui est un immense mouvement en faveur de Gaza qui prouve que l’Italie est bien meilleure que ceux qui la gouvernent », a déclaré la secrétaire générale du Partito Democratico, Elly Schlein.
Selon une enquête publiée en septembre dernier par l’institut de sondage SWG, près de 15 % des Italiens considèrent que les agressions physiques envers les Juifs sont « totalement justifiables sur le plan moral ».
Comme dans tant d’autres pays, la guerre déclenchée par l’effroyable pogrom commis en Israël par le Hamas, le 7 octobre 2023, et les terribles dégâts infligés dans la bande de Gaza ont suscité l’indignation au sein d’une frange importante de la population italienne.
Ces derniers mois, l’opposition italienne s’est emparée de Gaza pour en faire son cri de ralliement contre le gouvernement, consciente de ce qui se passe à la fois dans la rue et dans les sondages, selon lesquels la question fédère au-delà du traditionnel clivage entre électeurs du centre et de la gauche.
Selon un sondage – affecté d’une marge d’erreur de 3,1 % – publié le 26 septembre dernier par l’institut de recherche Ixè, 1 000 personnes se sont dites à près de 74 % d’accord avec « ceux qui accusent Israël de commettre un génocide contre les Palestiniens » et à 22,6 % pas d’accord, avec un taux de 3,8 % d’indécis.
Parmi ceux qui se sont dits d’accord, on retrouve 89 % des électeurs du Movimento 5 Stelle aux élections européennes de 2024, 64 % de ceux qui ont voté pour les Fratelli d’Italia, le parti d’extrême droite de la Première ministre Giorgia Meloni et enfin 65 % des électeurs populistes de droite de la Lega (le deuxième parti de la coalition gouvernementale en termes d’importance).
En outre, 59 % des répondants se sont déclarés favorables à la rupture des relations entre l’Italie et Israël, une fois de plus à raison de plus de 70 % des électeurs Movimento 5 Stelle, 40 % de ceux de Fratelli d’Italia et enfin 63 % de ceux de la Lega.
Signe de la conviction des manifestants, Chiara, 17 ans, a déclaré au média Vicenza Today, lors d’une manifestation à Vicence, une ville de taille moyenne du nord de l’Italie, le 3 octobre dernier, que le péché originel venait des Nations unies.
« La décision de l’ONU, en 1947, de créer deux États pour deux peuples était une erreur ou de la mauvaise foi parce que dans ce processus historique, le gagnant est le sionisme révisionniste : autoritaire et fasciste », a-t-elle déclaré en expliquant qu’elle votait normalement pour le parti Lega, « mais là, j’ai voulu me retrouver avec mes camarades de classe. Nous avons des points de vue différents sur beaucoup de choses, mais pas sur les personnes sans défense que l’on extermine de façon inhumaine. »
Quand les prises de position des anti-Israël se retournent contre eux
L’espoir de trouver le moyen de fédérer une opposition fragmentée et de créer un casse-tête politique pour un gouvernement qui a tenté de garder une position équilibrée et discrète envers Israël — et peut-être aussi de débaucher certains de ses électeurs — constitue une tentation puissante, surtout pour les plus modérés.
Mais parfois, cela s’est retourné contre eux.
« C’est un vote pour les Marches et pour la Palestine », avait déclaré en septembre dernier, à la veille des élections, Matteo Ricci, candidat de la coalition de centre-gauche pour le poste de gouverneur de la région des Marches, en Italie centrale.
Ricci a été largement battu par le candidat de centre-droit Francesco Acquaroli, et plusieurs experts ont remis en question sa fixation sur Gaza en lieu et place de questions plus locales.
Les mêmes critiques se sont abattues sur les syndicats et partis d’opposition au niveau national, d’autant plus que l’Italie souffre depuis plusieurs dizaines d’années d’une économie au ralenti, d’un fort chômage et d’une insupportable pression fiscale.
En outre, ces manifestations pro-palestiniennes se sont souvent finies dans la violence, avec des actes de vandalisme et des perturbations des transports publics qui déplaisent aux Italiens — à commencer par ceux qui sympathisent avec la cause palestinienne.
Vendredi dernier, lors d’une nouvelle grève générale menée par les syndicats d’extrême gauche contre le projet de loi de finances du gouvernement et la guerre à Gaza, des dizaines de militants ont fait irruption dans la salle de rédaction du quotidien italien La Stampa, à Turin, pour y taguer des graffitis disant « Libérez la Palestine » ou encore « La presse est complice d’Israël » et faire d’importants dégâts.
Cet incident n’a pas manqué de susciter de vives critiques, allant jusqu’à choquer des Italiens eux-mêmes pétris de critiques à l’encontre d’Israël.
