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La conspiration judéo-maçonnique en Espagne, ou comment un mythe a façonné l’Histoire

Jusqu’à fin mai, le Centro Sefarad Israel de Madrid dévoile les dessous de la théorie du complot "judéo-maçonnique-communiste" qui, des années 1930 aux années 1970, a fait des milliers de victimes

Le tableau de 1984 de Leticia Arbeteta Mira "Séder medieval de Pesah", conservé au Museo Sefardí. (Rebeca García Merino).
Le tableau de 1984 de Leticia Arbeteta Mira "Séder medieval de Pesah", conservé au Museo Sefardí. (Rebeca García Merino).

Fabriqué de toutes pièces, ce mythe a servi de fondement idéologique au régime de Franco.

Comment une idée aussi fantaisiste a-t-elle pu s’imposer avec une telle force ? Et pourquoi, aujourd’hui encore, ses échos résonnent-ils dans le débat public, en Espagne et ailleurs ?

Les racines du mythe : quand la peur devient une arme

Dès le IVe siècle, les communautés juives d’Espagne sont regardées avec méfiance et en 1492, l’expulsion des Juifs par les Rois Catholiques marque un tournant : les Juifs espagnols doivent se convertir au christianisme ou quitter le pays.

Les conversos (Juifs convertis de force) deviennent des cibles faciles : on les accuse de pratiquer leur religion en secret et de comploter contre l’Église. Cette paranoïa, alimentée par l’Inquisition, va traverser les siècles.

C’est de cette époque que date le terme « marrane » (porc, en espagnol), utilisé pour désigner les Juifs convertis, devenu une insulte courante. Les conversos étaient souvent dénoncés par leurs voisins, parfois pour le fait de ne pas manger de porc ou d’allumer des bougies le vendredi soir.

Au XIXe siècle, c’est la franc-maçonnerie, née en Europe, qui est perçue comme un danger par les conservateurs espagnols parce qu’elle prône les valeurs de laïcité, liberté de pensée et démocratie – des idées révolutionnaires dans une Espagne dominée par l’Église et la monarchie.

En 1895, le traditionaliste Vázquez de Mella demande aux Cortes (le Parlement espagnol) de déclarer la franc-maçonnerie « illégale et traître à la patrie ». Il l’accuse d’être responsable de la perte des dernières colonies espagnoles (Cuba, les Philippines) et de corrompre la société. Une campagne de presse hystérique s’ensuit, avec des caricatures qui représentent des francs-maçons en train de sacrifier des enfants ou de comploter avec le diable.

Première page de La Libre Parole (1893), un des journaux les plus férocement antisémites de la fin du XIXème siècle.

La fabrique du complot : comment Franco a instrumentalisé la peur des Juifs, des francs-maçons et des communistes

Dans les années 1930, les propagandistes du régime franquiste fusionnent trois « ennemis » en un, le « complot judéo-maçonnique-communiste ». Selon eux, ces groupes travaillent main dans la main pour détruire l’Espagne catholique traditionnelle.

En 1940, Franco crée un « Tribunal spécial pour la répression de la franc-maçonnerie et du communisme » chargé de traquer, juger et emprisonner les francs-maçons, communistes et républicains.

Les archives saisies dans les loges maçonniques (comme celles du Centro Documental de la Memoria Histórica) servent de « preuves » lors de procès expéditifs. Parmi les objets confisqués : des tabliers, des compas, des lettres… et même des photos de famille !

Le régime utilise tous les moyens pour diffuser sa théorie, à commencer par des affiches sur lesquelles on voit des francs-maçons affublés de cornes de diable, des Juifs avec des sacs d’argent et des communistes, le couteau entre les dents.

Les prêtres, depuis leur chaire, dénoncent dans leurs sermons la « secte maçonnique » et dans la presse, des journaux comme El Pensamiento Español ou Arriba (le journal du parti fasciste) publient des « révélations » sur les complots.

En 1936, un journal franquiste titre : « Les francs-maçons boivent le sang des enfants ! ». Une rumeur absurde, mais qui suffit à attiser la haine. Dans certaines villes, des foules en colère brûlent des loges maçonniques, convaincues qu’elles abritent des rituels satanistes.

Première page du pamphlet « La Masonería en acción », d’un auteur anonyme, publié en 1941. (Centro Sefarad Israel)

La réalité derrière le mythe : qui étaient vraiment les francs-maçons espagnols ?

