La Pologne « enquête » sur un film consacré aux Juifs tués après la Shoah et pourrait l’interdire
Le documentaire "Among Neighbors" du cinéaste californien Yoav Potash retrace le meurtre de cinq survivants qui étaient retournés dans leur ville natale - provoquant un tollé dans les milieux d'extrême droite
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JTA — Un documentaire, consacré au meurtre de cinq Juifs au sein d’une ville polonaise, est menacé d’interdiction en Pologne. Rien à voir pourtant avec les lois controversées qui ont été adoptées par le pays sur la mémoire de la Shoah : en effet, les victimes avaient été tuées six mois après la fin de l’occupation nazie.
Les Juifs au cœur de « Among Neighbors », un film réalisé par le cinéaste californien Yoav Potash, faisaient partie des rares survivants de Gniewoszów – une ville dont les 1 500 habitants juifs représentaient la moitié de la population avant la Seconde Guerre mondiale. Quand ils étaient rentrés chez eux en 1945, ils avaient été mis à mort par leurs voisins polonais.
Depuis sa projection en première, en novembre 2024, à l’occasion du Festival du film juif de Varsovie, « Among Neighbors » a été présenté dans six pays – et le film a même été sélectionné aux Oscars. Mais sa diffusion sur TVP, la chaîne publique polonaise, a provoqué un tollé parmi les politiciens de droite – ouvrant même la porte à une enquête nationale.
Potash s’était lancé dans la réalisation du documentaire lors d’un voyage effectué à Gniewoszów, en 2014. Il avait prévu, à ce moment-là, de filmer une modeste cérémonie de reconsécration du cimetière juif. Alors qu’il discutait avec les habitants les plus âgés, une femme, aujourd’hui décédée, lui avait raconté que des Juifs avaient été tués dans la ville, bien après la guerre.
« Ce qui m’avait vraiment frappé dans la mesure où il s’agissait là d’une histoire très différente du reste parce que cela n’avait pas été les Allemands qui avaient commis ces meurtres, mais les Polonais », explique Potash. « Ce n’était pas arrivé pendant la guerre mais bien après, alors que cela aurait dû être une période de paix ».
Quand « Among Neighbors » a été diffusé à la télévision polonaise au mois de novembre 2025, le film a entraîné une réaction vive de la part du bureau du président polonais Karol Nawrocki, un historien de droite nationaliste qui a pris, dans le passé, des initiatives visant à réécrire l’histoire de la Shoah en Pologne. Son parti Droit et Justice, qui a gouverné le pays de 2015 à 2023, a promu des récits historiques sur le statut de victime et sur la résistance des Polonais face aux nazis, tout en ôtant toute légitimité aux recherches qui pouvaient être menées sur l’antisémitisme polonais ou sur les Polonais qui avaient tué des Juifs.
Le Premier ministre Donald Tusk est désormais à la barre du pays, qu’il dirige avec une coalition centriste – mais Nawrocki a fait contrepoids à Tusk depuis son élection, l’année dernière.
Six jours après la diffusion de « Among Neighbors » sur la chaîne TVP, Agnieszka Jędrzak, qui était ministre au sein du cabinet de Nawrocki, a attaqué la chaîne sur le réseau social X. Qualifiant le documentaire de « manipulation historique anti-polonaise », elle a estimé que « une chaîne de télévision qui porte le nom de ‘polonaise’ n’aurait jamais dû le diffuser ».
Jędrzak est aujourd’hui chargée de superviser les distinctions nationales et les relations avec la diaspora polonaise. Avant de rejoindre le cabinet du président, elle a travaillé pendant 15 ans à l’Institut de la mémoire nationale (IPN) – qui, dans le passé, a été dirigé par Nawrocki – et qui s’est forgé une réputation en faisant la promotion de discours nationalistes sur la Shoah. Selon son profil tel qu’il apparaît sur le site du gouvernement, elle a été à la tête de l’IPN au moment où l’instance « devait répondre à des accusations diffamatoires qui portaient atteinte à la réputation de la Pologne et à celle de la nation polonaise. »
Une enquête sur « Among Neighbors » a finalement été lancée après que l’Institut Ordo Iuris, un think-tank catholique d’extrême droite, a déposé une plainte auprès du Conseil national de l’audiovisuel – qui est comparable à la Commission fédérale des communications aux États-Unis.