La journaliste Annalisa Cuzzocrea, qui jusqu’à il y a de cela quelques mois était rédactrice en chef adjointe de La Stampa, a écrit sur X que par le passé, « [la rédactrice en chef de La Stampa] Andrea Malaguti et moi avons mis le mot ‘génocide’ en première page sans nous soucier de la réaction de certains. »
« C’est ce qui me fait le plus mal, car [les militants] ne savent pas ce qu’ils ont attaqué », a-t-elle ajouté.
Les actes de vandalisme contre les locaux de La Stampa ont également déclenché une tempête politique contre une autre figure qui, en Italie, est considérée comme l’une des principales défenseures de la cause palestinienne, la rapporteure spéciale de l’ONU pour les Palestiniens, Francesca Albanese.
Accusée d’antisémitisme, et cela bien avant le 7-Octobre, Albanese est devenue une personnalité qui compte en Italie — comme en témoignent sa présence quasi quotidienne à la télévision italienne, l’omniprésence de son livre dans les vitrines des librairies italiennes, sans oublier les nombreux prix et citoyennetés honorifiques qu’elle a reçus dans tout le pays, à commencer par Bologne, Bari et Reggio Emilia (où elle a réprimandé le maire sur scène après qu’il a exprimé l’espoir que les otages israéliens détenus par des groupes terroristes gazaouis soient bientôt libérés).
Interrogée sur l’attaque contre la salle de rédaction, Albanese a déclaré qu’elle « condamnait la violence » mais aussi « les journalistes », qu’elle accuse de ne pas couvrir équitablement les événements palestiniens, qualifiant cet épisode de « mise en garde envers la presse ».
Condamnées par Meloni, les déclarations d’Albanese ont amené certains édiles à remettre en cause leur décision de lui accorder la citoyenneté honorifique — à commencer par le maire de Florence, qui est effectivement revenu sur sa proposition.
Une atmosphère hostile aux Juifs
Mais ceux qui paient le prix le plus élevé de cette atmosphère toujours plus hostile envers Israël sont les 23 000 membres Juifs d’Italie, dont plus de la moitié vivent à Rome.
Les communautés juives italiennes sont petites mais profondément enracinées, avec une présence sur la péninsule qui remonte à plus de 2 000 ans.
Selon le rapport le plus récent du Centro di Documentazione Ebraica Contemporanea, un think tank de Milan qui surveille l’antisémitisme en Italie, 877 plaintes ont été enregistrées en 2024 pour des actes antisémites contre 454 en 2023 et 241 en 2022.
Lundi, la communauté juive de Rome s’est réveillée en apprenant que, durant la nuit, la façade de la synagogue Bet Michael, dans le quartier vallonné de Monteverde, avait été taguée, recouverte de slogans tels que « Palestine libre » ou « Monteverde est anti-sioniste et antifasciste », jusqu’à la plaque hommage au petit Michael Stefano Gay Tache, tué à l’âge de 2 ans dans un attentat terroriste palestinien contre la synagogue, en 1982.
Cet acte s’est attiré une condamnation généralisée, jusqu’au président italien, Sergio Mattarella, qui a appelé Victor Fadlun, le président de la Communauté juive de Rome, pour lui témoigner de sa solidarité.
Nombreux sont les Juifs pour lesquels cette attaque illustre une fois de plus le phénomène par lequel le sentiment anti-israélien se mue en un antisémitisme pur et dur, ce qui ravive une blessure des plus profondes que la communauté porte encore.
L’attentat de 1982 avait lui aussi eu lieu dans un climat antisémite alimenté par les tensions au Moyen-Orient — à l’époque, la Première guerre du Liban. Quelques mois avant l’attentat, lors d’une manifestation de la Confederazione Generale Italiana del Lavoro, certains manifestants avaient laissé un cercueil blanc sur le seuil de la synagogue, et le dirigeant palestinien Yasser Arafat, qui à l’époque n’avait pas encore renoncé au terrorisme, s’était rendu officiellement à Rome.
Dans les pages de La Stampa, Fadlun a mis en garde contre l’instrumentalisation des manifestations pro Gaza pour s’en prendre au gouvernement.
« À Gaza, le cessez-le-feu tient malgré des difficultés persistantes, mais en Italie, et presque uniquement en Italie, les manifestations pro-palestiniennes continuent de se multiplier, chaque jour plus agressives », a-t-il écrit.
« L’antisémitisme est une abomination qui imprègne toute l’histoire et flatte les sentiments les plus vils. Il est utilisé comme une massue pour gagner du pouvoir ; c’est exactement ce qui se passe ici, en ce moment », a-t-il ajouté.
« Certaines manifestations visent à faire pression sur le gouvernement, c’est clair. »
Fadlun a également dit son inquiétude de la conjonction des luttes syndicales et de la politique au Moyen-Orient.
« Nous, Juifs de Rome, gardons le souvenir d’une de ces marches d’union qui, en 1982, nous a laissé un cercueil devant la synagogue », a-t-il rappelé.
« Et juste après, l’attentat qui a coûté la vie à Stefano. »
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