Contrairement à ce que la propagande affirme alors, les francs-maçons espagnols ne sont pas des monstres, mais des citoyens engagés : des hommes politiques comme Diego Martínez Barrio (Président du gouvernement républicain en 1936) ou Manuel Azaña (Président de la République), des artistes et des scientifiques comme le poète Antonio Machado ou le compositeur Isaac Albéniz ou encore des ouvriers et des enseignants, des artisans ou des petits commerçants, qu’unissent une même foi en la démocratie.

En 1936, l’Espagne compte près de 5 000 francs-maçons actifs – un nombre dérisoire pour un pays alors peuplé de 25 millions d’habitants. Pourtant, Franco et ses partisans les dépeignent comme une « hydre tentaculaire » qui contrôle le gouvernement, une figure qui rappelle les rumeurs de l’”Etat profond”, aux Etats-Unis d’abord et aujourd’hui en Europe.

La répression : quand le mythe devient réalité

Entre 1940 et 1963, le « Tribunal pour la répression de la franc-maçonnerie et du communisme » condamne des milliers de personnes. Les peines vont de l’amende à la prison à perpétuité. Certains sont même exécutés.

Parmi les dossiers conservés à Salamanque, on trouve celui d’un instituteur andalou, condamné à 20 ans de prison pour avoir « propagé des idées maçonniques »… Son crime ? Avoir défendu la laïcité à l’école et posséder un livre sur Voltaire.

À la date de publication de cette « information » dans le journal El Español du 25 septembre 1943, des millions de Juifs et leur supposé « super-gouvernement » avaient été assassinés par les nazis. (Bibliothèque Nationale d’Espagne).

Nombre de francs-maçons quittent l’Espagne pour échapper aux persécutions. D’autres, comme le poète Antonio Machado, meurent en exil, le cœur brisé. Ceux qui restent vivent dans la clandestinité.

En 1944, un franc-maçon originaire de Valence, arrêté et torturé, signe sous la contrainte une « confession » dans laquelle il avoue faire partie d’un complot international. Libéré des années plus tard, il racontera : « Ils voulaient que je dise que nous préparions un soulèvement avec les Juifs et les communistes. Je ne savais même pas ce qu’était un communiste. »

Aujourd’hui, que reste-t-il du mythe ?

Si le franquisme a disparu, les théories du complot, elles, persistent.

Aujourd’hui, certains partis d’extrême droite espagnols – et d’ailleurs – reprennent des thèmes similaires, accusant « élites » et autres « lobbies » de comploter contre le pays.

En 2020, un député du parti espagnol Vox (extrême droite) a déclaré à la télévision que « la franc-maçonnerie et le mondialisme juif » étaient responsables de la crise migratoire. Les réseaux sociaux espagnols regorgent de mèmes antisémites ou anti-maçons, montrant que le vieux mythe a encore de beaux jours devant lui.

Un des pamphlets anti-juifs (plus qu’antisémites) les plus connus, publié en 1902. Collection particulière.

Face à la persistance de cette menace, des historiens et des associations, comme le Centro Sefarad-Israel ou le Centro Documental de la Memoria Histórica, s’efforcent de déconstruire ces légendes

Des expositions comme celle du Centro Sefarad-Israel rappellent la redoutable efficacité de la propagande sur la manipulation de l’opinion.

Comme le rappelle le catalogue de l’exposition du Centro Sefarad Israel de Madrid, le jour du vernissage, un homme âgé a confié : « Mon grand-père me parlait des francs-maçons comme si c’était des démons. Aujourd’hui, je comprends qu’il avait peur, mais qu’il se trompait. »

C’est un pas de plus vers la vérité.

L’histoire de la « conspiration judéo-maçonnique » en Espagne est un rappel glaçant des effets cumulés de la peur, de la désinformation et de la propagande sur l’opinion publique et la société dans son ensemble. Elle nous montre aussi l’importance de la mémoire car c’est en comprenant le passé que l’on peut se prémunir de ses erreurs.

Comme l’écrit le ministre Ángel Víctor Torres Pérez dans le catalogue de l’exposition : « La démocratie ne se défend pas seulement avec des lois, mais avec des citoyens éclairés, capables de reconnaître les mensonges et de résister à la tentation du bouc émissaire. »

Une phrase qui résonne longtemps après la visite de cette exposition, en ces temps ultra-polarisés, en pleine résurgence des théories complotistes, propices aux attaques envers la démocratie.

L’exposition est visible jusqu’au 31 mai 2026 au Centro Sefarad-Israel, Calle Mayor, 69, 28013 Madrid (Espagne). Le centre est ouvert tous les jours du lundi au vendredi de 10:30 à 20:00.

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