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La Californie prête à faire de l’identité juive une catégorie ethnique

Inédite, l'initiative divise la communauté, entre tenants de la sécurité et de la lutte contre l'antisémitisme et risques pour la confidentialité des données

Illustration : Des membres de la synagogue et centre juif de Pasadena, vieux de 104 ans et détruit lors de l'incendie Eaton, se rassemblent pour le dîner du Shabbat en l'Église méthodiste unie de Pasadena, en Californie, le 4 avril 2025. (Crédit : Damian Dovarganes/AP)
Illustration : Des membres de la synagogue et centre juif de Pasadena, vieux de 104 ans et détruit lors de l'incendie Eaton, se rassemblent pour le dîner du Shabbat en l'Église méthodiste unie de Pasadena, en Californie, le 4 avril 2025. (Crédit : Damian Dovarganes/AP)

JTA — La Californie pourrait bien devenir le premier État des États-Unis à faire de l’identité juive un critère d’appartenance ethnique et raciale, et non plus seulement une affiliation religieuse.

Un projet de loi inédit, récemment approuvé par le Sénat de l’État et en attente de vote à l’Assemblée, donnerait une nouvelle portée à la définition juridique de l’ethnicité en Californie « pour y inclure l’identité juive » dans le cadre de la collecte de données démographiques. En d’autres termes, les formulaires des agences d’État devraient intégrer une catégorie « Juif » dans les questions permettant la divulgation volontaire de l’origine ethnique ou raciale.

Si la proposition de loi SB 1387 venait à être promulguée, cette obligation s’appliquerait également aux entités publiques, écoles publiques et autres service de l’emploi en passant par les établissements pénitentiaires.

Mais le temps presse : le lundi 31 août est en effet le tout dernier jour pour que les législateurs californiens adoptent des textes de loi. Le gouverneur aura ensuite jusqu’au 30 septembre prochain pour les signer ou apposer son veto.

Cette loi sur l’ethnicité est une priorité pour nombre d’organisations juives du Golden State qui estiment que la judéité est plus qu’une religion et que la loi se doit de refléter cette réalité singulière.

« Lorsque la loi de l’État nous dénature et nous renvoie à une case unique, celle de la religion, cela a de nombreuses conséquences », explique David Bocarsly, directeur général de Jewish California, un collectif regroupant des dizaines d’organisations favorables au projet de loi.

« Face au regain d’antisémitisme, nous savons que le problème est en partie dû à la désinformation et aux idées reçues », ajoute M. Bocarsly.

Les partisans du projet SB 1387 ont franchi une étape décisive, il y a de cela deux semaines, lorsque la commission des finances de l’Assemblée de l’État l’a transmis pour débat en séance plénière, où le vote n’a pas encore eu lieu. Si l’Assemblée approuve le texte, il devra retourner devant le Sénat pour un vote de concordance sur les amendements avant d’être transmis au gouverneur.

L’auteur du texte, le sénateur Démocrate Henry Stern, est le fils de l’acteur Daniel Stern, célèbre pour son rôle de Marv le cambrioleur, dans « Maman, j’ai raté l’avion ! ». Représentant la région de Malibu depuis dix ans, Henry Stern est l’un des principaux promoteurs de projets de loi sur le changement climatique et le renforcement de l’enseignement de la Shoah.

Il a coécrit le texte avec trois élus Démocrates qui, comme lui, sont membres du groupe parlementaire juif de Californie : le sénateur Ben Allen et les députés Marc Berman et Josh Lowenthal.

La Californie compte actuellement environ 1,2 million de Juifs, ce qui en fait la deuxième population juive du pays après celle de l’État de New York. Ces personnes peuvent avoir des avis divergents sur le texte, mais les 43 fédérations, conseils et organisations qui forment le Jewish California lui ont apporté un soutien unanime.

Le sénateur Démocrate Henry Stern (à gauche), originaire de Los Angeles, et Lena Gonzalez, de Long Beach, discutent au Capitole à Sacramento, en Californie, le 12 septembre 2023. (Photo AP/Rich Pedroncelli)

Citant des chiffres du Pew Research Center dans l’un de ses communiqués, la coalition souligne que plus de 50 % des Juifs américains définissent l’ascendance et la culture comme le cœur de leur identité juive et que 36 % seulement privilégient la religion.