« Le narratif qui est présenté dans le film documentaire ‘Among Neighbors’ porte clairement atteinte à des valeurs qui sont importantes pour les Polonais, comme la vérité historique », a commenté l’institut au mois de novembre dernier. « Surtout, le film crée une image mensongère des Polonais en les montrant en tant que nation qui serait coresponsable du génocide des Juifs par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est particulièrement scandaleux, c’est le fait que cette production ait été diffusée par la télévision polonaise ».
Le Conseil national de l’audiovisuel a réagi en ouvrant une enquête sur le film.
« Among Neighbors » a été réalisé sur une période de dix ans – une décennie qui a largement couvert la période pendant laquelle le gouvernement du parti Droit et Justice était au pouvoir. En 2018, le pays avait adopté une loi qui interdisait d’accuser la Pologne ou le peuple polonais de complicité dans les crimes nazis. Depuis, cette infraction a été requalifiée de crime passible d’une peine de prison en délit civil – toutefois, la législation est restée en vigueur.
Potash dit, pour sa part, que les réactions des responsables nationalistes de droite au film « n’ont pas du tout été surprenantes ».
« Ils ont adopté cette mentalité où les Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale ont été soit des victimes, soit des héros, c’est un sentiment qui est devenu presque sacré », commente-t-il. « Tous les récits qui sont susceptibles de contredire ça, qui pourraient laisser entendre que certains ont commis des crimes, sont considérés comme des anathèmes. »
TVP a apporté son soutien au documentaire – et il continuera de le diffuser. La chaîne a reçu le soutien de l’Institut historique juif de Pologne et du Musée POLIN de l’histoire des Juifs polonais, dont les représentants ont envoyé une lettre de soutien à la présidente du Conseil des programmes de TVP, Barbara Bilińska.
« Among Neighbors » raconte l’histoire d’un homme et d’une femme qui ont grandi à Gniewoszów. Dans les derniers instants de leur vie, ils cherchent à répondre à des questions qui les hantent depuis 80 ans : lui, en tant qu’enfant juif de survivants de la Shoah qui ont été tués dans leur ville natale, et elle, qui a assisté à ces meurtres.
Dans un communiqué, TVP a précisé que les réflexions de ces deux protagonistes n’étaient ni « anti-polonaises » et qu’elles n’étaient pas « un jugement porté sur l’ensemble de la nation polonaise ».
« Nous sommes ouverts au dialogue sur la mémoire historique et nous pensons que même les sujets difficiles permettent à la société de mieux comprendre le contexte global des événements passés », a noté TVP. « En tant que chaîne publique, nous avons le devoir de faciliter ce dialogue et nous devons également ne pas hésiter à présenter des fragments de l’Histoire qui nécessitent une réflexion et un courage civique ».
Au-delà de Gniewoszów, « Among Neighbors » parle aussi de la vague de meurtres qui avait frappé les Juifs qui étaient rentrés chez eux dans les villes et villages de Pologne après la libération du joug nazi. Ainsi, 42 Juifs de la ville de Kielce, dans le sud-est du pays, avaient été tués par une foule formée de Polonais, civils, soldats et policiers, au mois de juillet 1946 – un événement qui avait particulièrement marqué les esprits. Le pogrom de Kielce avait convaincu de nombreux survivants qu’ils n’avaient aucun avenir en Pologne, ce qui avait déclenché un exode.
Un film qui évoquait le pogrom de Kielce avait suscité des protestations de la part des Américains d’origine polonaise, et le bureau berlinois de son producteur juif avait été détruit par un incendie criminel en 1996, l’année même où le gouvernement polonais avait présenté des excuses officielles pour le massacre.
« Among Neighbors » s’intéresse à l’intimité et à la violence qui se côtoyaient dans les petites villes – où les Polonais vivaient et travaillaient aux côtés des Juifs, où leurs enfants jouaient avec les enfants juifs, et où certains Polonais avaient également tué leurs voisins juifs. Une relation complexe qui reste encore présente sous la surface des conflits autour de l’histoire de la Pologne.
Konstanty Gebert, un journaliste interviewé dans le film, compare la relation entre la Pologne et ses Juifs au phénomène des membres fantômes – cette sensation qu’une partie du corps reste encore attachée après avoir été amputée.
« La Pologne souffre encore de ses douleurs fantômes juives, et les Juifs souffrent de leurs douleurs fantômes polonaises », explique Gebert. « Tant que ces deux mains amputées ne pourront pas se serrer — je ne sais pas comment on peut le faire avec des membres amputés mais je sais que si on ne le fait pas, nous resterons là, à avaler des analgésiques pour soulager une douleur qui ne peut pas être apaisée, parce que le membre amputé a disparu et qu’il entraîne toujours de la douleur ».
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