L’adoption de la loi SB 1387 permettrait, selon M. Bocarsly, d’aider l’ensemble de la population californienne à intégrer cette réalité.

« Les gens verront cela et se rappelleront en permanence que nous ne sommes pas seulement un groupe religieux réductible à une vision monolithique », affirme-t-il. « Quand nous n’existons pas, dans les chiffres, il est difficile de traiter et de résoudre les problèmes. »

La bataille des données démographiques

Plaider pour la collecte de données au sein d’une communauté spécifique n’est pas sans précédent en Californie.

David Bocarsly rappelle qu’en 2024, des membres de la communauté LGBTQ+ avaient fait pression pour faire adopter une loi exigeant des agences de santé californiennes qu’elles recueillent des données sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre en plus des autres informations démographiques. Deux ans plus tôt, l’État avait commencé à ventiler les données concernant les Américains d’origine asiatique et des îles du Pacifique.

À l’automne dernier, le gouverneur Démocrate Gavin Newsom a signé un projet de loi créant une nouvelle catégorie démographique pour les ethnies du Moyen-Orient, incluant les Israéliens.

« Année après année, tous ces groupes montrent que les données sont précieuses et que le plaidoyer en faveur de leur collecte est bon pour leur communauté », avance M. Bocarsly. « Nous pensons qu’il en va de même pour la communauté juive. »

Marc Dollinger, professeur d’études juives à l’Université d’État de San Francisco, estime pour sa part que le projet de loi SB 1387 est le fruit de la flambée d’antisémitisme qui a suivi le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 en Israël.

« C’est une manière de placer l’antisémitisme aux côtés des autres formes de discriminations », explique M. Dollinger.

Eldar Avital, 12 ans, à gauche, rejoint des manifestants pro-israéliens pour condamner une manifestation violente qui a eu lieu, le week-end dernier, aux abords de la synagogue Adas Torah alors que les membres de la communauté juive se rassemblent au Centre Simon Wiesenthal à Los Angeles, le 24 juin 2024. (Crédit : AP Photo/Damian Dovarganes)

Faisant le parallèle entre la lutte de l’État de Californie contre le racisme, le sexisme, l’homophobie ou l’islamophobie et le combat contre l’antisémitisme, il note que « les autorités ont besoin de données pour pouvoir agir efficacement ».

Le texte, qui prendrait effet en 2030, interdirait la divulgation d’informations personnelles et imposerait le recours à des méthodes d’anonymisation pour garantir la vie privée. La collecte de données servirait à orienter la recherche, identifier les disparités et guider les politiques publiques, explique le projet de loi.

« Il s’agit de données agrégées », rassure M. Bocarsly. « Aucune liste de Juifs, aucun registre ne sera jamais publié. »

Réserves sur la confidentialité et craintes historiques

Joshua Goldstein, qui est professeur de démographie à l’Université de Californie à Berkeley, fait toutefois part de ses réserves quant aux risques de violation de la vie privée, expliquant au Jewish News of Northern California que ce type de données est « souvent collecté de manière non anonymisée ». En d’autres termes, le nom du répondant peut figurer dans le questionnaire initial avant d’être supprimé ultérieurement.

David Bocarsly conteste ces craintes, soulignant que les « lois strictes de la Californie sur la confidentialité des données » interdisent la publication de jeux de données agrégés lorsque le nombre de répondants est trop faible, et ce afin d’éviter que leur identité ne puisse être devinée.

Les filiales de la Baie de San Francisco et de Sacramento de l’organisation Jewish Voice for Peace sont toutes deux opposées au texte. La première avance que les tentatives passées de distinguer l’identité juive des autres ethnicités ont mené à des résultats « catastrophiques » et que le fait de traiter une religion comme une ethnicité est « juridiquement incohérent et faux, sur le plan factuel ». La filiale de Sacramento estime quant à elle que cette « simplifications erronée de l’identité » pourrait en fait
« exacerber l’antisémitisme ».

Les partisans du texte maintiennent au contraire qu’en cette période de regain d’antisémitisme, cette loi est de nature à garantir des protections indispensables aux Américains de confession ou culture juive.

Austin Sarat, professeur de droit et de sciences politiques au Amherst College, a soutenu dans une récente tribune que la Californie devait non seulement reconnaître les Juifs comme appartenant à un groupe ethnique, mais aussi « redoubler d’efforts pour combattre l’antisémitisme au sein de l’État ».

Un tag antisémitie sur la facade de la Beth Jacob Congregation à Irvine, en Californie, le 31 octobre 2018. (Crédit ! Allen Berezovsky/Getty Images/AFP)

« L’impact de cette loi ne se limitera pas au Golden State », assure M. Sarat, ajoutant que les autorités et dirigeants juifs de tout le pays feraient bien de « garder un œil sur ce qui se passe en Californie et se tenir prêts à faire face aux conséquences ».

Au-delà de la lutte contre l’antisémitisme, David Bocarsly souligne les bénéfices pratiques que ces données pourraient apporter dans des domaines comme l’éducation ou la santé.

Elles permettraient notamment d’améliorer les protocoles de dépistage de certaines maladies génétiques, comme la maladie de Tay-Sachs ou les mutations des gènes BRCA1 et BRCA2, qui affectent grandement les communautés juives.

« Aujourd’hui, nous n’avons pas la possibilité d’étudier le profil des personnes hospitalisées lorsqu’elles sont diagnostiquées avec ces pathologies », précise M. Bocarsly.

Bien que le projet SB 1387 soit la première loi visant à rendre obligatoire l’inclusion de l’ethnicité juive dans la collecte de données publiques, M. Bocarsly rappelle l’existence de précédents.

En 2024, l’autorité de santé de l’Oregon a commencé à recueillir des données sur l’ethnicité juive à l’initiative d’un chercheur en oncologie. Et des années plus tôt, l’administration Obama avait elle aussi commencé à reconnaître les Juifs comme une ethnicité dans le cadre de la lutte contre les discriminations.

Si le projet californien est promulgué, M. Bocarsly espère « que d’autres États, et idéalement le gouvernement fédéral, emboîteront le pas ».

Marc Dollinger, professeur à San Francisco, avoue que la progression du texte l’a surpris, rappelant que « dans le judaïsme traditionnel, on évite de se dénombrer » par superstition liée au « mauvais œil ».

D’un point de vue historique, il rappelle également que les recensements gouvernementaux n’ont généralement pas été favorables aux populations juives. Une méfiance instinctive envers les autorités demeure ancrée au sein de cette communauté historiquement vulnérable.

« J’ose croire que les dirigeants juifs font confiance au gouvernement de l’État de Californie pour collecter ces données, et qu’ils pensent que cela servira leurs intérêts », nuance M. Dollinger.

Sans dévoiler sa position personnelle sur le texte de loi, M. Dollinger se dit favorable à ce que la judéité soit considérée comme une ethnicité. Cette conception remonte selon lui à l’invention du terme « antisémitisme » par Wilhelm Marr en 1879. Marr employait ce mot dans un sens racial et non religieux parce qu’il « considérait les Juifs comme une race sous-humaine », rappelle le professeur.

Dans l’Amérique contemporaine, M. Dollinger cite le sénateur indépendant du Vermont, Bernie Sanders, comme « l’exemple type » du « Juif culturel » : sans pratique religieuse fervente, mais identifié comme Juif par l’opinion publique.

« Le fait de classer les Juifs comme une catégorie ethnique est scientifiquement correct », conclut-il, ajoutant que les caractéristiques culturelles développées au fil du temps à travers la diaspora « leur sont propres en tant que Juifs et les distinguent des sociétés qui les entourent ».

Le projet de loi SB 1387 vise à ajouter la catégorie « Juif » aux formulaires de l’État. Ses défenseurs y voient une arme contre l’antisémitisme, ses détracteurs redoutent des dérives.

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